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En route (1895)

blue  Première partie.
Chapitre I-V.
Chapitre VI-XI.

blue  Deuxième partie.
Chapitre I-V.
Chapitre VI-X.

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CHAPITRE VI

Non, dit tout bas Durtal, je ne veux pas usurper la place de ces braves gens.

— Mais je vous assure que ça leur est égal.

Et Durtal se défendant encore de passer devant les convers qui attendaient leur tour de confession, le père étienne insista : — Je vais rester avec vous et dès que la cellule sera libre, vous y entrerez.

Durtal était alors sur le palier d’un escalier qui portait, échelonné sur chacune de ses marches, un frère agenouillé ou debout, la tête enveloppée dans son capuchon, le visage tourné contre le mur. Tous se récolaient, s’épuraient, silencieux, l’âme.

De quelles fautes peuvent-ils bien s’accuser, pensait Durtal ? qui sait ? Reprit-il, apercevant le frère Anaclet, la tête dans sa poitrine et les mains jointes ; qui sait s’il ne se reproche pas l’affection si discrète qu’il a pour moi ; car, dans les couvents, toute amitié est interdite !

Il se remémorait, dans le Chemin de la perfection de sainte Térèse, une page à la fois ardente et glacée où elle crie le néant des liaisons humaines, déclare que l’amitié est une faiblesse, avère nettement que toute religieuse qui désire voir ses proches est imparfaite.

— Venez, dit le P. Etienne qui interrompit ses réflexions et le poussa par la porte d’où sortait un moine, dans la cellule. Le P. Maximin y était assis, près d’un prie-dieu.

Durtal s’agenouilla et lui raconta, brièvement, ses scrupules, ses luttes de la veille.

— Ce qui vous arrive n’est pas surprenant après une conversion ; au reste, c’est bon signe, car, seules, les personnes sur lesquelles Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves, dit lentement le moine, lorsque Durtal eut terminé son récit.

Et il poursuivit :

— Maintenant que vous n’avez plus de péchés graves, le démon s’efforce de vous noyer dans un crachat. En somme, dans ces épisodes d’une malice aux abois, il y a pour vous tentation et non pas faute.

Vous avez, si je sais résumer vos aveux, subi la tentation de la chair et de la foi et vous avez été torturé par le scrupule.

Laissons de côté les visions sensuelles ; telles qu’elles se sont produites, elles demeurent indépendantes de votre volonté, pénibles, sans doute, mais inactives.

Les doutes sur la Foi sont plus dangereux.

Pénétrez-vous bien de cette vérité qu’il n’existe, en sus de la prière, qu’un remède qui soit souverain contre ce mal, le mépris.

Satan est l’orgueil, méprisez-le et aussitôt son audace croule ; il parle ; haussez les épaules, et il se tait. Ce qu’il faut, c’est de ne pas disserter avec lui ; si retors que vous puissiez être, vous auriez le dessous, car il possède la plus rusée des dialectiques.

— Oui, mais comment faire ? je ne voulais pas l’écouter et je l’entendais quand même ; j’étais bien obligé, ne fût-ce que pour le réfuter, de lui répondre.

— Et c’est justement sur cela qu’il comptait pour vous réduire ; retenez avec soin ceci : afin de vous donner la facilité de le rétorquer, il vous présentera, au besoin, des arguments grotesques et, une fois qu’il vous verra, confiant, naïvement satisfait de l’excellence de vos répliques, il vous embrouillera dans des sophismes si spécieux que vous vous débattrez vainement pour les résoudre.

Non, je vous le répète, eussiez-vous la meilleure des raisons à lui opposer, ne ripostez pas, refusez la lutte.

Le prieur se tut, puis tranquillement, il reprit :

— Il y a deux manières de se débarrasser d’une chose qui gêne, la jeter au loin ou la laisser tomber. Jeter au loin exige un effort dont on peut n’être pas capable, laisser tomber n’impose aucune fatigue, est simple, sans péril, à la portée de tous.

Jeter au loin implique encore un certain intérêt, une certaine animation, voire même une certaine crainte ; laisser tomber, c’est l’indifférence, le mépris absolu ; croyez-moi, usez de ce moyen et Satan fuira.

Cette arme du mépris serait aussi toute-puissante pour vaincre l’assaut des scrupules si, dans les combats de cette nature, la personne assiégée y voyait clair. Malheureusement, le propre du scrupule est d’affoler les gens, de leur faire perdre aussitôt la tramontane, et il est dès lors indispensable de s’adresser au prêtre, pour se défendre.

En effet, poursuivit le moine, qui s’était interrompu, un moment, pour réfléchir — plus on se regarde de près et moins on se voit ; l’on devient presbyte dès qu’on s’observe ; il est nécessaire de se placer à un certain point de vue pour distinguer les objets, car lorsqu’ils sont très rapprochés, ils deviennent aussi confus que s’ils étaient loin. C’est pourquoi il faut, en pareil cas, recourir au confesseur qui n’est ni trop éloigné, ni trop contigu, qui se tient juste à l’endroit d’où les objets se détachent dans leur relief. Seulement, il en est du scrupule ainsi que de certaines maladies qui, lorsqu’elles ne sont pas prises à temps, deviennent presque incurables.

Ne lui permettez donc point de s’implanter en vous ; le scrupule ne résiste pas à l’aveu, dès qu’il débute. Au moment où vous le formulez devant le prêtre, il se dissout ; c’est une sorte de mirage qu’un mot efface.

Vous m’objecterez, continua le moine, après un silence, qu’il est très mortifiant d’avouer des chimères qui sont, la plupart du temps, absurdes ; mais c’est bien pour cela que le démon vous suggère presque toujours moins des arguties que des sottises. Il vous appréhende ainsi, par la vanité, par la fausse honte.

Le moine se tut encore, puis il continua :

— Le scrupule non traité, le scrupule non guéri mène au découragement, qui est la pire des tentations, car, dans les autres, Satan n’attaque qu’une vertu en particulier et il se montre, tandis que, dans celle-là, il les attaque toutes en même temps et il se cache.

Et cela est si vrai que si vous êtes séduit par la concupiscence, par l’amour de l’argent, par l’orgueil, vous pouvez, en vous examinant, vous rendre compte de la nature de la tentation qui vous épuise ; dans le découragement, au contraire, votre entendement est obscurci à un tel degré que vous ne soupçonnez même pas que cet état, dans lequel vous croupissez, n’est qu’une manoeuvre diabolique qu’il faut combattre ; et vous lâchez tout, vous livrez même la seule arme qui pouvait vous sauver, la prière, dont le démon vous détourne ainsi que d’une chose vaine.

N’hésitez donc jamais à couper le mal dans sa racine, à soigner le scrupule aussitôt qu’il naît.

Maintenant, dites-moi, vous n’avez pas autre chose à confesser ?

— Non, si ce n’est l’indésir de l’Eucharistie, la langueur dans laquelle maintenant je fonds.

— Il y a de la fatigue dans votre cas, car l’on n’endure pas impunément un pareil choc ; ne vous inquiétez pas de cela — ayez confiance — ne prétendez point vous présenter devant Dieu, tiré à quatre épingles ; allez à lui, simplement, naturellement, en négligé même, tel que vous êtes ; n’oubliez pas que si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils ; ayez bon courage, Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.

Et lorsqu’il eut reçu l’absolution, Durtal descendit à l’église, pour attendre l’heure de la messe.

Et quand le moment de la communion fut venu, il suivit M. Bruno derrière les convers ; tous étaient agenouillés sur les dalles et, les uns après les autres, ils se relevaient pour échanger le baiser de paix, et gagner l’autel.

Tout en se répétant les conseils du père Maximin, tout en s’exhortant à l’abandon, Durtal ne pouvait s’empêcher de penser, en voyant tous ces moines aborder la table : ce que le seigneur va trouver un changement lorsque je m’avancerai à mon tour ; après être descendu dans les sanctuaires, il va être réduit à visiter les bouges. Et sincèrement, humblement, il le plaignit.

Et il éprouva, comme la première fois qu’il s’était approché du pacifiant mystère, une sensation d’étouffement, de coeur gros, lorsqu’il fut retourné à sa place. Il quitta, aussitôt la messe terminée, la chapelle et s’échappa dans le parc.

Alors, doucement, sans effets sensibles, le sacrement agit ; le Christ ouvrit, peu à peu, ce logis fermé et l’aéra ; le jour entra à flots chez Durtal. Des fenêtres de ses sens qui plongeaient jusqu’alors sur il ne savait quel puisard, sur quel enclos humide et noyé d’ombre, il contempla subitement, dans une trouée de lumière, la fuite à perte de vue du ciel.

Sa vision de la nature se modifia ; les ambiances se transformèrent ; ce brouillard de tristesse qui les voilait s’évanouit ; l’éclairage soudain de son âme se répercuta sur les alentours.

Il eut cette sensation de dilatement, de joie presque enfantine du malade qui opère sa première sortie, du convalescent qui, après avoir traîné dans une chambre met enfin le pied dehors ; tout se rajeunit. Ces allées, ces bois qu’il avait tant parcourus, qu’il commençait à connaître, à tous leurs détours, dans tous leurs coins, lui apparurent sous un autre aspect. Une allégresse contenue, une douceur recueillie émanaient de ce site qui lui paraissait, au lieu de s’étendre ainsi qu’autrefois, se rapprocher, se rassembler autour du crucifix, se tourner, attentif, vers la liquide croix.

Les arbres bruissaient, tremblants, dans un souffle de prières, s’inclinaient devant le Christ qui ne tordait plus ses bras douloureux dans le miroir de l’étang, mais qui étreignait ces eaux, les éployait contre lui, en les bénissant.

Et elles-mêmes différaient ; leur encre s’emplissait de visions monacales, de robes blanches qu’y laissait, en passant, le reflet des nuées ; et le cygne les éclaboussait, dans un clapotis de soleil, faisait, en nageant, courir devant lui de grands ronds d’huile.

L’on eût dit de ces ondes dorées par l’huile des catéchumènes et le saint-chrême que l’église exorcise, le samedi de la semaine sainte ; et, au-dessus d’elles, le ciel entr’ouvrit son tabernacle de nuages, en sortit un clair soleil semblable à une monstrance d’or en fusion, à un saint sacrement de flammes.

C’était un Salut de la nature, une génuflexion d’arbres et de fleurs, chantant dans le vent, encensant de leurs parfums le pain sacré qui resplendissait Là-Haut, dans la custode embrasée de l’astre.

Durtal regardait, transporté. Il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa foi ; il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur simplement terrestre n’est capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de gorger ainsi une âme, de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie ; et, lui seul pouvait aussi combler la vasque des douleurs, comme aucun événement de ce monde ne le savait faire. Durtal venait de l’expérimenter ; la souffrance et la liesse spirituelles atteignaient, sous l’épreinte divine, une acuité que les gens les plus humainement heureux ou malheureux ne soupçonnent même pas.

Cette idée le ramena aux terribles détresses de la veille. Il tenta de résumer ce qu’il avait pu observer sur lui-même dans cette Trappe.

D’abord, cette distinction si nette du corps et de l’âme ; puis cette action démoniale, insinuante et têtue, presque visible, alors que l’action céleste demeure, au contraire, sourde et voilée, n’apparaît qu’à certains moments, semble s’éliminer pour jamais, à d’autres.

Et tout cela, se sentant, se comprenant, ayant l’air simple en soi, mais ne s’expliquant guère. Ce corps paraissant s’élancer au secours de l’âme, et lui empruntant sans doute sa volonté, pour la relever alors qu’elle s’affaisse, était inintelligible. Comment un corps avait-il pu même obscurément réagir et témoigner tout à coup d’une décision si forte qu’il avait serré sa compagne dans un étau et l’avait empêché de fuir ?

C’est aussi mystérieux que le reste, se disait Durtal et, songeur, il reprenait :

— Ce qui n’est pas moins étrange, c’est la manoeuvre secrète de Jésus dans son sacrement. Si j’en juge par ce qui m’est arrivé, une première communion exaspère l’action diabolique, tandis qu’une seconde la réprime.

Ah ! ce que je me suis mis dedans, avec tous mes calculs ! En m’abritant ici, je me croyais à peu près sûr de mon âme et mon corps m’inquiétait ; et c’est juste le contraire qui s’est passé.

Mon estomac s’est ravigouré et s’est montré apte à supporter un effort dont jamais je ne l’eusse cru capable et mon âme a été au-dessous de tout, vacillante et sèche, si fragile, si faible !

Enfin, laissons cela.

Il se promena, soulevé de terre par une joie confuse. Il se vaporisait en une sorte de griserie, en une vague éthérisation où montaient, sans même penser à se formuler par des mots, des actions de grâces ; c’était un remerciement de son âme, de son corps, de tout son être, à ce Dieu qu’il sentait vivant en lui et épars dans ce paysage agenouillé qui semblait s’épandre, lui aussi, en des hymnes muettes de gratitude.

L’heure qui sonnait à l’horloge du fronton lui rappela que le moment d’aller déjeuner était venu. Il regagna l’hôtellerie, se coupa une tartine qu’il enduisit de fromage, but un demi-verre de vin et il s’apprêtait à ressortir quand il réfléchit que l’horaire des offices avait changé.

Ils doivent être différents de ceux de la semaine, se dit-il, et il grimpa dans sa cellule pour y consulter les pancartes.

Il n’en découvrit qu’une, celle du règlement même des moines, qui contenait des renseignements sur les pratiques dominicales du cloître et il la lut :

Exercices de la communauté pour tous les dimanches ordinaires.


MATIN SOIR
1 Lever, petit office, oraison, à 1h. 1/2. 2 Fin du repos, None.
2 Grand office canonial chanté. 4 Vêpres et Salut.
5 1/2 Prime, messe matutinale, 6 heures. 5 3/4 Un quart d’heure d’oraison.
6 3/4 Chapitre, instructions, grand silence 6 Souper.
9 1/4 Aspersion, Tierce, procession. 7 Lecture d’avant Complies.
10 Grand’messe. 7 1/4 Complies.
11 10 Sexte et examen particulier. 7 1/2 Salve, Angelus.
11 1/2 Angelus, dîner. 7 3/4 Examen et retraite.
12 1/4 Méridienne, grand silence. 8 Coucher, grand silence.

NOTA :

— Après la Croix de Septembre, plus de méridienne — None est à 2 heures, Vêpres à 3, souper à 5, Complies à 6 et coucher à 7.


Durtal résuma cet indicateur à son usage, sur un bout de papier. En somme, se dit-il, je dois être à la chapelle à 9 heures 1/4 pour l’aspersion, la grand’messe et l’office de Sexte — de là, à 2 heures à None — puis à 4 heures, pour les Vêpres et le Salut, à 7 heures 1/2 enfin pour les Complies.

Voilà une journée qui va être occupée, sans compter que je suis levé depuis deux heures et demi du matin, conclut-il ; et quand il arriva à l’église vers neuf heures, il y rencontra la plupart des convers à genoux, les uns faisant leur chemin de croix, les autres égrenant leur chapelet ; et, dès que la cloche tinta, tous se remirent à leur place.

Assisté de deux pères en coule, le prieur, vêtu de l’aube blanche, entra et tandis que l’on chantait l’antienne Asperges me, Domine, hyssopo et mundabor, tous les moines, à la suite, défilèrent devant le père Maximin, debout sur les marches, tournant le dos à l’autel, et il les aspergea d’eau bénite, alors que, baissant la tête, ils regagnaient, en se signant, leurs stalles.

Puis le prieur descendit de l’autel, vint jusqu’à l’entrée du vestibule où il dispersa l’eau d’une croix, tracée par le goupillon, sur l’oblat et sur Durtal.

Il put enfin s’habiller et vint célébrer le sacrifice.

Alors Durtal put recenser ses dimanches chez les bénédictines.

Le Kyrie eleison était le même, mais plus lent, plus sonore, plus grave sur la terminaison prolongée du dernier ; à Paris, la voix des nonnes l’effilait et le lissait quand même, satinait le son de son glas, le rendait moins sourd, moins ample. Le Gloria in excelsis différait ; celui de la Trappe était plus primitif, plus montueux, plus sombre, intéressant par sa barbarie même, mais moins touchant, car dans ces formules d’adoration dans l’Adoramus te, par exemple, ce te ne se détachait plus, ne s’égouttait plus comme une larme d’essence amoureuse, comme un aveu retenu, par humilité, sur le bord des lèvres ; — mais ce fut quand le Credo s’éleva, que Durtal put s’exalter à l’aise.

Il ne l’avait pas encore entendu aussi autoritaire et aussi imposant ; il s’avançait, chanté à l’unisson, déroulait la lente procession des dogmes, en des sons étoffés, rigides, d’un violet presque obscur, d’un rouge presque noir, s’éclaircissait à peine à la fin, alors qu’il expirait en un long, en un plaintif amen.

En suivant l’office Cistercien, Durtal pouvait reconnaître les tronçons de plain-chant encore conservés dans la messe des paroisses. Toute la partie du canon, le Sursum Corda, le Vere Dignum, les antiennes, le Pater, restaient intacts. Seuls le Sanctus et l’Agnus Dei changeaient encore.

Massifs, bâtis, en quelque sorte, dans le style roman, ils se drapaient dans cette couleur ardente et sourde que revêtent, en somme, les offices de la Trappe.

— Eh bien ! Fit l’oblat, lorsque, après la cérémonie, ils s’assirent devant la table du réfectoire ; eh bien ! Comment trouvez-vous notre grand’messe ?

— Elle est superbe, répondit Durtal. Et, rêvassant, il dit :

— Avoir le tout complet ! transporter ici, au lieu de cette chapelle sans intérêt, l’abside de Saint-Séverin ; pendre sur les murs des tableaux de Fra Angelico, de Memling, de Grünewald, de Gérard David, de Roger Van Den Weyden, de Bouts, y adjoindre d’admirables sculptures, des oeuvres de pierre, telles que celles du grand portail de Chartres, des retables en bois sculptés, tels que ceux de la cathédrale d’Amiens, quel rêve !

Et pourtant, reprit-il, après un silence, ce rêve a été une réalité, cela s’est vu. Cette église idéale, elle a existé pendant des siècles, partout, au Moyen Age ! Le chant, les orfèvreries, les panneaux, les sculptures, les tissus, tout était à l’avenant ; les liturgies possédaient, pour se faire valoir, de fabuleux écrins ; ce que tout cela est loin !

— Vous ne direz toujours pas, répliqua, en souriant, M. Bruno, que les ornements d’église sont laids ici !

— Non, ils sont exquis. D’abord, les chasubles n’ont pas ces formes de tablier de sapeur et elles n’arborent point sur les épaules du prêtre ce renflement, cette sorte de soufflet pareil à une oreille couchée d’ânon, qu’à Paris les étoliers fabriquent.

Puis ce n’est plus la croix galonnée ou tissée, emplissant toute l’étoffe, tombant ainsi d’un paletot sac dans le dos du célébrant ; les chasubles trappistines ont gardé la forme d’antan, telle que nous l’ont conservée, dans leurs scènes religieuses, les anciens imagiers et les vieux peintres ; et cette croix à quatre feuilles, semblable à celles que le style ogival cisela dans les murs de ses églises, tient du lotus très épanoui, d’une fleur si mûre que ses pétales écartés s’abaissent.

Sans compter, poursuivit Durtal, que l’étoffe qui semble taillée dans une sorte de flanelle ou de molleton doit avoir été plongée dans de triples teintures car elle prend une profondeur et une clarté magnifique de tons. Les passementiers religieux peuvent chamarrer d’argent et d’or leurs moires et leurs soies, jamais ils n’arriveront à donner la couleur véhémente et pourtant si familière à l’oeil de cette trame cramoisie fleurie de jaune soufre que portait le père Maximin, l’autre jour.

— Oui, et la chasuble de deuil, avec ses croix lobées et ses discrets rinceaux blancs, dont s’enveloppa le père abbé, le jour où il nous communia, n’était-elle pas, elle aussi, une caresse pour le regard ?

Durtal soupira : Aah ! Si les statues de la chapelle décelaient un goût pareil !

— A propos, fit l’oblat, venez saluer cette Notre-Dame de l’Atre, dont je vous ai parlé et qui a été découverte dans les vestiges du vieux cloître.

Ils se levèrent de table, enfilèrent un corridor, s’engagèrent dans une galerie latérale au bout de laquelle ils s’arrêtèrent en face d’une statue, grandeur nature, de pierre.

Elle était lourde et mastoque, représentait, dans une robe à longs plis, une paysanne couronnée et joufflue, tendant sur un bras un enfant qui bénissait une boule.

Mais, dans ce portrait d’une robuste terrienne, issue des Bourgognes ou des Flandres, il y avait une candeur, une bonté presque tumultueuses qui jaillissaient de la face souriante, des yeux ingénus, des bonnes et grosses lèvres, indulgentes, prêtes à tous les pardons.

Elle était une vierge rustique faite pour les humbles convers ; elle n’était pas une grande dame qui pût les tenir à distance, mais elle était bien leur mère nourrice d’âme, leur vraie mère à eux ! Comment ne l’a-t-on pas compris, ici ; comment, au lieu de présider dans la chapelle, se morfond-elle dans le bout d’un corridor ? s’écria Durtal.

L’oblat détourna la conversation. — Que je vous prévienne, fit-il, le salut n’aura pas lieu après les vêpres, ainsi que l’indique votre pancarte, mais bien après les complies ; ce dernier office sera donc avancé d’un quart d’heure, au moins.

Et l’oblat remonta dans sa cellule, pendant que Durtal se dirigeait vers le grand étang. Là il se coucha sur une litière de roseaux secs, regardant ces eaux qui venaient se briser, en ondulant, à ses pieds. Le va-et-vient de ces eaux limitées, repliées sur elles-mêmes, ne dépassant plus le bassin qu’elles s’étaient creusé, l’entraîna dans de longues rêveries.

Il se disait qu’un fleuve était le plus exact symbole de la vie active ; on le suivait dès sa naissance, sur tout son parcours, au travers des territoires qu’il fécondait : il remplissait une tâche assignée, avant que d’aller mourir, en s’immergeant, dans le sépulcre béant des mers ; mais l’étang, cette eau hospitalisée, emprisonnée dans une haie de roseaux qu’il avait lui-même grandis, en fertilisant le sol de ses bords, il se concentrait, vivait sur lui-même, ne semblait s’acquitter d’aucune oeuvre connue, sinon d’observer le silence et de réfléchir à l’infini le ciel.

L’eau sédentaire m’inquiète, continuait Durtal. Il me semble que, ne pouvant s’étendre, elle s’enfonce et que là où les eaux courantes empruntent seulement le reflet des choses qui s’y mirent, elle les engloutisse, sans les rendre. C’est à coup sûr, dans cet étang, une absorption continue et profonde de nuages oubliés, d’arbres perdus, de sensations même saisies sur le visage des moines qui s’y penchèrent. Cette eau est pleine et non pas vide comme celles qui se distraient, en voguant dans les campagnes, en baignant les villes. C’est une eau contemplative en parfait accord avec la vie recueillie des cloîtres.

Le fait est, conclut-il, qu’une rivière n’aurait, ici, aucun sens ; elle ne serait que de passage, resterait indifférente et pressée, serait dans tous les cas inapte à pacifier l’âme que l’eau monacale des étangs apaise. Ah ! ce qu’en fondant Notre-Dame de l’Atre, saint Bernard avait su assortir la règle Cistercienne et le site.

Mais, laissons ces imaginations, dit-il, en se levant ; et, songeant que c’était dimanche, il se transféra à Paris, revit ses haltes, ce jour-là, dans les églises.

Le matin, Saint-Séverin l’enchantait, mais il ne fallait pas s’ingérer dans ce sanctuaire d’autres offices. Les vêpres y étaient bousillées et mesquines ; et, si c’était jour de gala, le maître de chapelle se révélait obsédé par l’amour d’une musique ignoble.

Quelquefois, Durtal s’était réfugié à Saint-Gervais où l’on jouait au moins, à certaines époques, des motets de vieux maîtres ; mais cette église était, de même que saint-Eustache, un concert payant où la foi n’avait que faire. Aucun recueillement n’était possible au milieu de dames qui se pâmaient derrière des faces à main et s’agitaient dans des cris de chaises. C’étaient de frivoles séances de musique pieuse, un compromis entre le théâtre et Dieu.

Mieux valait Saint-Sulpice où le public était silencieux au moins. C’était là, d’ailleurs, que les vêpres se célébraient avec le plus de solennité et le moins de hâte.

La plupart du temps, le séminaire renforçait la maîtrise et, maniées par ce choeur imposant, elles se déroulaient, majestueuses, soutenues par les grandes orgues.

Chantées, par moitié, sans unisson, réduites à l’état de couplets débités, les uns, par un baryton et, les autres, par le choeur, elles étaient maquillées et frisées au petit fer, mais comme elles n’étaient pas moins adultérées dans les autres églises, il y avait tout avantage à les écouter à Saint-Sulpice dont la puissante maîtrise, très bien dirigée, n’avait pas, ainsi qu’à Notre-Dame, par exemple, ces voix en farine qui s’égrugent au moindre souffle.

Cela ne devenait réellement odieux que lorsqu’en une formidable explosion, la première strophe du Magnificat frappait les voûtes.

L’orgue avalait alors une strophe sur deux et, sous le séditieux prétexte que la durée de l’office des encensements était trop longue pour être emplie, tout entière, par ce chant, M. Widor, installé devant son buffet, écoulait des soldes défraîchis de musique, gargouillait Là-Haut, imitant la voix humaine et la flûte, le biniou et le galoubet, la musette et le basson, rapiotait des balivernes qu’il accompagnait sur la cornemuse ou bien, las de minauder, il sifflait furieusement au disque, finissait par simuler le roulement des locomotives sur les ponts de fonte, en lâchant toutes ses bombardes.

Et le maître de chapelle, ne voulant pas se montrer inférieur dans sa haine instinctive du plain-chant à l’organiste, se donnait la joie, lorsque commençait le salut, de remiser les mélodies grégoriennes, pour faire dégurgiter des rigodons à ses choristes.

Ce n’était plus un sanctuaire, mais un beuglant. Les Ave maria, les Ave verum, tous les déculottages mystiques de feu Gounod, les rapsodies du vieux Thomas, les entrechats d’indigents musicastres, défilaient, à la queue leu leu, dévidés par des chefs de choeur de chez Lamoureux, chantés malheureusement aussi par des enfants dont on ne craignait pas de polluer la chasteté des voix, dans ces passes bourgeoises de musique, dans ces retapes d’art !

— Ah ! se disait Durtal, si seulement ce maître de chapelle, qui est évidemment un excellent musicien, car enfin, lorsqu’il le faut, il sait faire exécuter, mieux que nulle part à Paris, le De profundis en faux bourdon et le Dies Irae, si seulement cet homme faisait jouer, ainsi qu’à saint-Gervais, du Palestrina et du Vittoria, de l’Aichinger et de l’Allegri, de l’Orlando de Lassus et du de Près, mais non, il doit également abominer ces maîtres, les considérer comme des débris archaïques, bons à reléguer dans des combles !

Et Durtal continuait :

C’est tout de même incroyable, ce que l’on entend maintenant à Paris, dans les églises ! Sous couleur de ménager le gagne-pain des chantres, on supprime la moitié des strophes des cantiques et des hymnes et l’on y substitue, pour varier les plaisirs, les divagations ennuyées d’un orgue.

On y beugle le Tantum ergo sur l’air national autrichien, ou, ce qui est pis encore, on l’affuble de flons-flons d’opérettes ou de glous-glous de cantine. On divise même son texte en des couplets qu’on agrémente, ainsi qu’une chanson à boire, d’un petit refrain.

Et les autres proses ecclésiales sont traitées de même.

Et cependant la papauté a formellement défendu par plusieurs bulles de laisser souiller le sanctuaire par des fredons. Pour n’en citer qu’une, dans son extravagante Docta sanctorum, Jean XXII a expressément prohibé la musique et les voix profanes dans les temples. Il a en même temps interdit aux maîtrises d’altérer par des fioritures le plain-chant. Les décrets du concile de Trente ne sont pas, à ce point de vue, moins nets, et, tout récemment encore, un règlement de la sacrée congrégation des rites est intervenu pour proscrire les sabbats musicaux dans les lieux saints.

Alors que font les curés qui sont, en somme, chargés de la police musicale dans leurs églises ? rien, ils s’en fichent.

Ah ! ce n’est pas pour dire, mais avec ces prêtres qui, dans l’espoir d’une recette, permettent, les jours de fête, à des voix retroussées d’actrices de danser le chahut aux sons pesants de l’orgue, elle est devenue quelque chose de pas bien propre, la pauvre Eglise !

A Saint-Sulpice, reprit Durtal, le curé tolère la vilenie des gaudrioles qu’on lui sert, mais il n’admet pas au moins, comme celui de Saint-Séverin, que des cabotines égaient, le vendredi saint, par les éclats débraillés de leurs voix, l’office. Il n’a pas encore accepté non plus le solo de cor anglais que j’ai ouï, un soir d’adoration perpétuelle, à Saint-Thomas. Enfin, si les grands saluts à Saint-Sulpice sont une honte, les complies y restent, malgré leur attitude théâtrale, vraiment charmantes.

Et Durtal songea à ces Complies dont la paternité est souvent attribuée à saint Benoît ; elles étaient, en somme, la prière intégrale des soirs, l’adjuration préventive, la sauvegarde contre les entreprises du succubat ; elles étaient, en quelque sorte, des sentinelles avancées, des grand’gardes posées autour de l’âme, pour la protéger, pendant la nuit.

Et l’ordonnance de ce camp retranché de prières était parfaite. Après la bénédiction, la voix la plus amenuisée, la plus filiforme de la maîtrise, la voix du plus petit des enfants lançait, ainsi qu’un qui vive, la leçon brève tirée de la première épître de saint Pierre, avertissant les fidèles qu’ils aient à être sobres et à veiller pour ne pas se laisser surprendre à l’improviste. Un prêtre récitait ensuite les prières habituées des soirs, l’orgue de choeur donnait l’intonation et les psaumes tombaient, psalmodiés, un à un, des psaumes crépusculaires où, devant ces approches de la nuit peuplée de lémures et sillonnée de larves, l’homme appelle Dieu à l’aide et le prie d’éloigner de son sommeil le viol des chemineaux de l’enfer, le stupre des lamies qui passent.

Et l’hymne de saint Ambroise, le Te lucis ante terminum, précisait davantage encore le sens épars de ces psaumes, le résumait en ses courtes strophes. Malheureusement la plus importante, celle qui prévoit et décèle les dangers luxurieux de l’ombre, était engloutie par les grandes orgues. Cette hymne à Saint-Sulpice ne se clamait pas en plain-chant, ainsi qu’à la Trappe, mais il s’entonnait sur un air pompeux et martelé, un air emballé de gloire, d’une assez fière allure, originaire sans doute du dix-huitième siècle.

Puis, c’était une pause — et l’homme se sentait mieux à l’abri, derrière ce rempart d’invocations, se recueillait alors, plus rassuré, et empruntait des voix innocentes pour adresser à Dieu de nouvelles suppliques. Après le capitule débité par l’officiant, les enfants de la maîtrise chantaient le répons bref In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum qui se déroulait en se bissant, puis se dédoublait et ressoudait à la fin ses deux tronçons séparés par un verset et une moitié d’antienne.

Et après cette prière c’était encore le cantique de ce Siméon qui, dès qu’il eût vu le messie, désira mourir. Ce Nunc dimittis que l’église a incorporé dans les complies, pour nous stimuler à nous reviser, le soir, — car nul ne sait s’il se réveillera, le lendemain, — était enlevé par toute la maîtrise qui alternait avec les répons de l’orgue.

Enfin, pour terminer cet office de ville assiégée, pour prendre ses dernières dispositions et tenter de reposer à l’abri d’un coup de main, en paix, l’église édifiait encore quelques oraisons et plaçait ses paroisses sous la tutelle de la vierge dont elle chantait une des quatre antiennes qui se succèdent, suivant le Propre.

Les Complies sont évidemment à la Trappe moins solennelles, moins intéressantes même qu’à Saint-Sulpice, conclut Durtal, car le bréviaire monastique est par extraordinaire moins complet pour cet office que le bréviaire romain. Quant aux vêpres du dimanche, je suis curieux de les entendre, ici.

Et il les entendit ; mais elles ne différaient guère des vêpres adoptées par les bénédictines de la rue monsieur ; elles étaient plus massives, plus graves, plus romanes, si l’on peut dire, car, forcément les voix de femmes les effilent en lancettes, les ogivent, les modulent, en quelque sorte, dans le style gothique, mais les airs grégoriens étaient les mêmes.

Par contre, elles ne ressemblaient en rien à celles de Saint-Sulpice, dont les sauces modernes sophistiquent les essences mêmes des plains-chants. Seulement le Magnificat de la Trappe, abrupt et d’un éclat sec, ne valait pas ce majestueux, cet admirable Magnificat Royal qu’à Paris l’on chante.

Ils sont étonnants avec leurs superbes voix, ces moines, se disait Durtal et il sourit, tandis qu’ils achevaient le cantique de la vierge, car il se rappelait que, dans la primitive église le chantre s’appelait « fabarius cantor », « mangeur de fèves », parce qu’il était condamné à manger ces légumes pour fortifier sa voix. Or, à la Trappe, les plats de fèves étaient fréquents ; c’était peut-être là la recette des voix monastiques toujours jeunes !

Et il rêvassait à la liturgie et au plain-chant, en fumant des cigarettes, après vêpres, dans les allées.

Il se remémorait le symbolisme de ces heures canoniales qui retraçaient, chaque jour, au fidèle, la brièveté de la vie, lui en résumaient l’image, depuis l’enfance jusqu’à la mort.

Récitée, dès l’aube, Prime figurait l’adolescence ; Tierce la jeunesse ; Sexte la pleine vigueur de l’âge ; None les approches de la vieillesse et les Vêpres allégorisaient la décrépitude. Elles appartenaient d’ailleurs aux nocturnes et elles se psalmodiaient jadis à six heures du soir, à cette heure où, au temps des équinoxes, le soleil se couche dans la cendre rouge des nuées. Quant aux complies, elles retentissaient, alors que, symbole du trépas, la nuit était venue.

Cet office canonial était un merveilleux rosaire de psaumes ; chaque grain de chacune de ces heures se référait aux différentes phases de l’existence humaine, suivait, peu à peu, les périodes du jour, le déclin de la destinée, pour aboutir au plus parfait des offices, aux Complies, cette absoute provisoire d’une mort représentée, elle-même, par le sommeil !

Et si, de ces textes si savamment triés, de ces proses si solidement scellées, Durtal passait à la robe sacerdotale de leurs sons, à ces chants neumatiques, à cette divine psalmodie, toute uniforme, toute simple, qu’est le plain-chant, il devait constater que, sauf dans les cloîtres bénédictins, on lui avait partout adjoint un accompagnement d’orgue, on l’avait enfourné de force dans la tonalité moderne et il disparaissait sous ces végétations qui l’étouffaient, devenait partout incolore et amorphe, incompréhensible.

Un seul de ses bourreaux, Niedermeyer, s’était au moins montré pitoyable. Lui, avait essayé d’un système plus ingénieux et plus probe. Il avait renversé les termes du supplice. Au lieu de vouloir assouplir le plain-chant et le fourrer dans le moule de l’harmonie moderne, il avait contraint cette harmonie à se ployer à la tonalité austère du plain-chant. Il conservait ainsi son caractère, mais combien il eût été plus naturel de le laisser solitaire, de ne pas l’obliger à remorquer un inutile cortège, une maladroite suite !

Ici au moins, à la Trappe, il vivait, s’épanouissait, en toute sécurité, sans traîtrises de la part de ces moines. Il y avait toujours homophonie, toujours on le chantait, sans accompagnement, à l’unisson.

Cette vérité, il put se la confirmer, une fois de plus, après le souper, le soir, alors qu’à la fin des complies, le père sacristain alluma tous les cierges de l’autel.

A ce moment, dans le silence, ces trappistes à genoux, la tête dans leurs mains ou la joue penchée sur la manche de leur grande coule, trois convers entrèrent, deux tenant des flambeaux et un autre qui les précédait, un encensoir ; et, derrière eux, à quelques pas, le prieur s’avança, les mains jointes.

Durtal regardait le costume changé des trois frères. Ils n’avaient plus leur robe de bure, faite de pièces et de morceaux, pisseuse, couleur de macadam, mais des robes d’un brun violi de prune, sur lequel tranchait le blanc tuyauté d’un surplis neuf.

Tandis que le P. Maximin, vêtu d’une chape d’un blanc laiteux, tissée de croix en jaune citron, insérait l’hostie dans la custode, le thuriféraire déposait l’encensoir sur les braises duquel fondaient les larmes des vrais encens. Contrairement à ce qui a lieu à Paris où l’encensoir brandi devant l’autel sonne contre ses chaînes et simule le cliquetis clair du cheval qui secoue, en levant la tête, la gourmette et le mors, l’encensoir à la Trappe demeurait immobile devant l’autel, fumait seul, derrière le dos des officiants.

Et tout le monde chanta l’implorante et la mélancolique antienne du Parce Domine, puis le Tantum ergo, ce chant magnifique qui pourrait presque être mimé, tant les sentiments qui se succèdent dans sa prose rimée sont, dans leurs nuances, nets.

Dans la première strophe, il semble, en effet, qu’il hoche doucement la tête, qu’il appuie, pour ainsi dire, du menton, afin d’attester l’insuffisance des sens à expliquer le dogme de la présence réelle, l’avatar accompli du pain. Il est alors admiratif et réfléchi ; puis cette mélodie si attentive, si respectueuse, ne s’attarde plus à constater la faiblesse de la raison et la puissance de la foi, mais dans sa seconde strophe, elle s’élance, adule la gloire des trois personnes, exulte d’allégresse, ne se reprend qu’à la fin où la musique ajoute un sens nouveau au texte de saint Thomas, en avouant dans un long, dans un dolent amen, l’indignité de l’assistance à recevoir la bénédiction de la chair remise sur cette croix que l’ostensoir va dessiner dans l’air.

Et, lentement, tandis que, déroulant sa spirale de fumée, l’encensoir tendait comme une gaze bleue devant l’autel, tandis que le saint-sacrement se levait, tel qu’une lune d’or, parmi les étoiles des cierges scintillant dans les ténèbres commencées de cette brume, les cloches de l’abbaye tintèrent, à coups précipités et doux. Et tous les moines accroupis, les yeux fermés, se redressèrent et entonnèrent le Laudate sur la vieille mélodie qui se chante également à Notre-Dame-des-Victoires, au Salut du soir.

Puis, un à un, après s’être agenouillés devant l’autel, ils sortirent de l’église, pendant que Durtal et l’oblat retournaient à l’hôtellerie où les attendait le P. Etienne.

Il dit à Durtal : — Je ne voulais pas aller me coucher, sans savoir comment vous aviez supporté la journée ; et comme Durtal le remerciait, en l’assurant que ce dimanche avait été très pacifique, le père étienne sourit et révéla, en un mot, que, sous leur attitude réservée, tous à la Trappe, s’intéressaient à leur hôte plus que lui-même ne le croyait.

Le R. P. abbé et le P. prieur vont être contents quand je vais leur donner cette réponse, dit le moine, qui souhaita bonne nuit à Durtal, en lui serrant la main.




CHAPITRE VII

A sept heures, au moment où il s’apprêtait à manger son pain, Durtal se heurta au P. Etienne.

— Mon père, dit-il, c’est demain mardi ; le temps de ma retraite est écoulé et je vais partir ; comment dois-je m’y prendre pour commander une voiture à Saint-Landry ?

Le moine sourit.

— Je puis, quand le facteur apportera le courrier, le charger de cette commission ; mais, voyons, vous avez donc bien hâte de nous quitter ?

— Non, mais je ne voudrais pas abuser...

— Ecoutez, puisque vous êtes si bien rompu à la vie des Trappes, restez-nous encore pendant deux jours. Le procureur doit se rendre, pour régler un différend, à Saint-Landry. Il vous conduira à la gare dans notre voiture. Cela vous évitera une dépense et le trajet d’ici au chemin de fer vous paraîtra, à deux, moins long.

Durtal accepta et comme il pleuvait, il remonta dans sa chambre. Elle est étrange, fit-il en s’asseyant, cette impossibilité où l’on se trouve, dans un cloître, de lire un livre ; l’on n’a envie de rien ; on pense à Dieu par soi-même et non par les volumes qui vous en parlent.

Machinalement, il avait tiré d’un tas de bouquins un in-dix-huit, qu’il avait rencontré, sur sa table, le jour où il s’était installé dans la cellule ; celui-là exhibait ce titre : Manrèse ou les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola.

Il avait déjà parcouru cet ouvrage à Paris et les pages qu’il feuilletait à nouveau ne changeaient pas l’impression rêche, presque hostile, qu’il avait conservée de ce livre.

Le fait est que ces exercices ne laissaient aucune initiative à l’âme ; ils la considéraient ainsi qu’une pâte molle bonne à couler dans un moule ; ils ne lui montraient aucun horizon, aucun ciel. Au lieu d’essayer de l’étendre, de la grandir, ils la rapetissaient de parti pris, la rabattaient dans les cases de leur gaufrier, ne la nourrissaient que de minuties fanées, que de vétilles sèches.

Cette culture japonaise d’arbres contrefaits et demeurés nains, cette déformation chinoise d’enfants plantés dans des pots, horripilaient Durtal qui ferma le volume.

Il en ouvrit un autre : l’Introduction à la vie dévote, de saint François de Sales.

Certes, il n’éprouvait aucun besoin de le relire, malgré ses mignardises et sa bonhomie tout d’abord charmante mais qui finissaient par vous écoeurer, par vous poisser l’âme avec ses dragées aux liqueurs et ses fondants ; en somme cette oeuvre si vantée dans le monde des catholiques était un julep parfumé à la bergamote et à l’ambre. Cela sentait le mouchoir de luxe secoué dans une église où persistait un relent d’encens.

Mais l’homme même, l’évêque que fut saint François de Sales était suggestif ; il évoquait avec son nom toute l’histoire mystique du XVIIe siècle.

Et Durtal rappelait ses souvenirs gardés de la vie religieuse de ces temps. Il y avait eu alors dans l’église deux courants :

Celui du Mysticisme dit exalté, originaire de sainte Térèse, de saint Jean de la croix et ce courant s’était concentré sur Marie Guyon.

Et un autre, celui du mysticisme dit tempéré, dont les adeptes furent saint François de Sales et son amie, la célèbre baronne de Chantal.

Ce fut naturellement ce dernier courant qui triompha. Jésus se mettant à la portée des salons, descendant au niveau des femmes du monde, Jésus modéré, convenable, ne maniant l’âme de sa créature que juste assez pour la douer d’un attrait de plus, ce Jésus élégant fit fureur ; mais Mme Guyon, qui dérivait surtout de sainte Térèse, qui enseignait la théorie mystique de l’amour et le commerce familier avec le ciel, souleva la réprobation de tout un clergé qui abominait la mystique sans la comprendre ; elle exaspéra le terrible Bossuet qui l’accusa de l’hérésie à la mode, de molinisme et de quiétisme. Elle réfuta, sans trop de peine, ce grief, la malheureuse, mais il ne l’en persécuta pas moins ; il s’acharna sur elle, la fit incarcérer à Vincennes, se révéla tenace et hargneux, atroce.

Fénelon, qui avait essayé de concilier ces deux tendances, en apprêtant une petite Mystique, ni trop chaude, ni trop froide, un peu moins tiède que celle de saint François de Sales et surtout beaucoup moins ardente que celle de sainte Térèse, finit à son tour par déplaire au cormoran de Meaux et, bien qu’il eût lâché et renié Mme Guyon dont il était, depuis de longues années, l’ami, il fut poursuivi, traqué par Bossuet, condamné à Rome, envoyé en exil à Cambrai.

Et, ici, Durtal ne pouvait s’empêcher de sourire, car il se remémorait les plaintes navrées de ses partisans, pleurant cette disgrâce, représentant ainsi qu’un martyr cet archevêque dont la punition consistait à cesser son rôle de courtisan à Versailles pour aller enfin administrer son diocèse qui ne paraissait pas l’avoir préoccupé jusqu’alors.

Ce Job mitré qui restait, dans son malheur, archevêque et duc de Cambrai et prince du saint-empire et riche, se désolant parce qu’il est obligé de visiter ses ouailles, dénote bien l’état de l’épiscopat sous le règne redonnant du grand roi. C’était un sacerdoce de financiers et de valets.

Seulement, il avait encore une certaine allure, il avait du talent, dans tous les cas ; tandis que, maintenant, les évêques ne sont, pour la plupart, ni moins intrigants, ni moins serviles ; mais ils n’ont plus ni talent, ni tenue. Pêchés, en partie, dans le vivier des mauvais prêtres, ils s’attestent prêts à tout, sortent des âmes de vieux usuriers, de bas maquignons, de gueux, quand on les presse.

C’est triste à dire, mais c’est ainsi, conclut Durtal. Quant à Mme Guyon, reprit-il, elle ne fut ni une écrivain originale, ni une sainte ; elle n’était qu’une succédanée mal venue des vrais mystiques ; elle présumait et manquait, à coup sûr, de cette humilité qui a magnifié les sainte Térèse et les sainte Claire ; mais enfin, elle flambait, elle était une emballée de Jésus, elle n’était surtout pas une courtisane pieuse, une bigote mitigée de cour, comme la Maintenon !

Au reste, quelle époque religieuse que celle-là ! Ses saints ont tous quelque chose de sage et de compassé, de verbeux et de froid qui m’en détourne. Saint François de Sales, saint Vincent de Paul, sainte Chantal... non, j’aime mieux saint François d’Assise, saint Bernard, sainte Angèle... la mystique du dix-septième siècle, elle est bien à l’avenant de ses églises emphatiques et mesquines, de sa peinture pompeuse et glacée, de sa poésie solennelle, de sa prose morne !

Voyons, fit-il, ma cellule n’est encore ni balayée, ni rangée et j’ai peur, en m’attardant ici, de gêner le père étienne. Il pleut cependant trop fort pour que je puisse me promener dans les bois ; le plus simple serait d’aller lire le petit office de la vierge, à la chapelle.

Il y descendit ; elle était à cette heure à peu près vide ; les moines travaillaient dans les champs ou dans la fabrique ; seuls, deux pères, à genoux devant l’autel de Notre-Dame, priaient si violemment qu’ils ne l’entendirent même pas pousser la porte.

Et Durtal qui s’était installé auprès d’eux, en face du porche donnant sur le maître-autel, les voyait réverbérés dans la plaque de verre placée devant la châsse du bienheureux Guerric. Cette plaque faisait, en effet, glace et les pères blancs s’y enfonçaient, vivaient en oraisons sous la table, dans le coeur même de l’autel.

Et, lui aussi, y apparaissait, en un coin, reflété, au bas de la châsse, près de la dépouille sacrée du moine.

A un moment, il releva la tête et il s’aperçut que l’oeil de boeuf percé dans la rotonde, derrière le maître-autel, reproduisait, sur sa vitre étamée de gris et de bleu, les marques gravées au revers de la médaille de saint Benoît, les premières lettres de ses formules impératives, les initiales de ses distiques.(1) (1. L’image diminuée de cet oeil de boeuf sert de fleuron à la couverture et à la page-titre de ce livre. — L’explication des signes est donnée au verso de la page-titre.)

On eût dit d’une immense médaille claire, tamisant un jour pâle, le blutant au travers d’oraisons, ne le laissant pénétrer que sanctifié, que bénit par le patriarche, jusqu’à l’autel.

Et tandis qu’il rêvassait, la cloche tinta ; les deux trappistes regagnèrent leurs stalles, pendant que les autres entraient.

A traîner ainsi, dans cette chapelle, l’heure de sexte était sonnée. L’abbé s’avança. Durtal le revoyait, pour la première fois, depuis leur entretien ; il semblait moins souffrant, moins pâle, marchait majestueux dans sa grande coule blanche, au capuchon de laquelle pendait un gland violet et les pères s’inclinaient, en baisant leur manche devant lui ; il atteignit sa place que désignait une crosse de bois debout près d’une stalle et tous s’emmantelèrent d’un grand signe de croix, saluèrent l’autel et la voix faible, implorante, du vieux trappiste monta : Deus in adjutorium meum intende.

Et l’office continua, dans le tangage monotone et charmant de la doxologie, coupé d’inclinations profondes, de grands mouvements de bras relevant la manche de la coule tombant jusqu’à terre, pour permettre à la main de sortir et de tourner les pages.

Quand sexte fut terminé, Durtal s’en fut rejoindre l’oblat.

Ils trouvèrent sur la table du réfectoire une petite omelette, des poireaux liés dans une sauce à la farine et à l’huile, des haricots et du fromage.

— C’est étonnant, dit Durtal, comme à propos des mystiques, le monde erre sur des idées préconçues, sur des rengaînes. Les phrénologistes prétendent que les mystiques ont des crânes en pointe ; or, ici, où leur forme est plus visible qu’ailleurs puisque tous sont sans cheveux et rasés, il n’y a pas plus de têtes en oeuf qu’autre part. Je regardais, ce matin, la contexture de ces chefs ; aucun n’est pareil. Les uns sont ovales et couchés, d’autres sont en poire et sont droits ; d’autres sont ronds ; ceux-ci ont des bosses et ceux-là n’en ont point ; et il en est de même des faces ; quand elles ne sont pas transfigurées par la prière, elles sont quelconques. S’ils ne portaient pas le costume de leur ordre, personne ne pourrait reconnaître en ces trappistes des êtres prédestinés vivant hors la société moderne, en plein Moyen Age, dans la fiance absolue d’un Dieu. S’ils ont des âmes qui ne ressemblent pas à celles des autres, ils ont, en somme, le visage et le corps des premiers venus.

— Tout est en dedans, dit l’oblat. Pourquoi les âmes élues seraient-elles écrouées dans des geôles charnelles différentes des autres ?

Cette conversation qui continuait, à bâtons rompus, sur la Trappe, finit par se fixer sur la mort dans les cloîtres et M. Bruno divulgua quelques détails.

— Quand la mort est proche, fit-il, le père abbé dessine sur la terre une croix de cendre bénite que l’on recouvre de paille et l’on y dépose, enveloppé dans un drap de serge, le moribond.

Les frères récitent auprès de lui les prières des agonisants et, au moment où il expire, on chante en choeur le répons : Subvenite Sancti Dei. le père abbé encense le cadavre qu’on lave tandis que les moines psalmodient l’office des trépassés dans une autre pièce.

On remet ensuite au défunt ses habits réguliers et, processionnellement, on le transfère dans l’église où il gît, sur un brancard, le visage découvert, jusqu’à l’heure désignée pour les funérailles.

Alors la communauté entonne, en s’acheminant vers le cimetière, non plus le chant des trépassés, les psaumes des douleurs et les proses des regrets, mais bien l’In exitu Israël de AEgypto, qui est le psaume de la délivrance, le chant libéré des joies.

Et le trappiste est enterré, sans cercueil, dans sa robe de bure, la tête couverte par son capuce.

Enfin, pendant trente jours, sa place reste vide au réfectoire ; sa portion est servie, comme de coutume, mais le frère portier la distribue aux pauvres.

Ah ! le bonheur de décéder ainsi, s’écria en terminant l’oblat, car, si l’on meurt, après avoir honnêtement rempli sa tâche, dans l’ordre, on est assuré de l’éternelle béatitude, selon les promesses faites par Notre-Seigneur à saint Benoît et à saint Bernard !

— La pluie cesse, dit Durtal ; j’ai envie de visiter aujourd’hui cette petite chapelle, au bout du parc, dont vous m’avez parlé, l’autre jour. Quel est le chemin le plus court pour l’accoster ?

M. Bruno lui établit son itinéraire et Durtal s’en fut, en roulant une cigarette, rejoindre le grand étang ; là, il bifurqua par un sentier, sur la gauche, et escalada une ruelle d’arbres.

Il glissait sur la terre détrempée, avançait avec peine. Il finit par atteindre cependant un bouquet de noyers qu’il contourna. Derrière eux, s’élevait une tour naine coiffée d’un minuscule dôme et percée d’une porte. à gauche et à droite de cette porte, sur des socles où des ornements de l’époque romane apparaissaient encore sous la croûte veloutée des mousses, deux anges de pierre étaient debout.

Ils appartenaient évidemment à l’école bourguignonne, avec leurs grosses têtes rondes, leurs cheveux ébouriffés et divisés en ondes, leurs faces joufflues au nez relevé, leurs solides draperies à tuyaux durs. Eux aussi provenaient des ruines du vieux cloître, mais ce qui était malheureusement bien moderne, c’était l’intérieur de cette chapelle si exiguë que les pieds touchaient presque le mur d’entrée lorsqu’on s’agenouillait devant l’autel.

Dans une niche enfumée par une gaze blanche, une vierge qui exhibait des yeux en plâtre bleu et deux pommes d’api à la place des joues, souriait en étendant les mains. Elle était d’une insignifiance vraiment gênante, mais son sanctuaire, qui gardait la tiédeur des pièces toujours closes, était intime. Les cloisons tapissées de lustrine rouge étaient époussetées, le plancher était balayé et les bénitiers pleins, de superbes roses-thé s’épanouissaient dans des pots, entre les candélabres. Durtal comprit alors pourquoi il avait si souvent aperçu M. Bruno se dirigeant, des fleurs à la main, de ce côté ; il devait orer dans ce lieu qu’il aimait sans doute parce qu’il était isolé dans la solitude profonde de cette Trappe.

Le brave homme ! Se cria Durtal, resongeant aux services affectueux, aux prévenances fraternelles que l’oblat avait eus pour lui. Et il ajouta : l’heureux homme aussi, car il se possède et vit si placide ici !

Et en effet, reprit-il, à quoi bon lutter si ce n’est contre soi-même ? s’agiter pour de l’argent, pour de la gloire, se démener afin d’opprimer les autres et d’être adulé par eux, quelle besogne vaine !

Seule, l’Eglise, en dressant les reposoirs de l’année liturgique, en forçant les saisons à suivre, pas à pas, la vie du Christ, a su nous tracer le plan des occupations nécessaires, des fins utiles. Elle nous a fourni le moyen de marcher toujours côte à côte avec Jésus, de vivre l’au jour le jour des évangiles ; pour les chrétiens, elle a fait du temps le messager des douleurs et le héraut des joies ; elle a confié à l’année le rôle de servante du Nouveau Testament, d’émissaire zélée du culte.

Et Durtal réfléchissait à ce cycle de la liturgie qui débute au premier jour de l’an religieux, à l’Avent, puis tourne d’un mouvement insensible, sur lui-même, jusqu’à ce qu’il revienne à son point de départ, à cette époque où l’église se prépare, par la pénitence et la prière, à célébrer la Noël.

Et, feuilletant son eucologe, voyant ce cercle inouï d’offices, il pensait à ce prodigieux joyau, à cette couronne du roi Recceswinthe que le musée de Cluny recèle.

L’année liturgique n’était-elle pas, comme elle, pavée de cristaux et de cabochons par ses admirables cantiques, par ses ferventes hymnes, sertis dans l’or même des Saluts et des Vêpres ?

Il semblait que l’Eglise eût substitué à cette couronne d’épines dont les juifs avaient ceint les tempes du sauveur la couronne vraiment royale du propre du temps, la seule qui fût ciselée dans un métal assez précieux, avec un art assez pur, pour oser se poser sur le front d’un Dieu !

Et la grande Lapidaire avait commencé son oeuvre en incrustant, dans ce diadème d’offices, l’hymne de saint Ambroise, et l’invocation tirée de l’Ancien Testament, le Rorate coeli, ce chant mélancolique de l’attente et du regret, cette gemme fumeuse, violacée, dont l’eau s’éclaire alors qu’après chacune de ses strophes surgit la déprécation solennelle des patriarches appelant la présence tant espérée du Christ.

Et les quatre dimanches de l’Avent disparaissaient avec les pages tournées de l’eucologe ; la nuit de la nativité était venue : après le Jesu redemptor des Vêpres, le vieux chant portugais, l’Adeste fideles, s’élevait, au salut, de toutes les bouches. C’était une prose d’une naïveté vraiment charmante, une ancienne image où défilaient les pâtres et les rois, sur un air populaire approprié aux grandes marches, apte à charmer, à aider, par le rythme en quelque sorte militaire des pas, les longues étapes des fidèles quittant leurs chaumières pour se rendre aux églises éloignées des bourgs.

Et, imperceptiblement, ainsi que l’année, en une invisible rotation, le cercle virait, s’arrêtait à la fête des saints Innocents où s’épanouissait, telle qu’une flore d’abattoir, en une gerbe cueillie sur un sol irrigué par le sang des agneaux, cette séquence rouge et sentant la rose qu’est le Salvete flores martyrum, de Prudence ; — la couronne bougeait et l’hymne de l’épiphanie, le Crudelis Herodes de Sedulius, paraissait à son tour.

Maintenant, les dimanches gravitaient, les dimanches violets où l’on n’entend plus le Gloria in excelsis, où l’on chante l’Audi Benigne de saint Ambroise et le Miserere, ce psaume couleur de cendre qui est peut-être le plus parfait chef-d’oeuvre de tristesse qu’ait puisé, dans ses répertoires de plains-chants, l’Eglise.

C’était le Carême, dont les améthystes s’éteignaient dans le gris mouillé des hydrophanes, dans le blanc embrumé des quartz et l’invocation magnifique l’Attende Domine montait sous les cintres. Issu, comme le Rorate coeli, des proses de l’Ancien Testament, ce chant humilié, contrit, énumérant les punitions méritées des fautes, devenait sinon moins douloureux, en tous cas plus grave encore et plus pressant, lorsqu’il confirmait, lorsqu’il résumait, dans la strophe initiale de son refrain, l’aveu déjà confessé des hontes.

Et, subitement, sur cette couronne éclatait, après les feux las des Carêmes, l’escarboucle en flamme de la passion. Sur la suie bouleversée d’un ciel, une croix rouge se dressait et des hourras majestueux et des cris éplorés acclamaient le fruit ensanglanté de l’arbre ; et le Vexilla regis se répétait encore, le dimanche suivant, à la férie des rameaux qui joignait à cette prose de Fortunat l’hymne verte qu’elle accompagnait d’un bruit soyeux de palmes, le Gloria, laus et honor de Théodulphe.

Puis les feux des pierreries grésillaient et mouraient. Aux braises des gemmes succédaient les charbons éteints des obsidiennes, des pierres noires, renflant à peine sur l’or terni, sans un reflet, de leurs montures ; l’on entrait dans la semaine sainte ; partout le Pange lingua gloriosi et le Stabat gémissaient sous les voûtes ; et c’étaient les ténèbres, les lamentations et les psaumes dont le glas faisait vaciller la flamme des cierges de cire brune, et, après chaque halte, à la fin de chacun des psaumes, l’un des cierges expirait et sa fusée de fumée bleue s’évaporait encore dans le pourtour ajouré des arches, lorsque le choeur reprenait la série interrompue des plaintes.

Et la couronne conversait une fois de plus ; les grains de ce rosaire musical coulaient encore et tout changeait. Jésus était ressuscité et les chants d’allégresse sautaient des orgues. Le Victimae paschali laudes exultait avant l’évangile des messes et, au salut, l’O filii et filiae, vraiment créé pour être entonné par les jubilations éperdues des foules, courait, jouait, dans l’ouragan joyeux des orgues qui déracinaient les piliers et soulevaient les nefs.

Et les fêtes carillonnées se suivaient à de plus longs intervalles. à l’Ascension, les cristaux lourds et clairs de saint Ambroise emplissaient d’eau lumineuse le bassin minuscule des chatons ; les feux des rubis et des grenats s’allumaient à nouveau avec l’hymne cramoisie et la prose écarlate de la Pentecôte, le Veni creator et le Veni Spiritus. La fête de la Trinité passait, signalée par les quatrains de Grégoire le Grand et pour la fête du saint sacrement, la liturgie pouvait exhiber le plus merveilleux écrin de son douaire, l’office de saint Thomas, le Pange lingua, l’Adoro te, le Sacris Solemniis, le Verbum supernum et surtout le Lauda Sion, ce pur chef-d’oeuvre de la poésie latine et de la scolastique, cette hymne si précise, si lucide dans son abstraction, si ferme dans son verbe rimé autour duquel s’enroule la mélodie la plus enthousiaste, la plus souple peut-être du plain-chant.

Le cercle se déplaçait encore, montrant sur ses différentes faces les vingt-trois à vingt-huit dimanches qui défilent derrière la Pentecôte, les semaines vertes du temps de pèlerinage, et il s’arrêtait à la dernière férie, au dimanche après l’octave de la Toussaint, à la dédicace des églises qu’encensait le Coelestis urbs, de vieilles stances dont les ruines avaient été mal consolidées par les architectes d’Urbain VIII, d’antiques cabochons dont l’eau trouble dormait, ne s’animait qu’en de rares lueurs.

La soudure de la couronne religieuse de l’année liturgique se faisait alors aux messes où l’évangile du dernier dimanche qui suit la Pentecôte, l’évangile selon saint Mathieu répète, ainsi que l’évangile selon saint Luc qui se récite au premier dimanche de l’Avent, les terribles prédictions du Christ sur la désolation des temps, sur la fin annoncée du monde.

Ce n’est pas tout, reprit Durtal que cette course au travers de son paroissien intéressait. Dans cette couronne du propre du temps, s’insèrent, telles que des pierres plus petites, les proses du propre des saints qui comblent les places vides et achèvent de parer le cycle.

D’abord, les perles et les gemmes de la Sainte Vierge, les joyaux limpides, les saphirs bleus et les spinelles roses de ses antiennes, puis l’aigue-marine si lucide, si pure de l’Ave maris stella, la topaze pâlie des larmes de l’O quot undis lacrymarum de la fête des sept douleurs, et l’hyacinthe, couleur de sang essuyé, du Stabat; puis s’égrènent les fêtes des anges et des saints, les hymnes dédiées aux apôtres et aux évangélistes, aux martyrs solitaires ou accouplés, hors et pendant le temps pascal, aux confesseurs pontifes ou non pontifes, aux vierges, aux saintes femmes, toutes fêtes différenciées par des séquences particulières, par des proses spéciales, dont quelques-unes naïves, comme les quatrains tressés en l’honneur de la nativité de saint Jean-baptiste, par Paul Diacre.

Il reste enfin la Toussaint avec le Placare Christe et les trois coups de tocsin, le glas en tercets du Dies irae qui retentit le jour réservé à la commémoration des morts.

Quel immense bien-fonds de poésie, quel incomparable fief d’art l’église possède ! S’écria-t-il, en fermant son livre ; et des souvenirs se levaient pour lui de cette excursion dans l’eucologe.

Que de soirs où la tristesse de vivre s’était dissipée, en écoutant ces proses clamées dans les églises !

Il repensait à la voix suppliante de l’Avent et il se rappelait un soir où il rôdait, sous une pluie fine, le long des quais. Il était chassé de chez lui par d’ignobles visions et en même temps obsédé par le dégoût croissant de ses vices. Il avait fini, sans le vouloir, par échouer à Saint-Gervais.

Dans la chapelle de la vierge, de pauvres femmes étaient prostrées. Il s’était agenouillé, las, abasourdi, l’âme si mal à l’aise, qu’elle somnolait, sans force pour s’éveiller. Des chantres et des gamins de la maîtrise s’étaient installés avec deux ou trois prêtres dans cette chapelle ; on avait allumé des cierges, et une voix blonde et ténue d’enfant avait, dans le noir de l’église, chanté les longues antiennes du Rorate.

Dans l’état d’accablement, de tristesse où il stagnait, Durtal s’était senti ouvert et saigné jusqu’au fond de l’âme, alors que moins tremblante qu’une voix plus âgée qui eût compris le sens des paroles qu’elle disait, cette voix racontait ingénument, presque sans confusion, au juste : Peccavimus et facti sumus tanquam immundus nos.

Et Durtal reprenait ces mots, les épelait, terrifié, pensait : ah oui, nous avons péché et nous sommes semblables au lépreux, Seigneur ! — Et le chant continuait et, à son tour, le très-haut empruntait ce même organe innocent de l’enfance, pour confesser à l’homme sa pitié, pour lui confirmer le pardon assuré par la venue du Fils.

Et la soirée s’était terminée par un salut de plain-chant au milieu de ce silence prosterné de malheureuses femmes.

Durtal se rappelait être sorti de l’église, étayé, renfloué, débarrassé de ses hantises et il était reparti sous la bruine, surpris que le chemin fût aussi court, fredonnant le Rorate dont l’air l’obsédait, finissant par y voir l’attente personnelle d’un inconnu propice.

Et c’étaient d’autres soirs... l’Octave des Morts à Saint-Sulpice et à Saint-Thomas-d’Aquin où l’on ressuscitait, après les vêpres des trépassés, la vieille séquence disparue du bréviaire romain, le Languentibus in purgatorio.

Cette église était la seule à Paris qui eût conservé ces pages de l’hymnaire gallican et elle les faisait détailler, sans maîtrise, par deux basses, mais ces chantres, si médiocres d’habitude, aimaient sans doute cette mélodie, car s’ils ne la chantaient pas avec art, ils l’expulsaient au moins dans un peu d’âme.

Et cette invocation à la madone que l’on adjurait de sauver les âmes du purgatoire était dolente comme ces âmes mêmes, et si mélancolique, si languide qu’on oubliait l’alentour, l’horreur de ce sanctuaire dont le choeur est une scène de théâtre, entourée de baignoires fermées et, garnie de lustres ; on rêvait, loin de Paris, quelques instants, hors de cette population de dévotes et de domestiques qui fréquente ce lieu, le soir.

Ah ! l’Eglise, se disait-il, en descendant le sentier qui conduisait au grand étang, quelle génitrice d’art ! Et subitement, le bruit d’un corps tombant dans l’eau interrompit ses réflexions.

Il regarda derrière la haie des roseaux et ne vit rien, sinon de grands cercles courant sur l’onde et, tout à coup, dans l’un de ces ronds, une tête minuscule de chien parut tenant un poisson dans la gueule ; et la bête se haussa un peu hors de l’eau, montra un corps effilé et couvert d’une fourrure et, tranquillement, de ses petits yeux noirs, elle fixa Durtal.

Puis, en un éclair, elle franchit la distance qui la séparait du bord et disparut sous les herbes.

— C’est la loutre, se dit-il, se rappelant la discussion à table du vicaire de passage et de l’oblat.

Et il s’en allait rejoindre l’autre étang quand il se heurta au père Etienne.

Il lui raconta sa rencontre.

— Pas possible ! s’écria le moine ; personne n’a jamais vu la loutre ; vous devez confondre avec un rat d’eau, avec un autre animal, car cette bête que nous guettons depuis des années est invisible.

Durtal lui en fit la description.

— C’est pourtant elle ! Convint l’hôtelier, surpris.

Il était évident que cette loutre vivait à l’état de légende dans cet étang. Dans ces existences monotones, dans ces jours semblables du cloître, elle prenait les proportions d’un sujet fabuleux, d’un événement dont le mystère devait occuper les intervalles ménagés entre les oraisons des heures.

— Il faut indiquer à M. Bruno l’endroit exact où vous l’avez remarquée, car il va recommencer la chasse, fit le père étienne, après un silence.

— Mais enfin en quoi cela peut-il vous gêner qu’elle mange vos poissons, puisque vous ne les pêchez point ?

— Pardon, nous les pêchons pour les envoyer à l’archevêché, répondit le moine qui reprit : — c’est tout de même bien étrange que vous ayez aperçu cette bête !

Décidément, en partant d’ici, l’on dira de moi : il est le monsieur qui a vu la loutre ! pensa Durtal.

Tout en causant, ils étaient parvenus près de l’étang en croix.

— Regardez, dit le père, en désignant le cygne qui se dressait, furieux, et battait des ailes, en sifflant.

— Qu’est-ce qui lui prend ?

— Il lui prend que la couleur blanche de ma robe l’exaspère.

— Ah ! et pourquoi ?

— Je ne sais ; il veut peut-être être le seul qui soit blanc, ici ; il épargne les convers, mais dès qu’un père... tenez, vous allez voir.

Et l’hôtelier se dirigea tranquillement vers le cygne.

— Viens, dit-il à la bête irritée qui l’éclaboussa d’eau ; et il tendit la main que le cygne happa.

— Voilà, fit le moine, en montrant la marque d’une pince rouge imprimée dans sa chair.

Et il sourit, en se tenant la main et quitta Durtal qui se demanda si, en procédant de la sorte, le trappiste n’avait pas voulu s’infliger une punition corporelle pour expier une distraction quelconque, une vétille.

Ce coup de bec a dû le tenailler atrocement, car les larmes lui sont montées aux yeux. Comment s’est-il exposé si joyeusement à cette morsure ?

Et il se souvenait qu’un jour, à l’office de none, un des jeunes moines s’était trompé dans le ton d’une antienne ; au moment où se terminait l’office, il s’était agenouillé devant l’autel, puis il s’était étendu sur les dalles tout de son long, à plat ventre, la bouche collée au sol, jusqu’à ce que la cliquette du prieur lui eût intimé l’ordre de se relever.

C’était la coulpe volontaire, pour une négligence commise, pour un oubli. Qui sait si le père étienne ne s’était pas, à son tour, châtié d’une pensée qu’il jugeait peccamineuse, en se faisant ainsi pincer ?

Il consulta, à ce propos, l’oblat, le soir, mais M. Bruno se contenta de sourire, sans répondre.

Et Durtal lui parlant de son prochain départ pour Paris, le vieil homme hocha la tête.

— Etant données, fit-il, les appréhensions, la gêne que vous cause la communion, vous agirez sagement en vous approchant, dès votre rentrée, de la Sainte Table.

Et voyant que Durtal ne répliquait pas et baissait le nez :

— Croyez-en un homme qui a connu ces épreuves ; si vous ne vous étreignez pas, tandis que vous serez encore sous l’impression toute chaude de la Trappe, vous flotterez entre le désir et le regret, sans avancer ; vous vous ingénierez à vous découvrir des excuses pour ne pas vous confesser ; vous tâcherez de croire qu’il est impossible de vous aboucher, à Paris, avec un abbé qui vous comprenne. Or, permettez-moi de vous l’assurer, rien n’est plus faux. Si vous désirez un confident expert et facile, allez chez les jésuites ; si vous voulez surtout une âme zélée de prêtre, allez à Saint-Sulpice.

Vous y rencontrerez des ecclésiastiques honnêtes et intelligents, de braves coeurs. à Paris, où le clergé des paroisses est si mélangé, ils sont le dessus de panier du sacerdoce ; et cela se conçoit, ils forment une communauté, habitent en cellule, ne dînent pas en ville et, comme le règlement sulpicien leur interdit de prétendre aux honneurs et aux places, ils ne risquent pas de devenir, par ambition, de mauvais prêtres. Vous les connaissez ?

— Non, mais pour résoudre cette question qui ne laisse pas, en effet, de m’inquiéter, je compte sur un abbé que je fréquente, sur celui-là même qui m’a envoyé dans cette Trappe.

Et cela me fait penser, reprit-il, en se levant pour se rendre à complies, que j’ai encore oublié de lui écrire. Il est vrai que, maintenant, il est trop tard, j’arriverai chez lui presque aussitôt que ma lettre. C’est bizarre, mais à force de se promener dans ses propres aîtres, à force de vivre sur soi-même, les jours coulent et l’on n’a le temps de rien faire ici !




CHAPITRE VIII

Il avait espéré, pour son dernier jour à la Trappe, une matinée de quiétude et de flâne d’esprit, une mitigation de sieste spirituelle et de réveil charmé par des mélopées d’offices et, pas du tout, l’idée envahissante, têtue, qu’il allait quitter, le lendemain, le monastère, lui gâtait toutes les joies qu’il s’était promises.

Maintenant qu’il n’avait plus à se monder, à se passer au van des confessions, à se présenter à la susception matinale du viatique, il restait irrésolu, ne sachant plus à quoi occuper son temps, ahuri par cette reprise de la vie profane qui renversait ses barrages d’oubli, qui l’atteignait déjà par-dessus les digues franchies du cloître.

Ainsi qu’une bête capturée, il commença de se frotter contre les barreaux de sa cage, fit le tour de la clôture, s’emplissant la vue de ces paysages où il avait égoutté de si clémentes et de si cruelles heures.

Il sentait en lui un affaissement de terrain, un éboulis d’âme, un découragement absolu devant cette perspective de rentrer dans l’existence habituelle, de se mêler à nouveau aux va-et-vient des hommes ; et il éprouvait en même temps une fatigue cérébrale immense.

Il se traîna par les allées, dans un état de complet déconfort, dans un de ces accès de spleen religieux qui déterminent, lorsqu’ils se prolongent, pendant des années, le taedium vitae des cloîtres. Il avait horreur d’une vie autre que celle-là et l’âme, surmenée par des prières, défaillait dans un corps insuffisamment reposé et mal nourri ; elle n’avait plus aucun désir, demandait à n’être pas dérangée, à dormir, tombait dans un de ces états de torpeur où tout devient indifférent, où l’on finit par perdre doucement connaissance, par s’asphyxier sans que l’on souffre.

Il avait beau, pour réagir en se consolant, se promettre qu’il assisterait, à Paris, aux offices des bénédictines, qu’il se tiendrait sur la lisière de la société, à part, il était bien obligé de se répondre que ces subterfuges sont impossibles, que l’évent même de la ville est rebelle aux leurres, que l’isolement dans une chambre ne ressemble en rien à la solitude d’une cellule, que les messes célébrées dans les chapelles ouvertes au public ne peuvent s’assimiler aux offices fermés des Trappes.

Puis à quoi bon tenter de se méprendre ? Il en était de l’âme comme du corps qui se porte mieux au bord de la mer ou dans les montagnes que dans le fond des villes. Il y avait l’air spirituel meilleur même à Paris, dans certains quartiers religieux de la rive gauche que dans les arrondissements situés sur l’autre rive ; plus vif dans quelques basiliques, plus pur, par exemple, à Notre-Dame-des-Victoires que dans les églises telles que la Trinité ou la Madeleine.

Mais le monastère était, en quelque sorte, la vraie plage et le haut plateau de l’âme. L’atmosphère y était balsamique ; les forces revenaient, l’appétit perdu de Dieu se ranimait ; c’était la santé succédant aux malaises, le régime fortifiant et soutenu substitué à la langueur, aux exercices restreints des villes.

Cette conviction qu’aucune duperie ne lui serait à Paris possible l’atterra. Il vagabonda de la cellule à la chapelle, de la chapelle dans les bois, attendant avec impatience l’heure du dîner pour pouvoir parler à quelqu’un, car, dans son désarroi, un nouveau besoin venait de naître. Il avait, depuis plus de huit jours, étiré des après-midi entières sans desserrer les dents ; il n’en souffrait pas, était même satisfait de ce silence, mais depuis qu’il était talonné par cette idée d’un départ, il ne pouvait plus se taire, pensait dans les allées, tout haut, pour alléger cette sensation de coeur gros qui l’étouffait.

M. Bruno était trop sagace pour ne point deviner le malaise de son compagnon, devenu tour à tour taciturne et bavard pendant le repas. Il fit semblant de ne rien voir, mais, après qu’il eut récité les grâces, il disparut et Durtal, qui rôdait près du grand étang, fut surpris de l’apercevoir se dirigeant de son côté avec le P. Etienne.

Ils l’accostèrent et le trappiste qui souriait lui proposa, s’il n’avait pas formé d’autre projet, de se distraire, en visitant le couvent et surtout la bibliothèque que le père serait ravi de lui montrer.

— Si cela me convient, mais certainement ! s’écria Durtal.

Ils retournèrent, tous les trois, vers l’abbaye ; le moine souleva le loquet d’une petite porte creusée dans un mur près de l’église et Durtal pénétra dans un cimetière minuscule, planté de croix de bois sur des tombes d’herbe.

Il n’y avait aucune inscription, aucune fleur dans cet enclos qu’ils traversèrent ; le moine poussa une autre porte et ils débouchèrent dans un long couloir qui puait le rat. Au bout de ce couloir, Durtal reconnut l’escalier qu’il avait franchi, un matin, pour aller se confesser chez le prieur. Ils le laissèrent à leur gauche, tournèrent dans une autre galerie et l’hôtelier les introduisit dans une salle immense, percée de hautes fenêtres, décorée de trumeaux du dix-huitième siècle et de grisailles ; elle était exclusivement meublée de bancs et de stalles au-dessus desquels, un siège isolé, sculpté d’armes abbatiales peintes, marquait la place de Dom Anselme.

— Oh ! cette salle du chapitre, elle n’a rien de monastique ! Dit le père étienne, en désignant les peintures profanes des murs ; nous avons conservé tel quel le salon de cet ancien château, mais je vous prie de croire que ce décor ne nous plaît guère.

— Et que fait-on dans cette salle ?

— Mais, nous nous y réunissons après la messe ; le chapitre s’ouvre par la lecture du martyrologe, suivie des dernières prières de Prime. Puis on lit un passage de la règle que le P. abbé commente. Enfin, nous pratiquons l’exercice d’humilité, c’est-à-dire que celui d’entre nous qui a commis une faute contre la règle se prosterne et l’avoue devant ses frères.

Ils se rendirent de là au réfectoire. Cette pièce aussi haute de plafond, mais plus petite, était garnie de tables dessinant la forme d’un fer à cheval. Des sortes de grands huiliers contenant, chacun, deux demi-bouteilles de piquette séparées par une carafe et, devant eux, des tasses de terre brune à deux anses servant de verres, y étaient, de distance en distance, posés. Le moine expliqua que ces faux huiliers à trois branches indiquaient la place de deux couverts, chaque moine ayant droit à sa demi-bouteille de boisson et partageant avec son voisin l’eau de la carafe.

— Cette chaire, reprit le P. Etienne, en désignant un grand coquetier de bois, adossé à la muraille, est destinée au lecteur de semaine, au père qui fait la lecture pendant le repas.

— Et il dure combien de temps ce repas ?

— Juste une demi-heure.

— Oui, et la cuisine que nous autres nous mangeons est une cuisine délicate, en comparaison de celle qu’on sert aux moines, dit l’oblat.

— Je mentirais si je vous affirmais que nous nous régalons, répondit l’hôtelier. Savez-vous ce qui est le plus pénible à supporter, les premiers temps surtout, c’est le manque d’assaisonnement des plats. Le poivre et les épices sont interdits par la règle, et comme aucune salière ne figure sur notre table, nous avalons tels quels des aliments qui sont à peine salés, pour la plupart.

Certains jours d’été, lorsque l’on sue à grosses gouttes, cela devient presque impossible, car le coeur lève. Et il faut s’enfourner quand même cette pâtée chaude, l’absorber en quantité suffisante pour ne pas faiblir jusqu’au lendemain ; on se regarde, découragés, n’en pouvant plus ; il n’y a pas d’autre mot pour définir notre dîner au mois d’août, c’est un supplice.

— Et tous, le P. abbé, le prieur, les pères, les frères, tous ont la même nourriture ?

— Tous. Venez visiter maintenant le dortoir.

Ils montèrent au premier. Un immense corridor, garni, tel qu’une écurie, de box de bois, s’étendait, fermé à chacun de ses bouts par une porte.

— Voici notre logis, fit le moine, en s’arrêtant devant ces cases. Des pancartes étaient placées au-dessus d’elles, affichant le nom de chaque moine et la première arborait sur son étiquette cette inscription : le père abbé.

Durtal tâta le lit accoté contre l’une des deux cloisons.

Il avait l’aspérité d’un peigne à carder et le mordant d’une râpe. Il se composait d’une simple paillasse piquée, étendue sur une planche ; pas de draps, mais une couverture de prison en laine grise ; à la place des oreillers un sac de paille.

— Dieu que c’est dur ! s’écria Durtal, et le moine rit.

— Nos robes amortissent la rugosité de ce faux matelas, dit-il, car la règle ne nous permet pas de nous déshabiller ; nous pouvons seulement nous déchausser ; aussi dormons-nous tout vêtus, la tête enveloppée dans notre capuce.

— Et ce qu’il doit faire froid dans ce corridor balayé par tous les vents ! ajouta Durtal.

— Sans doute, l’hiver est farouche ici ; mais ce n’est pas cette saison-là qui nous alarme ; on vit tant bien que mal, même sans feu, par les temps de glace ; mais l’été ! — Si vous saviez ce que le réveil dans des vêtements encore trempés de sueur, pas secs depuis la veille, est atroce !

Puis, bien qu’à cause de la grande chaleur on ait souvent à peine dormi, il faut, avant le jour, sauter en bas de sa couche et commencer aussitôt le grand office de nuit, les vigiles qui durent au moins deux heures. Même après vingt ans de Trappe, on ne peut pas ne point souffrir de ce lever ; on se bat à la chapelle contre le sommeil qui vous écrase ; on dort pendant que l’on entend chanter un verset ; on lutte pour se tenir éveillé, afin de pouvoir en chanter un autre, et l’on retombe.

Il faudrait pouvoir donner un tour de clef à la pensée et l’on en est incapable.

Vraiment, je vous assure qu’en dehors même de la fatigue corporelle qui explique cet état, le matin, il y a là une agression démoniaque, une tentation incessante pour nous inciter à mal réciter l’office.

— Et vous subissez, tous, cette lutte ?

— Tous ; et cela n’empêche, conclut le moine dont le visage rayonna, cela n’empêche que nous ne soyons ici vraiment heureux.

C’est que toutes ces épreuves ne sont rien à côté des joies profondes et intimes que le bon Dieu nous accorde ! Ah ! Il est un maître généreux ; il nous paye au centuple nos pauvres peines.

Tout en parlant, ils avaient enfilé le corridor et étaient arrivés à son autre bout.

Le moine ouvrit la porte et Durtal, stupéfié, se trouva dans un vestibule, juste en face de sa cellule.

— Je ne croyais pas, dit-il, habiter si près de vous !

— Cette maison est un véritable labyrinthe — mais M. Bruno va vous conduire à la bibliothèque où le père prieur vous attend, car, moi, il faut que j’aille à mes affaires. A tout à l’heure, reprit-il, en souriant.

La bibliothèque était située de l’autre côté de l’escalier par lequel Durtal accédait à sa chambre. Elle était grande, garnie de rayons du haut en bas, occupée au milieu par une sorte de table comptoir sous laquelle s’étageaient encore des rangées de livres.

Le P. Maximin dit à Durtal :

— Nous ne sommes pas bien riches, mais enfin nous possédons des instruments de travail assez complets sur la théologie et la monographie des cloîtres.

— Vous avez des volumes superbes, s’écria Durtal qui regardait de magnifiques in-folio reliés dans de splendides reliures aux armes.

— Tenez, voici les oeuvres de saint Bernard en une belle édition, et le moine présenta à Durtal d’énormes textuaires imprimés avec des caractères graves, sur papier sonore.

— Quand je pense que je m’étais promis de savourer saint Bernard, dans cette abbaye même qu’il a fondée, et me voici à la veille de mon départ et je n’ai rien lu.

— Vous ne connaissez pas ses ouvrages ?

— Si, des morceaux épars de ses sermons et de ses lettres ; j’ai parcouru des selectae médiocres de ses oeuvres, mais c’est tout.

— Il est notre maître par excellence ici, mais il n’est pas le seul de nos ancêtres en saint Benoît dont ce couvent dispose, dit le père, avec une certaine fierté. — Voyez, et il désigna sur des rayons de puissants in-quarto, voici : saint Grégoire Le Grand, Bède le Vénérable, saint Pierre Damien, saint Anselme... et vos amis sont là, fit-il, suivant de l’oeil Durtal qui lisait des titres de volumes, sainte Térèse, saint Jean de la Croix, sainte Madeleine de Pazzi, sainte Angèle, Tauler..., et celle-ci qui, de même que la soeur Emmerich, dictait ses entretiens avec Jésus, pendant l’extase. — Et le prieur tira de la file des livres deux in-dix-huit : les Dialogues de sainte Catherine de Sienne.

— Elle est terrible pour les prêtres de son temps cette dominicaine, reprit le moine. Elle vérifie leurs méfaits, leur reproche nettement de vendre le Saint-Esprit, de pratiquer des sortilèges, de se servir du sacrement pour composer des maléfices.

— Sans compter les vices indus dont elle les accuse dans la série du péché de chair, ajouta l’oblat.

— Certes, elle ne mâche pas ses mots, mais elle avait le droit de le prendre sur ce ton et de menacer au nom du seigneur, car elle était vraiment inspirée par lui. Sa doctrine était puisée aux sources divines. — Doctrina ejus infusa, non acquisita, a dit l’église dans la bulle qui la canonise. Ses Dialogues sont admirables ; les pages où Dieu lui explique les saintes fraudes dont il use parfois pour ramener les hommes au bien, les passages où elle traite de la vie monastique, de cette barque qui possède trois cordages : la chasteté, l’obéissance et la pauvreté, et qui affronte la tempête sous la conduite du Saint-Esprit, sont délicieux. Elle se révèle, dans son oeuvre, l’élève du disciple bien-aimé et de saint Thomas d’Aquin. On croirait entendre l’ange de l’école paraphrasant le dernier des Evangiles !

— Oui, fit à son tour l’oblat ; si sainte Catherine de Sienne ne s’adonne pas aux hautes spéculations de la mystique, si elle n’analyse point comme sainte Térèse les mystères de l’amour divin et ne trace pas l’itinéraire des âmes destinées à la vie parfaite, elle reflète directement au moins les entretiens du ciel. Elle appelle, elle aime ! Vous avez parcouru, monsieur, ses traités de la discrétion et de la prière ?

— Non. J’ai lu Catherine de Gênes, mais les livres de Catherine de Sienne ne me sont jamais tombés entre les mains.

— Et ce recueil-ci, qu’en pensez-vous ?

Durtal regarda le titre et fit la moue.

— Je vois que Suso ne vous ravit guère.

— Je mentirais si je vous assurais que les dissertations de ce Dominicain m’enchantent. D’abord, l’illuminé que fut cet homme ne m’attire pas. Sans parler de la frénésie de ses pénitences, quelle minutie de dévotion, quelle étroitesse de piété fut la sienne ! Songez qu’il ne pouvait se décider à boire sans avoir, au préalable, divisé son breuvage en cinq parts. Il pensait honorer ainsi les cinq plaies du sauveur ; et encore avalait-il en deux fois sa dernière gorgée, pour s’évoquer l’eau et le sang qui sortirent du flanc du Verbe.

Non, ça ne m’entre pas dans la caboche, ces choses-là ; jamais, je n’admettrai que de semblables pratiques puissent glorifier le Christ !

Et, remarquez bien que cet amour des égrugeures, que cette passion des béatilles se retrouve dans toute son oeuvre. Son Dieu est si difficile à contenter, si méticuleux, si tâtillon, que personne n’irait au ciel si l’on croyait ce qu’il raconte ! — C’est un épilogueur d’éternité, un grigou de paradis, ce Dieu-là !

En somme, Suso s’épand en d’impétueux discours sur des vétilles ; puis ce qu’avec ses insipides allégories, son morose Colloque des neuf rochers m’assomme !

— Vous conviendrez bien, pourtant, que son étude sur l’Union de l’âme est substantielle et que l’office de l’Eternelle Sagesse qu’il composa vaut qu’on le lise.

— Je ne dis pas, mon père ; je n’ai plus présent à la mémoire cet office ; mais je me rappelle assez bien le traité de l’Union avec Dieu ; il m’a semblé plus intéressant que le reste, mais avouez qu’il est de bien courte haleine... et puis sainte Térèse a élucidé, elle aussi, cette question du renoncement humain et de la fruition divine... et dame alors !

— Allons, fit l’oblat en souriant, je renonce à faire de vous un lecteur fervent du bon Suso.

— Pour nous, reprit le P. Maximin, voici vraiment quel devrait être, si nous avions un peu de temps pour travailler, le levain de nos méditations, le sujet de nos lectures et il amena à lui un in-folio qui contenait les oeuvres de sainte Hildegarde, abbesse du monastère de Ruperstberg.

C’est que, voyez-vous, celle-là est la grande prophétesse du Nouveau Testament. Jamais, depuis les visions de saint Jean à Pathmos, l’esprit-saint ne s’était communiqué à un être terrestre avec autant de plénitude et de lumière. Dans son Heptachronon, elle prédit le protestantisme et la captivité du Vatican ; dans son Scivia ou connaissance des voies du seigneur qui a été rédigé, d’après son récit, par un moine du couvent de Saint-Désibode, elle interprète les symboles des écritures et la nature même des éléments. Elle a également écrit un diligent commentaire de notre règle et d’altières et d’enthousiastes pages sur la musique sacrée, sur la littérature, sur l’art qu’elle définit excellemment : une réminiscence à moitié effacée d’une condition primitive dont nous sommes déchus depuis l’éden. Malheureusement, pour la comprendre, il faut se livrer à de minutieuses recherches, à de patientes études. Son style apocalyptique a quelque chose de rétractile ; il semble qu’il se recule et se referme davantage encore lorsqu’on veut l’ouvrir.

— Je sais bien, moi, que j’y perds mon peu de latin, dit M. Bruno. Quel dommage qu’il n’existe pas une traduction, avec gloses à l’appui, de ses oeuvres !

— Elles sont intraduisibles, fit le père qui poursuivit :

Sainte Hildegarde est, avec saint Bernard, l’une des plus pures gloires de la famille de saint Benoît. Quelle prédestinée que cette vierge qui fut inondée des clartés intérieures dès l’âge de trois ans et mourut à quatre-vingt-deux ans, après avoir vécu toute sa vie dans les cloîtres !

— Et ajoutez qu’elle fut, à l’état permanent, fatidique, s’écria l’oblat. Elle ne ressemble à aucune autre sainte ; tout en elle étonne jusqu’à cette façon dont Dieu l’apostrophe, car il oublie qu’elle est femme et l’appelle : « l’homme ».

— Et elle emploie, quand elle veut se désigner, cette étrange expression : « moi, la chétive forme », repartit le prieur. — Mais voici une autre écrivain qui nous est chère aussi, et il montra à Durtal les deux volumes de sainte Gertrude. Celle-là est encore l’une de nos grandes moniales, une abbesse vraiment bénédictine, dans le sens exact du mot, car elle faisait expliquer les saintes écritures à ses nonnes, voulait que la piété de ses filles s’appuyât sur la science, que leur foi se sustentât avec des aliments liturgiques, si l’on peut dire.

— Je ne connais d’elle que ses Exercices, observa Durtal et ils m’ont laissé le souvenir de paroles d’écho, de redites des livres saints. Si tant est qu’on puisse la juger sur de simples extraits, elle me paraît ne pas avoir l’expression originale, être bien au-dessous d’une sainte Térèse ou d’une sainte Angèle.

— Sans doute, répondit le moine. Elle se rapproche cependant de sainte Angèle par le don de la familiarité lorsqu’elle converse avec le Christ et aussi par la véhémence amoureuse de ses propos ; seulement tout cela se transforme en sortant de sa propre source ; elle pense liturgiquement ; et cela est si vrai que la plus minime des réflexions se présente aussitôt à elle, habillée de la langue des Evangiles et des Psaumes.

Ses Révélations, ses Insinuations, son Héraut de l’amour divin sont merveilleux à ce point de vue ; puis n’est-elle pas exquise sa prière à la Sainte Vierge qui débute par cette phrase : Salut, ô blanc lis de la Trinité resplendissante et toujours tranquille ? ...

Comme suite à ses oeuvres, les Bénédictins de Solesmes ont édité aussi les Révélations de sainte Mechtilde, son livre sur la Grâce spéciale et la Lumière de la Divinité de son homonyme la soeur de Magdebourg ; ils sont là, sur cette rangée...

— Que je vous montre des guides savamment jalonnés pour l’âme qui s’échappe d’elle-même et veut tenter l’ascension des monts éternels, dit à son tour M. Bruno, en présentant à Durtal la Lucerna mystica de Lopez Ezquerra, les in-quarto de Scaramelli, les tomes de Schram, l’Ascétique chrétienne de Ribet, les Principes de théologie mystique du père Séraphin.

— Et celui-ci, le connaissez-vous ? Reprit l’oblat ; ce volume qu’il tendait était intitulé De l’Oraison, demeurait anonyme, portait en bas de sa première page : Solesmes, typographie de l’abbaye de Sainte-Cécile — et au-dessous de la date imprimée 1886, Durtal déchiffra ces mots écrits à l’encre : « Communication essentiellement privée. »

— Je n’ai jamais vu cet opuscule qui ne semble pas, du reste, avoir été mis dans le commerce ; quel en est l’auteur ?

— La plus extraordinaire des moniales de ce temps ; l’abbesse des bénédictines de Solesmes. Je regrette seulement que vous partiez si tôt, car j’eusse été heureux de vous le faire lire.

Au point de vue du document il est d’une science vraiment souveraine et il contient d’admirables citations de sainte Hildegarde et de Cassien ; au point de vue de la mystique même, la mère Sainte-Cécile ne fait évidemment que reproduire les travaux de ses devancières et elle ne nous apprend rien de très neuf. Néanmoins, je me rappelle un passage qui me semble plus spécial, plus personnel. Attendez...

Et l’oblat compulsa quelques pages. Le voici :

« L’âme spiritualisée ne paraît pas exposée à la tentation proprement dite, mais par une permission divine, elle est appelée à se frotter au démon, esprit contre esprit... le contact du démon est alors perçu à la surface de l’âme, sous la forme d’une brûlure tout à la fois spirituelle et sensible... si l’âme tient bon dans son union avec Dieu, si elle est forte, la douleur quoique très vive est supportable, mais si l’âme commet quelque légère imperfection même intérieure, le démon avance d’autant et porte son horrible brûlure plus avant, jusqu’à ce que, par des actes généreux, elle ait pu le repousser plus au dehors. »

Cet effleurement satanique qui produit un effet presque matériel sur les parties les plus intangibles de notre être est, vous l’avouerez, pour le moins curieux, conclut l’oblat, en fermant le volume.

— La mère Sainte-Cécile est une stratégiste remarquable d’âme, fit le prieur, mais... mais... cette oeuvre qu’elle a rédigée pour les filles de son abbaye contient, je crois, quelques propositions téméraires qui n’ont pas été lues sans déplaisir à Rome.

Pour en finir avec nos pauvres richesses, reprit-il, nous n’avons de ce côté — et il désigna une partie des bibliothèques qui couvraient la pièce — que des ouvrages de longue haleine, le Ménologe Cistercien, la Patrologie de Migne, des dictionnaires d’hagiographie, des manuels d’herméneutique sacrée, de droit canon, d’apologétique chrétienne, d’exégèse biblique, les oeuvres complètes de saint Thomas, des outils de travail que nous n’employons guère, car, vous le savez, nous sommes un rameau du tronc bénédictin voué à une vie de labeur corporel et de pénitence ; nous sommes les hommes de peine du bon Dieu, surtout. Ici, c’est M. Bruno qui se sert de ces livres et moi aussi quelquefois, car je suis plus spécialement chargé du spirituel, dans ce monastère, ajouta, en souriant, le moine.

Durtal le regardait ; il maniait avec des mains caressantes, couvait d’un oeil tout en lumière bleue, les volumes, riait avec une joie d’enfant en tournant les pages.

Quelle différence entre ce moine qui adorait évidemment les bouquins et ce prieur, au profil impérieux, aux lèvres muettes qui l’avait écouté, le second jour, en confession ! Puis, songeant à tous ces trappistes, à la sérénité de leurs visages, à l’allégresse de leurs yeux, Durtal se disait que ces Cisterciens n’étaient nullement, ainsi que le monde croit, des gens douloureux et funèbres, mais qu’ils étaient, bien au contraire, les plus gais des hommes.

— A propos, dit le P. Maximin, le R. P. abbé m’a chargé d’une commission. Sachant que vous voulez nous quitter demain, il serait désireux, maintenant qu’il est sur pied, de passer au moins quelques minutes avec vous. Il sera libre, ce soir. Cela vous gênerait-il de le rejoindre après Complies ?

— Pas du tout, je serai très heureux de causer avec Dom Anselme.

— Alors, c’est entendu.

Ils descendirent. Durtal remercia le prieur qui rentra dans la clôture des couloirs et l’oblat qui remonta dans sa cellule. Il baguenauda, atteignit, malgré ce tourment du départ qui le hantait, sans trop de peine, le soir.

Le Salve Regina qu’il entendait pour la dernière fois peut-être, ainsi modelé par des voix mâles, cette chapelle aérienne bâtie avec des sons et s’évaporant avec la fin de l’antienne, dans la fumée des cierges, le remua jusqu’au fond de l’âme ; puis vraiment, ce soir-là, la Trappe se montrait charmante. Après l’office, on dit le chapelet, non comme à Paris où l’on débite un Pater, dix Ave et un Gloria et ainsi de suite ; là, on égrenait, en latin, un Pater, un Ave, un Gloria et l’on recommençait jusqu’à ce que l’on eût épuisé de la sorte quelques dizaines.

Ce chapelet fut détaillé à genoux, moitié par le prieur, moitié par tous les moines. Il roulait au galop si vite que l’on discernait à peine les mots, mais dès qu’il fut terminé, sur un signal, le grand silence se fit et chacun, la tête dans ses mains, pria.

Et Durtal se rendit compte du système ingénieux des oraisons conventuelles ; après les prières purement vocales comme celles-là, venait la prière mentale, la déprécation personnelle, stimulée, mise en train par la machine même des patenôtres.

Rien n’est laissé au hasard dans la religion ; tout exercice qui semble, au premier abord, inutile, a une raison d’être, se disait-il, en sortant dans la cour. Et le fait est que le rosaire, qui ne paraît être qu’une toupie de sons, remplit un but. Il repose l’âme excédée des supplications qu’elle récite, en s’y appliquant, en y pensant ; il l’empêche de bafouiller, de rabâcher toujours à Dieu les mêmes pétitions, les mêmes plaintes ; il lui permet de souffler, de se délasser, dans des orations où elle peut se dispenser de réfléchir et se déprendre. En somme, le chapelet occupe, en priant, les heures de fatigue où l’on ne prierait point. — Ah ! voici le père abbé.

Le trappiste lui exprima le regret de ne le visiter que quelques moments, ainsi ; puis, après qu’il eut répondu à Durtal, qui s’enquérait de l’état de sa santé, qu’il espérait être enfin guéri, il lui proposa de se promener dans le jardin et l’invita à ne point se gêner pour fumer, s’il en avait envie, ses cigarettes.

Et la conversation s’engagea sur Paris. Dom Anselme demandait des renseignements et finissait par dire, en souriant :

— Je vois par des bribes de journaux qui me parviennent que la société est férue de socialisme, pour l’instant. Tout le monde voudrait résoudre la fameuse question sociale. Où ça en est-il ?

— Où ça en est ? mais à rien ! à moins de changer les âmes des ouvriers et des patrons et de les rendre, du jour au lendemain, désintéressées et charitables, à quoi voulez-vous que tous ces systèmes aboutissent ?

— Eh bien ! Mais, fit le moine, en enveloppant d’un geste le monastère, elle est résolue cette question, ici. Le salaire n’existant plus, toutes les sources des conflits sont supprimées.

Chacun besogne suivant ses aptitudes et suivant ses forces ; les pères, qui n’ont pas de solides épaules et de gros bras, plient les enveloppes des chocolats ou apprêtent des comptes et ceux qui sont robustes remuent la terre.

J’ajoute que l’égalité dans nos cloîtres est telle que le prieur et l’abbé n’ont aucun avantage de plus que les autres moines. à table, les portions et, au dortoir, les paillasses sont identiques. Les seuls profits de l’abbé consistent, en somme, dans les inévitables soucis que suscitent la conduite morale et la direction temporelle d’une abbaye. Il n’y a donc pas de raison pour que les ouvriers conventuels se mettent en grève, conclut, en souriant, l’abbé.

— Oui, mais vous êtes des minimistes, vous supprimez la famille, la femme, vous vivez de rien et vous n’attendez de n’être réellement récompensés de vos labeurs qu’après la mort. Allez donc faire comprendre cela aux gens des villes !

— La situation sociale se résume ainsi, n’est-ce pas ? Les patrons veulent exploiter les ouvriers qui veulent, à leur tour, être payés le plus possible en travaillant le moins qu’ils pourront. Eh bien ! Mais alors, c’est sans issue !

— Parfaitement, et c’est triste, car le socialisme dérive, en somme, d’idées clémentes, d’idées propres, mais toujours il se heurtera contre l’égoïsme et le lucre, contre les inévitables brisants des péchés de l’homme.

Et votre petite fabrique de chocolat vous procure-t-elle au moins des bénéfices ?

— Oui, c’est elle qui nous sauve.

L’abbé se tut pendant une seconde, et il reprit :

— Vous savez, Monsieur, comment un couvent se fonde. Je choisis pour exemple notre ordre. Un domaine et les terres qui en dépendent lui sont offerts, à charge par lui de les peupler. Que fait-il ? Il prend une poignée de ses moines et les essaime dans le sol qu’on lui donne. Mais, là, s’arrête sa tâche. Le grain doit lever seul ; autrement dit, les trappistes, détachés de leur maison-mère, doivent gagner leur vie et se suffire.

Aussi, quand nous prîmes possession de ces bâtiments, étions-nous si pauvres que, depuis le pain jusqu’aux souliers, tout nous manquait ; mais nous n’avions aucune inquiétude sur l’avenir, car il n’y a pas d’exemple, dans l’histoire monastique, que la providence n’ait point secouru les abbayes qui se fiaient à elle. Petit à petit, nous avons tiré de cette terre notre provende ; nous avons appris les métiers utiles ; maintenant nous fabriquons nos vêtements et nos chaussures ; nous moissonnons notre blé et cuisons notre pain ; notre existence matérielle est donc assurée, mais les impôts nous écrasent ; c’est pourquoi nous avons fondé cette fabrique dont le rapport devient, d’années en années, meilleur. Dans un an ou deux, la bâtisse qui nous abrite et que nous n’avons pu faire réparer, faute d’argent, s’effondrera ; mais si Dieu permet que des âmes généreuses nous viennent en aide, peut-être serons-nous alors en état d’édifier un monastère et c’est notre souhait à tous, car vraiment cette bicoque, avec ses pièces à la débandade et sa chapelle en rotonde, nous est pénible. L’abbé se tut encore, puis, après une pause, il dit, à mi-voix, se parlant à lui-même :

— On ne saurait le nier, un couvent qui n’a pas l’aspect d’un cloître est un obstacle aux vocations ; le postulant a besoin — c’est dans la nature, cela — de se pétrir dans un milieu qui lui plaise, de s’encourager dans une église qui l’enveloppe, dans une chapelle un peu sombre, et, pour obtenir ce résultat, il faut le style roman ou le gothique.

— Ah oui ! par exemple. — Et vous avez beaucoup de novices ?

— Nous avons surtout beaucoup de sujets qui désirent tâter de la vie des Trappes, mais la plupart ne parviennent pas à supporter notre régime. En dehors même de la question de savoir si la vocation des débutants est imaginaire ou réelle, nous sommes, au point de vue physique, après quinze jours d’essai, nettement fixés.

— Ce qui doit terrasser les constitutions les plus robustes, c’est ce repas unique de légumes ; je ne comprends même pas comment, en menant une existence active, vous pouvez y résister.

— La vérité, c’est que les corps obéissent quand les âmes sont résolues. Nos ancêtres l’enduraient bien, la vie des Trappes ! Ce qui manque aujourd’hui, ce sont les âmes. Je me souviens, moi, quand j’ai fait ma probation dans un cloître de Cîteaux, je n’avais aucune santé et pourtant j’aurais, s’il l’avait fallu, mangé des pierres !

Au reste, la règle sera prochainement adoucie, poursuivit l’abbé ; mais, dans tous les cas, il est un pays qui, en prévision d’une disette, nous assurerait un bon nombre de recrues, la Hollande.

Et voyant le regard étonné de Durtal, le père dit :

— Oui, dans ce pays protestant, la végétation mystique est florissante. Le catholicisme y est d’autant plus fervent qu’il est, sinon persécuté, du moins méprisé, noyé dans la masse des luthériens. Peut-être cela tient-il aussi de la nature du sol, à ses plaines solitaires, à ses canaux silencieux, au goût même des Hollandais pour une vie régulière et paisible ; toujours est-il que, dans ce petit noyau de catholiques, la vocation Cistercienne est très fréquente.

Durtal regardait ce trappiste qui marchait, majestueux et tranquille, la tête enfouie dans son capuce, les mains passées sous sa ceinture.

Par instants, ses yeux éclairaient dans l’intérieur du capuchon et l’améthyste qu’il portait au doigt pétillait en de brèves flammes.

L’on n’entendait aucun bruit ; à cette heure, la Trappe dormait. Durtal et l’abbé longeaient les rives du grand étang dont l’eau vivait, seule éveillée dans le sommeil de ces bois, car la lune qui resplendissait dans un ciel sans nuées l’ensemençait d’une myriade de poissons d’or ; et ce frai lumineux tombé de l’astre montait, descendait, frétillait en de milliers de cédilles de feu dont le vent qui soufflait activait les lueurs.

L’abbé ne causait plus et Durtal qui rêvait, grisé par la douceur de cette nuit, gémit subitement. Il venait de s’aviser qu’à pareille heure, le lendemain, il serait à Paris et, voyant le monastère dont la façade apparaissait, toute pâle, au fond d’une allée, ainsi qu’au bout d’un tunnel noir, il s’écria, songeant à tous ces moines qui l’habitaient :

— Ah ! ce qu’ils sont heureux !

Et l’abbé répondit : trop.

Puis, doucement, à voix basse :

— C’est pourtant vrai ; nous entrons ici pour faire pénitence, pour nous mortifier et nous avons à peine souffert que déjà Dieu nous console ! Il est si bon qu’il veut se leurrer, lui-même, sur nos mérites. S’il tolère qu’à certains moments le démon nous persécute, il nous donne, en échange, tant de bonheur qu’il n’y a plus aucune proportion de gardée entre la récompense et la peine. Parfois, quand j’y songe, je me demande comment il subsiste encore cet équilibre que les moniales et les moines sont chargés de maintenir, car, ni les uns, ni les autres, nous ne souffrons assez pour neutraliser les offenses assidues des villes.

L’abbé s’interrompit, puis il reprit pensif :

— Le monde ne conçoit même pas que les austérités des abbayes puissent lui profiter. La doctrine de la suppléance mystique lui échappe complètement. Il ne peut se figurer que la substitution de l’innocent au coupable, alors qu’il s’agit de subir une peine méritée, est nécessaire. Il ne s’explique pas davantage qu’en voulant pâtir pour les autres, les moines détournent les colères du ciel et établissent une solidarité dans le bien qui fait contre-poids à la fédération du mal. Et Dieu sait pourtant de quels cataclysmes ce monde inconscient serait menacé, si, par suite d’une disparition soudaine de tous les cloîtres, cet équilibre qui le sauve était rompu !

— Le cas s’est déjà présenté, fit Durtal qui, — tout en écoutant ce trappiste, pensait à l’abbé Gévresin et se rappelait que ce prêtre s’exprimait, sur le même sujet, en des termes presque pareils. — La révolution a, en effet, supprimé, d’un trait de plume, tous les couvents, mais, j’y songe, l’histoire de ce temps, sur lequel tant de regrattiers s’acharnent, est encore à écrire. Au lieu de chercher des documents sur les actes, sur les personnes mêmes des jacobins, il faudrait dépouiller les archives des ordres religieux qui existaient à cette époque.

En travaillant ainsi à côté de la révolution, en sondant ses alentours, l’on exhumerait ses fondements, l’on déterrerait ses causes ; l’on découvrirait certainement qu’à mesure que les couvents s’effondraient, des excès monstrueux prenaient naissance. Qui sait si les folies démoniaques d’un Carrier ou d’un Marat ne concordent point avec la mort d’une abbaye dont la sainteté préservait, depuis des années, la France ?

— Pour être juste, répondit l’abbé, il convient de dire que la révolution n’a détruit que des ruines. Le régime de la commende avait fini par sataniser les monastères. Ce sont eux, hélas ! Qui, par le relâchement de leurs moeurs, ont fait pencher la balance et attiré sur ce pays la foudre.

La Terreur n’a été qu’une conséquence de leur impiété. Dieu, que rien ne retenait plus, a laissé faire.

— Oui, mais comment convaincre maintenant de la nécessité des compensations un monde qui divague dans des accès continus de gain ; comment le persuader qu’il serait urgent, pour conjurer de nouvelles crises, d’abriter les villes derrière les redoutes sacrées des cloîtres ?

Après le siège de 1870, prudemment, l’on enveloppa Paris dans un immense réseau d’infranchissables forts ; mais ne serait-il pas indispensable aussi de l’entourer d’une ceinture de prières, de bastionner ses alentours de maisons conventuelles, d’édifier, partout, dans sa banlieue, des monastères de clarisses, de Carmélites, de Bénédictines du saint-sacrement, des monastères qui seraient, en quelque sorte, de puissantes citadelles destinées à arrêter la marche en avant des armées du mal ?

— Certes, les villes auraient grand besoin d’être garanties des invasions infernales par un cordon sanitaire d’ordres... mais, voyons, monsieur, je ne veux point vous priver d’un repos utile ; je vous joindrai, demain, avant que vous ne quittiez notre solitude ; je tiens cependant à vous affirmer dès maintenant que vous ne comptez ici que des amis et que vous y serez toujours le bienvenu. J’espère que, de votre côté, vous ne garderez pas un mauvais souvenir de notre pauvre hospitalité et que vous nous le prouverez, en revenant nous voir.

Ils étaient arrivés, tout en bavardant, devant l’hôtellerie.

Le père serra les mains de Durtal, et il gravit lentement le perron, balayant de sa robe la poussière argentée des marches, montant, tout blanc, dans un rayon de lune.




CHAPITRE IX

Durtal voulut, aussitôt après la messe, visiter, une dernière fois, ces bois qu’il avait, tour à tour, si languissamment et si violemment battus. Il se promena d’abord dans la vieille allée de ces tilleuls dont les pâles émanations étaient vraiment pour son esprit ce que leurs feuilles infusées sont pour le corps, une sorte de panacée très faible, de sédatif bénin, très doux.

Puis il s’assit à leur ombre, sur un banc de pierre. En se penchant un peu, par les trous agités des branches, il apercevait la façade solennelle de l’abbaye, et, vis-à-vis d’elle, séparée par le potager, la gigantesque croix debout, devant ce plan liquide d’une basilique que simulait l’étang.

Il se leva, s’approcha de cette croix d’eau dont le ciel bleuissait le jus de chique et il contemplait le grand Christ de marbre blanc qui dominait toute la Trappe, semblait se dresser, en face d’elle, comme un rappel permanent des voeux de souffrances qu’il avait acceptés et qu’il se réservait de changer, à la longue, en joies.

Le fait est, se dit Durtal qui repensait à ces aveux contradictoires des moines, confessant qu’ils menaient, à la fois la vie la plus attrayante et la plus atroce, le fait est que le bon Dieu les dupe. Ils atteignent ici-bas le paradis en y cherchant l’enfer ; quelle étrange existence, j’ai moi-même égouttée dans ce cloître, reprit-il, car j’y ai été, presque en même temps, et très malheureux et très heureux ; et maintenant je sens bien le mirage qui déjà commence ; avant deux jours, le souvenir des chagrins qui furent cependant, si je les recense avec soin, très supérieurs aux liesses, aura disparu et je ne me rappellerai plus que les témulences intérieures à la chapelle, que les vols délicieux, le matin, dans les sentiers du parc.

Ce que je regretterai la geôle en plein air de ce couvent ! — c’est curieux, je m’y découvre attaché par d’obscurs liens ; il me remonte, lorsque je suis dans ma cellule, je ne sais quelles souvenances de famille ancienne. Je me suis aussitôt retrouvé chez moi, dans un lieu que je n’avais jamais vu ; j’ai reconnu, dès le premier instant, une vie très spéciale et que j’ignorais néanmoins. Il me semble que quelque chose qui m’intéresse, qui m’est même personnel, s’est passé, avant que je ne fusse né, ici. Vraiment, si je croyais aux métempsycoses, je pourrais m’imaginer que j’ai été, dans les existences antérieures, moine... mauvais moine alors, se dit-il, en souriant de ces réflexions, puisque j’aurais dû me réincarner et retourner, pour expier mes fautes, dans un cloître.

Tout en se causant, il avait arpenté une longue allée qui conduisait au bout de la clôture et, coupant à mi-chemin, à travers des halliers, il flâna sur la lisière du grand étang.

Il ne bouillonnait pas de même que certains jours où le vent le creusait et l’enflait, le faisait courir et revenir sur lui-même, dès qu’il touchait ses rives. Il restait immobile, n’était remué que par des reflets de nuages mouvants et d’arbres. Par moments, une feuille tombée des peupliers voisins voguait sur l’image d’une nuée ; par d’autres, des bulles d’air filaient du fond et crevaient à la surface, dans le bleu réverbéré du ciel.

Durtal chercha la loutre, mais elle ne se montra point ; il revoyait seulement les martinets qui écorchaient l’eau d’un coup d’aile, les libellules qui pétillaient comme des aigrettes, éclairaient comme les flammes azurées des soufres.

S’il avait souffert près de l’étang en croix, il ne pouvait évoquer devant la nappe de cet autre étang que le rappel des lénitives heures qu’il y avait coulées, étendu sur un lit de mousse ou sur une couche de roseaux secs ; et il le regardait, attendri, essayant de le fixer, de l’emporter dans sa mémoire, pour revivre à Paris, les yeux fermés, sur ses bords.

Il poursuivit sa marche, s’attarda dans une allée de noyers qui longeait les murailles au-dessus du monastère ; de là, il plongeait dans la cour, devant le cloître, sur des communs, des écuries, des bûchers, sur les cabines mêmes des porcs. Il tentait d’apercevoir le frère Siméon, mais il était probablement occupé dans les étables, car il ne parut pas. Les bâtiments étaient muets, les pourceaux rentrés ; seuls, quelques chats efflanqués rôdaient, taciturnes, se regardant à peine lorsqu’ils se rencontraient, allant, chacun de son côté, à la recherche sans doute d’un nourrissant gibier qui les consolerait de ces éternels repas de soupe maigre que leur servait la Trappe.

L’heure pressait, il s’en fut prier, une dernière fois, à la chapelle et regagna sa cellule, afin de préparer sa valise.

Tout en rangeant ses affaires, il pensait à l’inutilité des logis qu’on pare. Il avait dépensé tout son argent, à Paris, pour acheter des bibelots et des livres, car il avait jusqu’alors détesté la nudité des murs.

Et aujourd’hui, considérant les parois désertes de cette pièce, il s’avouait qu’il était mieux chez lui entre ces quatre cloisons blanchies à la chaux, que dans sa chambre tendue, à Paris, d’étoffes.

Subitement, il discernait que la Trappe l’avait détaché de ses préférences, l’avait en quelques jours renversé de fond en comble. La puissance d’un pareil milieu ! se dit-il, un peu effrayé de se sentir ainsi transformé. Et il reprit, en bouclant sa malle : il faut pourtant que je rejoigne le P. Etienne, car enfin, il s’agit de régler ma dépense ; je ne veux pas du tout être à la charge de ces braves gens.

Il visita les corridors, finit par croiser le père dans la cour.

Il était un peu gêné pour aborder cette question ; aux premiers mots, l’hôtelier sourit.

— La règle de saint Benoît est formelle, fit-il, nous devons recevoir les hôtes comme nous recevrions Notre-Seigneur Jésus même, c’est vous dire que nous ne pouvons échanger contre de l’argent nos pauvres soins.

Et Durtal insistant, embarrassé.

— S’il ne vous convient pas d’avoir partagé, sans la payer, notre maigre pitance, faites alors comme il vous plaira ; seulement la somme que vous donnerez sera distribuée, par pièces de dix et de vingt sous, aux pauvres qui viennent, chaque matin, de bien loin souvent, frapper à la porte du monastère.

Durtal s’inclina et remit l’argent qu’il tenait tout préparé, dans sa poche, au père ; puis il s’enquit s’il ne pourrait pas entretenir le père Maximin avant son départ.

— Mais si ; au reste, le père prieur ne vous aurait pas laissé partir, sans vous serrer la main. Je vais m’assurer s’il est libre ; attendez-moi dans le réfectoire. — Et le moine disparut et rentra, quelques minutes après, précédé du prieur.

— Eh bien, dit celui-ci, vous allez donc vous replonger dans la bagarre !

— Oh ! sans joie, mon père.

— Je comprends cela. C’est si bon, n’est-ce pas, de ne plus rien entendre et de se taire ? Enfin, prenez courage, nous prierons pour vous.

Et comme Durtal les remerciait, tous les deux, de leurs attentives bontés.

— Mais c’est plaisir que d’accueillir un retraitant tel que vous, s’écria le père étienne ; rien ne vous rebute et vous êtes si exact que vous êtes debout avant l’heure ; vous m’avez rendu mon rôle de surveillant facile. Si tous étaient aussi peu exigeants et aussi souples !

Et il avoua avoir hébergé des prêtres envoyés par leurs évêques en pénitence, des ecclésiastiques tarés dont les plaintes sur la nourriture, sur la chambre, sur les exigences matinales du réveil, ne tarissaient pas.

— Si encore, fit le prieur, l’on pouvait espérer les ramener au bien, les renvoyer guéris dans leurs paroisses, mais non ; ils décampent encore plus révoltés qu’avant ; le diable ne les lâche pas, ceux-là !

Sur ces entrefaites, un convers apporta des plats recouverts par des assiettes et les déposa sur la table.

— Nous avons modifié l’heure de votre dîner, à cause du train, fit le père étienne.

— Bon appétit, adieu, et que le Seigneur vous bénisse, dit le prieur.

Il leva la main et enveloppa d’un grand signe de croix Durtal qui s’agenouilla, surpris par le ton subitement ému du moine. Mais le père Maximin se reprit aussitôt et il le salua, au moment où M. Bruno entrait.

Le repas fut silencieux ; l’oblat était visiblement peiné du départ de ce compagnon qu’il aimait et Durtal considérait, le coeur gros, ce vieillard qui était si charitablement sorti de sa solitude pour lui prêter son aide.

— Vous ne viendrez donc pas, un jour, à Paris, me voir ? lui dit-il.

— Non, j’ai quitté la vie sans esprit de retour ; je suis mort au monde ; je ne veux plus revoir Paris, je ne veux plus revivre.

Mais si Dieu me prête encore quelques années d’existence, j’espère vous retrouver ici, car ce n’est pas en vain que l’on a franchi le seuil de l’ascétère mystique, pour y vérifier, par une expérience sur soi-même, la réalité de ces perquisitions que Notre-Seigneur opère. Or, comme Dieu ne procède pas au hasard, il achèvera certainement, en vous triturant, son oeuvre. J’ose vous le recommander, tâchez de ne pas vous céder et essayez de mourir assez à vous-même pour ne point contrarier ses plans.

— Je sais bien, fit Durtal, que tout s’est déplacé en moi, que je ne suis plus le même, mais ce qui m’épouvante, c’est d’être sûr maintenant que les travaux de l’école térésienne sont exacts... alors, alors... s’il faut passer par tous les rouleaux des laminoirs que saint Jean de la Croix décrit...

Un bruit de voiture, dans la cour, l’interrompit. M. Bruno s’en fut à la fenêtre et s’informa :

— Vos bagages sont descendus ?

— Oui.

Ils se regardèrent.

— Ecoutez, je voudrais vraiment vous dire...

— Non, non, ne me remerciez pas, s’écria l’oblat. Voyez-vous, je n’ai jamais si bien compris la misère de mon être ; ah ! Si j’avais été un autre homme, j’aurais pu, en priant mieux, vous aider plus !

La porte s’ouvrit et le père étienne déclara :

— Vous n’avez pas une minute à perdre, si vous ne voulez pas manquer le train.

Ainsi bousculé par l’heure, Durtal n’eut que le temps d’embrasser son ami qui l’accompagna dans la cour. Sur une sorte de char à banc, un trappiste qui allongeait, sous un crâne chauve et des joues vergetées de fils roses, une grande barbe noire, l’attendait, assis.

Durtal pressait, une dernière fois, la main de l’hôtelier et de l’oblat, quand le père abbé vint, à son tour, lui souhaiter un bon voyage et, au bout de la cour, Durtal aperçut deux yeux qui le fixaient, ceux du frère Anaclet qui, de loin, lui disait, un peu incliné, sans un geste, adieu.

Jusqu’à ce pauvre homme dont le regard éloquent racontait une affection vraiment touchante, une pitié de saint pour l’étranger qu’il avait vu si tumultueux et si triste, dans l’abandon désolé des bois ?

Certes, la rigidité de la règle interdisait toute effusion à ces moines, mais Durtal sentait bien qu’ils étaient allés pour lui jusqu’aux limites des concessions permises et son affliction fut affreuse lorsqu’il leur jeta, en partant, un dernier merci.

Et la porte de la Trappe se referma, cette porte devant laquelle il avait tremblé, en arrivant, et qu’il considérait, les larmes aux yeux, maintenant.

— Nous allons détaler bon train, fit le procureur, car nous sommes en retard. Et le cheval courut, ventre à terre, sur les routes.

Durtal reconnaissait son compagnon pour l’avoir entrevu dans la rotonde, chantant au choeur, pendant l’office.

Il avait l’air à la fois bonhomme et décidé et son petit oeil gris souriait, en furetant, derrière des lunettes à branches.

— Eh bien, dit-il, comment avez-vous supporté notre régime ?

— J’ai eu toutes les chances ; je suis débarqué, ici, l’estomac détraqué, le corps malade et les repas laconiques de la Trappe m’ont guéri !

Et Durtal lui narrant brièvement les stages d’âme qu’il avait subis, le moine murmura :

— Ce n’est rien, en fait d’assauts démoniaques, nous avons eu, ici, de véritables cas de possession.

— Et c’est le frère Siméon qui les a résolus !

— Ah ! vous savez cela... et il répliqua très simplement à Durtal qui lui parlait de son admiration pour les pauvres convers.

— Vous avez raison, monsieur ; si vous pouviez causer avec ces paysans et ces illettrés, vous seriez surpris des réponses souvent profondes que ces gens vous feraient ; puis ils sont les seuls qui soient réellement courageux à la Trappe ; nous autres, les pères, lorsque nous nous croyons trop affaiblis, nous acceptons volontiers le supplément autorisé d’un oeuf ; eux pas ; ils prient davantage et il faut admettre que Notre-Seigneur les écoute, puisqu’ils se rétablissent et ne sont, en somme, jamais malades.

Et à une question de Durtal lui demandant en quoi consistaient ses fonctions de procureur, le moine repartit :

— Elles consistent à tenir des comptes, à être placier de commerce, à voyager, à pratiquer tout, hélas ! Sauf ce qui concerne la vie du cloître ; mais nous sommes si peu nombreux à Notre-Dame de l’Atre que nous devenons forcément des maîtres Jacque. Voyez le père étienne qui est cellérier de l’abbaye et hôtelier, il est aussi sacristain et sonneur de cloches ; moi, je suis également premier chantre et professeur de plain-chant.

Et, tandis que la voiture roulait, cahotée dans les ornières, le procureur affirmait à Durtal qui lui racontait combien les offices chantés de la Trappe l’avaient ravi :

— Ce n’est pas chez nous qu’il convient de les entendre ; nos choeurs sont trop restreints, trop faibles, pour pouvoir soulever la masse géante de ces chants. Il faut aller chez les moines noirs de Solesmes ou de Ligugé, si vous voulez retrouver les mélodies grégoriennes exécutées, telles qu’elles le furent au Moyen Age. à propos, connaissez-vous, à Paris, les Bénédictines de la rue Monsieur ?

— Oui, mais ne pensez-vous point qu’elles roucoulent un peu ?

— Je ne dis pas ; n’empêche cependant que leur répertoire est authentique ; mais au petit séminaire de Versailles, vous avez mieux encore, puisqu’on y chante exactement comme à Solesmes ; remarquez-le bien, du reste, à Paris, quand les églises consentent à ne pas répudier les cantilènes liturgiques, elles usent, pour la plupart, de la fausse notation imprimée et répandue à foison dans tous les diocèses de France, par la maison Pustet, de Ratisbonne.

Or, les erreurs et les fraudes dont pullulent ces éditions sont avérées.

La légende sur laquelle ses partisans l’étayent est inexacte. Prétendre, ainsi qu’ils le font, que cette version n’est autre que celle de Palestrina qui fut chargé par le pape Paul v de réviser la liturgie musicale de l’église, est un argument dénué de véracité et privé de force, car tout le monde sait que lorsque Palestrina est mort il avait à peine commencé la correction du Graduel.

J’ajouterai que, quand bien même ce musicien aurait achevé son oeuvre, cela ne prouverait pas que son interprétation devrait être préférée à celle qui a été récemment constituée, après de patientes recherches, par l’abbaye de Solesmes ; car les textes bénédictins s’appuient sur la copie conservée au monastère de Saint-Gall, de l’antiphonaire de saint Grégoire qui représente le monument le plus ancien, le plus sûr que l’église détienne du vrai plain-chant.

Ce manuscrit dont des fac-similés, dont des photographies existent est le code des mélodies grégoriennes et il devrait être, s’il m’est permis de parler de la sorte, la bible neumatique des maîtrises.

Les disciples de saint Benoît ont donc absolument raison lorsqu’ils attestent que leur version est la seule fidèle, la seule juste.

— Comment se fait-il alors que tant d’églises se fournissent à Ratisbonne ?

— Hélas ! Comment se fait-il que Pustet ait pendant si longtemps accaparé le monopole des livres liturgiques et... mais non, mieux vaut se taire... tenez seulement pour certain que les volumes allemands sont la négation absolue de la tradition grégorienne, l’hérésie la plus complète du plain-chant.

A propos, quelle heure avons-nous ? — Ah ! Il faut nous dépêcher, fit le procureur, en regardant la montre que lui tendait Durtal. — Hue, la belle ! — Et il cingla la bête.

— Vous conduisez avec un entrain ! s’écria Durtal.

— C’est vrai, j’ai oublié de vous dire qu’en sus de mes autres fonctions, j’exerçais encore, au besoin, celle de cocher.

Durtal pensait qu’ils étaient tout de même extraordinaires ces gens qui vivaient de la vie intérieure, en Dieu. Dès qu’ils consentaient à redescendre sur la terre, ils se révélaient les plus sagaces et les plus audacieux des commerçants. Un abbé fondait, avec les quelques sous qu’il réussissait à se procurer, une fabrique ; il décernait l’emploi qui convenait à chacun de ses moines et il improvisait avec eux des artisans, des commis aux écritures, transformait un professeur de plain-chant en un placier, se débrouillait dans la bagarre des achats et des ventes et, peu à peu, la maison, qui ne s’élevait qu’au ras du sol, grandissait, poussait, finissait par nourrir de ses fruits l’abbaye qui l’avait plantée.

Transportés dans un autre milieu, ces gens-là eussent tout aussi facilement créé de grandes usines et lancé des banques. Et il en était de même des femmes. Quand on songe aux qualités pratiques d’homme d’affaires et au sang-froid de vieux diplomate que doit posséder, pour régir sa communauté, une mère abbesse, l’on est bien obligé de s’avouer que les seules femmes vraiment intelligentes, vraiment remarquables, sont, hors les salons, hors le monde, à la tête des cloîtres !

Et comme il s’étonnait, tout haut, que les moines fussent si experts à monter des entreprises.

— Il le faut bien, soupira le père ; mais si vous croyez que nous ne regrettons pas le temps où l’on pouvait se suffire, en piochant la terre ! On avait l’esprit libre, au moins ; on pouvait se sanctifier dans ce silence qui est aussi nécessaire que le pain au moine, car c’est grâce à lui que l’on étouffe la vanité qui surgit, que l’on réprime l’indocilité qui murmure, que l’on refoule toutes les aspirations, toutes les pensées vers Dieu, que l’on devient enfin attentif à sa Présence.

Au lieu de cela... mais nous voici à la gare ; ne vous occupez pas de votre valise et allez prendre votre billet car j’entends siffler le train. Et Durtal n’eut que le temps, en effet, de serrer la main du père qui lui déposa son bagage dans le wagon.

Là, quand il fut seul assis, regardant le moine qui s’éloignait, il se sentit le coeur gonflé, prêt à se rompre.

Et dans le vacarme des ferrailles, le train partit.

Nettement, clairement, en une minute, Durtal se rendit compte de l’effrayant désarroi dans lequel l’avait jeté la Trappe.

Ah ! ce qu’en dehors d’elle, tout m’est égal et ce que plus rien ne m’importe ! Se cria-t-il. Et il gémit, sachant qu’il ne parviendrait plus, en effet, à s’intéresser à tout ce qui fait la joie des hommes ! L’inutilité de se soucier d’autre chose que de la mystique et de la liturgie, de penser à autre chose qu’à Dieu, s’implanta si violemment en lui qu’il se demanda ce qu’il allait devenir à Paris avec des idées pareilles.

Il se vit, subissant les tracas des controverses, la lâcheté des condescendances, la vanité des affirmations, l’inanité des preuves. Il se vit, choqué, heurté par les réflexions de tout le monde, contraint désormais de s’avancer ou de reculer, de se taire.

Dans tous les cas, c’était la paix à jamais perdue. Comment, en effet, se rallier et se recouvrer, alors qu’il faudrait s’habiter dans un lieu de passage, dans une âme ouverte à tous les vents, visitée par la foule des pensées publiques ?

Son mépris des relations, son dégoût des accointances s’accrurent. Non, tout, plutôt que de me mêler encore à la société, se clama-t-il ; et il se tut, désespéré, car il n’ignorait point qu’il ne pourrait, loin de la zone monastique, rester dans l’isolement. C’était l’ennui, à bref délai, le vide ; aussi pourquoi ne s’était-il rien réservé, pourquoi s’était-il confié tout entier au cloître ? Il n’avait même pas su ménager le plaisir de rentrer dans son intérieur ; il avait découvert le moyen de perdre l’amusement du bibelot, de s’extirper cette dernière satisfaction, dans la blanche nudité d’une cellule ! Il ne tenait plus à rien, gisait, démantelé, se disait : j’ai renoncé au peu de bonheur qui pouvait m’échoir et je vais mettre quoi à la place ?

Et, terrifié, il perçut les inquiétudes d’une conscience habile à se tourmenter, les reproches permanents d’une tiédeur acquise, les appréhensions des doutes contre la foi, la crainte des clameurs furieuses des sens remués par des rencontres.

Et il se répétait que le plus difficile ne serait pas encore de mater les émois de sa chair, mais bien de vivre chrétiennement, de se confesser, de communier, à Paris, dans une église. — Ça, jamais il n’y arriverait. — Et il supputait ses discussions avec l’abbé Gévresin, ses atermoiements, ses refus, prévoyait que leur amitié se traînerait dans des disputes.

Puis où se réfugier ? Au souvenir seul de la Trappe, les représentations théâtrales de Saint-Sulpice le faisaient bondir. Saint-Séverin lui semblait et distrait et fade. Comment demeurer aussi parmi le peuple stupide des dévots, comment écouter, sans grincer des dents, les chants grimés des maîtrises ? Comment enfin retrouver dans la chapelle des bénédictines, et même à Notre-Dame-des-Victoires, cette sourde chaleur rayonnant des âmes des moines et dégelant, peu à peu, les glaces de son pauvre être ?

Et puis ce n’était même pas cela ! Ce qui était vraiment navrant, vraiment affreux, c’était de penser que jamais plus sans doute il n’éprouverait cette admirable allégresse qui vous soulève de terre, vous porte on ne sait où, sans qu’on sache comment, au-dessus des sens !

Ah ! ces allées de la Trappe parcourues dès l’aube, ces allées où, un jour, après une communion, Dieu lui avait dilaté l’âme de telle sorte, qu’il ne la sentait même plus sienne, tant le Christ l’avait noyée dans la mer de sa divine infinité, engloutie dans le céleste firmament de sa personne !

Comment réintégrer cet état de grâce, sans communion et hors d’un cloître ? Non, c’est bien fini, conclut-il.

Et il fut pris d’un tel accès de tristesse, d’un tel élan de désespoir, qu’il rêva de descendre à la première station et de retourner à la Trappe ; et il dut hausser les épaules car il n’avait ni le caractère assez patient, ni la volonté assez ferme, ni le corps assez résistant pour supporter les terribles épreuves d’un noviciat. D’ailleurs, la perspective de n’avoir pas de cellule à soi, de coucher tout habillé, pêle-mêle, dans un dortoir, l’épouvantait.

Mais quoi alors ? Et douloureusement, il se résumait,

— Ah ! se disait-il, j’ai vécu vingt années en dix jours dans ce couvent et je sors de là, la cervelle défaite et le coeur en charpie ; je suis à jamais fichu. Paris et Notre-Dame-de-l’Atre m’ont rejeté à tour de rôle comme une épave et me voici condamné à vivre dépareillé, car je suis encore trop homme de lettres pour faire un moine et je suis cependant déjà trop moine pour rester parmi les gens de lettres.

Il tressauta et se tut, ébloui par des jets de lumière électrique qui l’inondèrent, en même temps que s’arrêtait le train.

Il était de retour à Paris.

— Si ceux-là, reprit-il, pensant à ces écrivains qu’il lui serait sans doute difficile de ne pas revoir, si ceux-là savaient combien ils sont inférieurs au dernier des convers ! s’ils pouvaient s’imaginer combien l’ébriété divine d’un porcher de la Trappe m’intéresse plus que toutes leurs conversations et que tous leurs livres ! Ah ! vivre, vivre à l’ombre des prières de l’humble Siméon, Seigneur !