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En route (1895)

blue  Première partie.
Chapitre I-V.
Chapitre VI-XI.

blue  Deuxième partie.
Chapitre I-V.
Chapitre VI-X.


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PREMIERE PARTIE

CHAPITRE I

C’était pendant la première semaine de novembre, la semaine où se célèbre l’octave des morts. Durtal entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice. Il fréquentait volontiers cette église parce que la maîtrise y était exercée et qu’il pouvait, loin des foules, s’y trier en paix. L’horreur de cette nef, voûtée de pesants berceaux, disparaissait avec la nuit ; les bas côtés étaient souvent déserts, les lampes peu nombreuses éclairaient mal ; l’on pouvait se pouiller l’âme sans être vu, l’on était chez soi.

Durtal s’assit derrière le maître-autel, à gauche, sous la travée qui longe la rue de Saint-Sulpice ; les réverbères de l’orgue de choeur s’allumèrent. Au loin, dans la nef presque vide, un ecclésiastique parlait en chaire. Il reconnut à la vaseline de son débit, à la graisse de son accent, un prêtre, solidement nourri, qui versait, d’habitude, sur ses auditeurs, les moins omises des rengaines.

Pourquoi sont-ils si dénués d’éloquence ? se disait Durtal. J’ai eu la curiosité d’en écouter un grand nombre et tous se valent. Seul, le son de leurs voix diffère. Suivant leur tempérament, les uns l’ont macéré dans le vinaigre et les autres l’ont mariné dans l’huile. Un mélange habile n’a jamais lieu. Et il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon, ces Coquelin d’église et, plus bas encore que ces produits du conservatoire catholique, la belliqueuse mazette qu’est l’abbé d’Hulst !

Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocres-là que réclame la poignée de dévotes qui les écoute. Si ces gargotiers d’âmes avaient du talent, s’ils servaient à leurs pensionnaires des nourritures fines, des essences de théologie, des coulis de prières, des sucs concrets d’idées, ils végéteraient incompris des ouailles. C’est donc pour le mieux, en somme. Il faut un clergé dont l’étiage concorde avec le niveau des fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment pourvu.

Un piétinement de souliers, puis des chaises dérangées qui crissèrent sur les dalles l’interrompirent. Le sermon avait pris fin.

Dans un grand silence, l’orgue préluda, puis s’effaça, soutint seulement l’envolée des voix. Un chant lent, désolé, montait, le De profundis. Des gerbes de voix filaient sous les voûtes, fusaient avec les sons presque verts des harmonicas, avec les timbres pointus des cristaux qu’on brise.

Appuyées sur le grondement contenu de l’orgue, étayées par des basses si creuses qu’elles semblaient comme descendues en elles-mêmes, comme souterraines, elles jaillissaient, scandant le verset De profundis clamavi ad te, Do, puis elles s’arrêtaient exténuées, laissaient tomber ainsi qu’une lourde larme la syllabe finale, mine; — et ces voix d’enfants proches de la mue reprenaient le deuxième verset du psaume Domine, exaudi vocem meam et la seconde moitié du dernier mot restait encore en suspens, mais au lieu de se détacher, de tomber à terre, de s’y écraser telle qu’une goutte, elle semblait se redresser d’un suprême effort et darder jusqu’au ciel le cri d’angoisse de l’âme désincarnée, jetée nue, en pleurs, devant son Dieu.

Et, après une pause, l’orgue assisté de deux contrebasses mugissait, emportant dans son torrent toutes les voix, les barytons, les ténors et les basses, ne servant plus seulement alors de gaines aux lames aiguës des gosses, mais sonnant découvertes, donnant à pleine gorge, et l’élan des petits soprani les perçait quand même, les traversait, pareil à une flèche de cristal, d’un trait.

Puis une nouvelle pause ; — et dans le silence de l’église, les strophes gémissaient à nouveau, lancées, ainsi que sur un tremplin, par l’orgue. En les écoutant avec attention, en tentant de les décomposer, en fermant les yeux, Durtal les voyait d’abord presque horizontales, s’élever peu à peu, s’ériger à la fin, toutes droites, puis vaciller en pleurant et se casser du bout.

Et soudain, à la fin du psaume, alors qu’arrivait le répons de l’antienne Et lux perpetua luceat eis, les voix enfantines se déchiraient en un cri douloureux de soie, en un sanglot affilé, tremblant sur le mot eis qui restait suspendu, dans le vide.

Ces voix d’enfants tendues jusqu’à éclater, ces voix claires et acérées mettaient dans la ténèbre du chant des blancheurs d’aube ; alliant leurs sons de pure mousseline au timbre retentissant des bronzes, forant avec le jet comme en vif argent de leurs eaux les cataractes sombres des gros chantres, elles aiguillaient les plaintes, renforçaient jusqu’à l’amertume le sel ardent des pleurs, mais elles insinuaient aussi une sorte de caresse tutélaire, de fraîcheur balsamique, d’aide lustrale ; elles allumaient dans l’ombre ces brèves clartés que tintent, au petit jour, les angélus ; elles évoquaient, en devançant les prophéties du texte, la compatissante image de la Vierge passant, aux pâles lueurs de leurs sons, dans la nuit de cette prose.

C’était incomparablement beau, ce De profundis ainsi chanté. Cette requête sublime finissant dans les sanglots au moment où l’âme des voix allait franchir les frontières humaines tordit les nerfs de Durtal, lui tressailla le coeur. Puis il voulut s’abstraire, s’attacher surtout au sens de la morne plainte où l’être déchu, lamentablement, implore, en gémissant, son Dieu. Et ces cris de la troisième strophe lui revenaient, ceux, où suppliant, désespéré, du fond de l’abîme, son Sauveur, l’homme, maintenant qu’il se sait écouté, hésite, honteux, ne sachant plus que dire. Les excuses qu’il prépara lui paraissent vaines, les arguments qu’il ajusta lui semblent nuls et alors il balbutie : « si vous tenez compte des iniquités, Seigneur, Seigneur, qui trouvera grâce ? »

Quel malheur, se disait Durtal, que ce psaume qui chante si magnifiquement, dans ses premiers versets, le désespoir de l’humanité tout entière, devienne, dans ceux qui suivent, plus personnel au Roi David. Je sais bien, reprit-il, qu’il faut accepter le sens symbolique de ces plaintes, admettre que ce despote confond sa cause avec celle de Dieu, que ses adversaires sont les mécréants et les impies, que lui-même préfigure, d’après les docteurs de l’Eglise, la physionomie du Christ, mais, c’est égal, le souvenir de ses boulimies charnelles et les présomptueux éloges qu’il dédie à son incorrigible peuple, rétrécissent l’empan du poème. Heureusement que la mélodie vit hors du texte, de sa vie propre, ne se confinant pas dans les débats de tribu, mais s’étendant à toute la terre, chantant l’angoisse des temps à naître, aussi bien que celle des époques présentes et des âges morts.

Le De profundis avait cessé ; — après un silence, — la maîtrise entonna un motet du dix-huitième siècle, mais Durtal ne s’intéressait que médiocrement à la musique humaine dans les églises. Ce qui lui semblait supérieur aux oeuvres les plus vantées de la musique théâtrale ou mondaine, c’était le vieux plain-chant, cette mélodie plane et nue, tout à la fois aérienne et tombale ; c’était ce cri solennel des tristesses et altier des joies, c’étaient ces hymnes grandioses de la foi de l’homme qui semblent sourdre dans les cathédrales, comme d’irrésistibles geysers, du pied même des piliers romans. Quelle musique, si ample ou si douloureuse ou si tendre qu’elle fût, valait le De profundis chanté en faux-bourdon, les solennités du Magnificat, les verves augustes du Lauda Sion, les enthousiasmes du Salve Regina, les détresses du Miserere et du Stabat, les omnipotentes majestés du Te Deum ? des artistes de génie s’étaient évertués à traduire les textes sacrés : Vittoria, Josquin De Près, Palestrina, Orlando de Lassus, Haendel, Bach, Haydn, avaient écrit de merveilleuses pages ; souvent même, ils avaient été soulevés par l’effluence mystique, par l’émanation même du Moyen Age à jamais perdue ; et leurs oeuvres gardaient pourtant un certain apparat, demeuraient, malgré tout, orgueilleuses, en face de l’humble magnificence, de la sobre splendeur du chant grégorien et après ceux-là ç’avait été fini, car les compositeurs ne croyaient plus.

Dans le moderne, l’on pouvait cependant citer quelques morceaux religieux de Lesueur, de Wagner, de Berlioz, de César Franck, et encore sentait-on chez eux l’artiste tapi sous son oeuvre, l’artiste tenant à exhiber sa science, pensant à exalter sa gloire et par conséquent omettant Dieu. L’on se trouvait en face d’hommes supérieurs, mais d’hommes, avec leurs faiblesses, leur inaliénable vanité, la tare même de leurs sens. Dans le chant liturgique créé presque toujours anonymement au fond des cloîtres, c’était une source extraterrestre, sans filon de péchés, sans trace d’art. C’était une surgie d’âmes déjà libérées du servage des chairs, une explosion de tendresses surélevées et de joies pures ; c’était aussi l’idiome de l’Eglise, l’Evangile musical accessible, comme l’Evangile même, aux plus raffinés et aux plus humbles.

Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c’était cet art qu’il avait fondé, cet art que nul n’a surpassé encore ! c’était, en peinture et en sculpture les primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique, c’était le plain-chant ; en architecture, c’était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel ; tout cela se conciliait en une touffe de pensées unique : révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l’âme de sa créature, ainsi qu’en un fidèle miroir, le prêt encore immaculé de ses dons.

Alors, dans cet admirable Moyen Age, où l’art, allaité par l’Eglise, anticipa sur la mort, s’avança jusqu’au seuil de l’éternité, jusqu’à Dieu, le concept divin et la forme céleste furent devinés, entr’aperçus, pour la première et peut-être pour la dernière fois, par l’homme. Et ils se correspondaient, se répercutaient, d’arts en arts.

Les Vierges eurent des faces en amandes, des visages allongés comme ces ogives que le gothique amenuisa pour distribuer une lumières ascétique, un jour virginal, dans la châsse mystérieuse de ses nefs. Dans les tableaux des primitifs, le teint des saintes femmes devient transparent comme la cire paschale et leurs cheveux sont pâles comme les miettes dédorées des vrais encens ; leur corsage enfantin renfle à peine, leurs fronts bombent comme le verre des custodes, leurs doigts se fusèlent, leurs corps s’élancent ainsi que de fins piliers. Leur beauté devient, en quelque sorte, liturgique. Elles semblent vivre dans le feu des verrières, empruntant aux tourbillons en flammes des rosaces la roue de leurs auréoles, les braises bleues de leurs yeux, les tisons mourants de leurs lèvres, gardant pour leurs parures les couleurs dédaignées de leurs chairs, les dépouillant de leurs lueurs, les muant, lorsqu’elles les transportent sur l’étoffe, en des tons opaques qui aident encore par leur contraste à attester la clarté séraphique du regard, la dolente candeur de la bouche que parfume, suivant le propre du temps, la senteur de lis des cantiques, ou la pénitentielle odeur de la myrrhe des psaumes.

Il y eut alors entre artistes une coalition de cervelles, une fonte d’âmes. Les peintres s’associèrent dans un même idéal de beauté avec les architectes ; ils affilièrent en un indestructible accord les cathédrales et les saintes ; seulement, au rebours des usages connus, ils sertirent le bijou d’après l’écrin, modelèrent les reliques d’après la châsse.

De leur côté, les proses chantées de l’Eglise eurent de subtiles affinités avec les toiles des Primitifs.

Les répons de Ténèbres de Vittoria ne sont-ils pas d’une inspiration similaire, d’une altitude égale à celles du chef-d’oeuvre de Quentin Metsys, l’ensevelissement du Christ ? le Regina coeli du musicien flamand Lassus n’a-t-il pas la bonne foi, l’allure candide et baroque de certaines statues de retables ou des tableaux religieux du vieux Brueghel ? Enfin le Miserere du maître de chapelle de Louis XII, de Josquin De Près, n’a-t-il pas, de même que les panneaux des primitifs de la Bourgogne et des Flandres, un essor un peu patient, une simplesse filiforme un peu roide, mais n’exhale-t-il point, comme eux aussi, une saveur vraiment mystique, ne se contourne-t-il pas en une gaucherie vraiment touchante ?

L’idéal de toutes ces oeuvres est le même et, par des moyens différents, atteint.

Quant au plain-chant, l’accord de sa mélodie avec l’architecture est certain aussi ; parfois, il se courbe ainsi que les sombres arceaux romans, surgit, ténébreux et pensif, tel que les pleins cintres. Le De profundis, par exemple, s’incurve semblable à ces grands arcs qui forment l’ossature enfumée des voûtes ; il est lent et nocturne comme eux ; il ne se tend que dans l’obscurité, ne se meut que dans la pénombre marrie des cryptes.

Parfois, au contraire, le chant grégorien semble emprunter au gothique ses lobes fleuris, ses flèches déchiquetées, ses rouets de gaze, ses trémies de dentelles, ses guipures légères et ténues comme des voix d’enfants. Alors il passe d’un extrême à l’autre, de l’ampleur des détresses à l’infini des joies. D’autres fois encore, la musique plane et la musique chrétienne qu’elle enfanta se plient de même que la sculpture à la gaieté du peuple ; elles s’associent aux allégresses ingénues, aux rires sculptés des vieux porches ; elles prennent ainsi que dans le chant de la Noël, l’Adeste fideles, et dans l’hymne pascal l’O filii et filiae, le rythme populacier des foules ; elles se font petites et familières telles que les Evangiles, se soumettent aux humbles souhaits des pauvres, et leur prêtant un air de fête facile à retenir, un véhicule mélodique qui les emporte en de pures régions où ces âmes naïves s’ébattent aux pieds indulgents du Christ.

Créé par l’Eglise, élevé par elle, dans les psallettes du Moyen Age, le plain-chant est la paraphrase aérienne et mouvante de l’immobile structure des cathédrales ; il est l’interprétation immatérielle et fluide des toiles des primitifs ; il est la traduction ailée et il est aussi la stricte et la flexible étole de ces proses latines qu’édifièrent les moines, exhaussés, jadis, hors des temps, dans des cloîtres.

Il est maintenant altéré et décousu, vainement dominé par le fracas des orgues, et il est chanté Dieu sait comme !

La plupart des maîtrises, lorsqu’elles l’entonnent, se plaisent à simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduites d’eaux ; d’autres se délectent à imiter le grincement des crécelles, le hiement des poulies, le cri des grues ; malgré tout, son imperméable beauté subsiste, sourd quand même de ces meuglements égarés de chantres.

Le silence subit de l’église dispersa Durtal. Il se leva, regarda autour de lui ; dans son coin, personne, sinon deux pauvresses endormies, les pieds sur des barreaux de chaises, la tête sur leurs genoux. En se penchant un peu, il aperçut en l’air, dans une chapelle noire, le rubis d’une veilleuse brûlant dans un verre rouge ; aucun bruit, sauf le pas militaire d’un suisse, faisant sa ronde, au loin.

Durtal se rassit ; la douceur de cette solitude qu’aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs déjà lointains à cette heure des fumées d’encens, s’évanouit d’un coup. Aux premiers accords plaqués sur l’orgue, Durtal reconnut le Dies irae, l’hymne désespérée du Moyen Age ; instinctivement, il baissa le front et écouta.

Ce n’était plus, ainsi que dans le De profundis, une supplique humble, une souffrance qui se croit entendue, qui discerne pour cheminer dans sa nuit un sentier de lueurs ; ce n’était plus la prière qui conserve assez d’espoir pour ne pas trembler ; c’était le cri de la désolation absolue et de l’effroi.

Et, en effet, la colère divine soufflait en tempête dans ces strophes. Elles semblaient s’adresser moins au Dieu de miséricorde, à l’exorable Fils qu’à l’inflexible Père, à Celui que l’Ancien Testament nous montre, bouleversé de fureur, mal apaisé par les fumigations des bûchers, par les incompréhensibles attraits des holocaustes. Dans ce chant, il se dressait, plus farouche encore, car il menaçait d’affoler les eaux, de fracasser les monts, d’éventrer, à coups de foudre, les océans du ciel. Et la terre épouvantée criait de peur.

C’était une voix cristalline, une voix claire d’enfant qui clamait dans le silence de la nef l’annonce des cataclysmes ; et après elle, la maîtrise chantait de nouvelles strophes où l’implacable Juge venait, dans les éclats déchirants des trompettes, purifier par le feu la sanie du monde.

Puis, à son tour, une basse profonde, voûtée, comme issue des caveaux de l’église, soulignait l’horreur de ces prophéties, aggravait la stupeur de ces menaces ; et après une courte reprise du choeur, un alto les répétait, les détaillait encore et alors que l’effrayant poème avait épuisé le récit des châtiments et des peines, dans le timbre suraigu, dans le fausset d’un petit garçon, le nom de Jésus passait et c’était une éclaircie dans cette trombe ; l’univers haletant criait grâce, rappelait, par toutes les voix de la maîtrise, les miséricordes infinies du Sauveur et ses pardons, le conjurait de l’absoudre, comme jadis il épargna le larron pénitent et la Madeleine.

Mais, dans la même mélodie désolée et têtue, la tempête sévissait à nouveau, noyait de ses lames les plages entrevues du ciel, et les solos continuaient, découragés, coupés par les rentrées éplorées du choeur, incarnant tout à tour, avec la diversité des voix, les conditions spéciales des hontes, les états particuliers des transes, les âges différents des pleurs.

A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces voix avaient charrié, sur les grandes eaux de l’orgue, toutes les épaves des douleurs humaines, toutes les bouées des prières et des larmes, elles retombaient exténuées, paralysées par l’épouvante, gémissaient en des soupirs d’enfant qui se cache la face, balbutiaient le Dona eis requiem, terminaient, épuisées, par un Amen si plaintif qu’il expirait ainsi qu’une haleine, au dessus des sanglots de l’orgue.

Quel homme avait pu imaginer de telles désespérances, rêver à de tels désastres ? Et Durtal se répondait : personne.

Le fait est que l’on s’était vainement ingénié à découvrir l’auteur de cette musique et de cette prose. On les avait attribuées à Frangipani, à Thomas de Celano, à saint Bernard, à un tas d’autres, et elles demeuraient anonymes, simplement formées par les alluvions douloureuses des temps. Le Dies irae semblait être tout d’abord tombé, ainsi qu’une semence de désolation, dans les âmes éperdues du onzième siècle ; il y avait germé, puis lentement poussé, nourri par la sève des angoisses, arrosé par la pluie des larmes. Il avait été enfin taillé lorsqu’il avait paru mûr et il avait été trop ébranché peut-être, car dans l’un des premiers textes que l’on connaît, une strophe, depuis disparue, évoquait la magnifique et barbare image de la terre qui tournait en crachant des flammes, tandis que les constellations volaient en éclats, que le ciel se ployait en deux comme un livre !

Tout cela n’empêche, conclut Durtal, que ces tercets tramés d’ombre et de froid, frappés de rimes se répercutant en de durs échos, que cette musique de toile rude qui enrobe les phrases telle qu’un suaire et dessine les contours rigides de l’oeuvre ne soient admirables ! — et pourtant ce chant qui étreint, qui rend avec tant d’énergie l’ampleur de cette prose, cette période mélodique qui parvient, tout en ne variant pas, tout en restant la même, à exprimer tour à tour la prière et l’effroi, m’émeut, me poigne moins que le De profundis qui n’a cependant ni cette grandiose envergure, ni ce cri déchirant d’art.

Mais, chanté en faux-bourdon, ce psaume est terreux et suffoquant. Il sort du fond même des sépulcres, tandis que le Dies irae ne jaillit que du seuil des tombes. L’un est la voix même du trépassé, l’autre celles des vivants qui l’enterrent, et le mort pleure, mais reprend un peu de courage, quand déjà ceux qui l’ensevelissent désespèrent.

En fin de compte, je préfère le texte du Dies irae à celui du De profundis, et la mélodie du De profundis à celle du Dies irae. Il est vrai de dire aussi que cette dernière prose est modernisée, chantée théâtralement ici, sans l’imposante et nécessaire marche d’un unisson, conclut Durtal.

Cette fois, par exemple, c’est dénué d’intérêt, reprit-il, sortant de ses réflexions, pour écouter, pendant une seconde le morceau de musique moderne que dévidait maintenant la maîtrise. Ah ! Qui donc se décidera à proscrire cette mystique égrillarde, ces fonts à l’eau de bidet qu’inventa Gounod ? Il devrait y avoir vraiment des pénalités surprenantes pour les maîtres de chapelle qui admettent l’onanisme musical dans les églises ! C’est, comme ce matin à la Madeleine où j’assistais par hasard aux interminables funérailles d’un vieux banquier ; on joua une marche guerrière avec accompagnement de violoncelles et de violons, de tubas et de timbres, une marche héroïque et mondaine pour saluer le départ en décomposition d’un financier ! ... c’est réellement absurde ! — Et, sans plus écouter la musique de Saint-Sulpice, Durtal se transféra, en pensée, à la Madeleine, et repartit, à fond de train, dans ses rêveries.

En vérité, se dit-il, le clergé assimile Jésus à un touriste, lorsqu’il l’invite, chaque jour, à descendre dans cette église dont l’extérieur n’est surmonté d’aucune croix et dont l’intérieur ressemble au grand salon d’un Continental ou d’un Louvre. Mais comment faire comprendre à des prêtres que la laideur est sacrilège et que rien n’égale l’effrayant péché de ce bout-ci, bout-là de romain et de grec, de ces peintures d’octogénaires, de ce plafond plat et ocellé d’oeils-de-boeuf d’où coulent, par tous les temps, les lueurs avariées des jours de pluie, de ce futile autel que surmonte une ronde d’anges qui, prudemment éperdus, dansent, en l’honneur de la Vierge, un immobile rigaudon de marbre ?

Et pourtant, à la Madeleine, aux heures d’enterrement, lorsque la porte s’ouvre et que le mort s’avance dans une trouée de jour, tout change. Comme un antiseptique supraterrestre, comme un thymol extrahumain, la liturgie épure, désinfecte la laideur impie de ces lieux.

Et, recensant ses souvenirs du matin, Durtal revit, en fermant les yeux, au fond de l’abside en hémicycle, le défilé des robes rouges et noires, des surplis blancs, qui se rejoignaient devant l’autel, descendaient ensemble les marches, s’acheminaient, mêlés jusqu’au catafalque, puis, là, se redivisaient encore, en le longeant, et se rejoignaient, se confondant à nouveau, dans la grande allée bordée de chaises.

Cette procession lente et muette, précédée par d’incomparables suisses, vêtus de deuil, avec l’épée en verrouil et une épaulette de général en jais, s’avançait, la croix en tête, au-devant du cadavre couché sur des tréteaux et, de loin, dans cette cohue de lueurs tombées du toit et de feux allumés autour du catafalque et sur l’autel, le blanc des cierges disparaissait et les prêtres qui les portaient semblaient marcher, la main vide et levée, comme pour désigner les étoiles qui les accompagnaient, en scintillant au-dessus de leurs têtes.

Puis, quand la bière fut entourée par le clergé, le De profundis éclata, du fond du sanctuaire, entonné par d’invisibles chantres.

— Ça, c’était bien, se dit Durtal. A la Madeleine, les voix des enfants sont aigres et frêles et les basses sont mal décantées et sont blettes ; nous sommes évidemment loin de la maîtrise de Saint-Sulpice, mais c’était quand même superbe ; puis quel moment que celui de la communion du prêtre, lorsque, sortant tout à coup des mugissements du choeur, la voix du ténor lance au dessus du cadavre la magnifique antienne du plain-chant :

Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.

Il semble qu’après toutes les lamentations du De profundis et du Dies irae, la présence de Dieu qui vient, là, sur l’autel, apporte un soulagement et légitime la confiante et solennelle fierté de cette phrase mélodique qui invoque alors le Christ sans alarmes et sans pleurs.

La messe se termine, le célébrant disparaît et, de même qu’au moment où le mort entra, le clergé, précédé par les suisses, s’avance vers le cadavre, et, dans le cercle enflammé des cierges, un prêtre en chape profère les puissantes prières des absoutes.

Alors, la liturgie se hausse, devient plus admirable encore. Médiatrice entre le coupable et le Juge, l’Eglise, par la bouche de son prêtre, adjure le Seigneur de pardonner à la pauvre âme : — Non intres in judicium cum servo tuo, Domine...; — puis, après l’amen, lancé par l’orgue et toute la maîtrise, une voix se lève dans le silence et parle au nom du mort :

Libera me...

Et le choeur continue le vieux chant du dixième siècle. Ainsi que dans le Dies irae qui s’appropria des fragments de ces plaintes, le Jugement dernier flamboie et d’impitoyables répons attestent au trépassé la véracité de ses trances, lui confirment qu’à la chute des temps, le Juge viendra, dans le hourra des foudres, châtier le monde.

Et le prêtre fait à grands pas le tour du catafalque, le brode de perles d’eau bénite, l’encense, abrite la pauvre âme qui pleure, la console, la prend contre lui, la couvre, en quelque sorte, de sa chape et il intervient encore pour qu’après tant de fatigues et de peines, le Seigneur permette à la malheureuse de dormir, loin des bruits de la terre, dans un repos sans fin.

Ah ! jamais, dans aucune religion, un rôle plus charitable, une mission plus auguste, ne fut réservé à un homme. Elevé au-dessus de l’humanité tout entière par la consécration, presque déifié par le sacerdoce, le prêtre pouvait, alors que la terre gémissait ou se taisait, s’avancer au bord de l’abîme et intercéder pour l’être que l’Eglise avait ondoyé, étant enfant, et qui l’avait sans doute oubliée depuis, et qui l’avait peut-être même persécutée jusqu’à sa mort.

Et l’Eglise ne défaillait point dans cette tâche. Devant cette boue de chairs, tassée dans une caisse, elle pensait à la voirie de l’âme et s’écriait : « Seigneur, des portes de l’enfer, arrachez-la » ; mais, à la fin de l’absoute, au moment où le cortège tournait le dos et s’acheminait vers la sacristie, elle semblait, elle aussi, inquiète. Recensant peut-être, en une seconde, les méfaits commis pendant son existence par ce cadavre, elle paraissait douter que ses suppliques fussent admises, et ce doute, que ses paroles n’avouaient point, passait dans l’intonation du dernier amen, murmuré à la Madeleine par des voix d’enfants.

Timide et lointain, doux et plaintif, cet amen disait : nous avons fait ce que nous pouvions, mais... mais... Et, dans le funèbre silence que laissait ce départ du clergé quittant la nef, l’ignoble réalité demeurait seule de la coque vide, enlevée à bras d’hommes, jetée dans une voiture, ainsi que ces rebuts de boucherie qu’on emporte, le matin, pour les saponifier dans les fondoirs.

Quand on évoque, en face de ces douloureuses oraisons, de ces éloquentes absoutes, une messe de mariage, comme cela change ! continua Durtal. Là, l’Eglise est désarmée et sa liturgie musicale est quasi nulle. Il faut bien alors qu’elle joue les marches nuptiales des Mendelssohn, qu’elle emprunte aux auteurs profanes la gaieté de leurs chants pour célébrer la brève et la vaine joie des corps. Se figure-t-on — et cela se fait pourtant — le cantique de la Vierge servant à magnifier l’impatiente allégresse d’une jeune fille qui attend qu’un monsieur l’entame, le soir même, après un repas ? s’imagine-t-on le Te deum chantant la béatitude d’un homme qui va forcer sur un lit une femme qu’il épouse parce qu’il n’a pas découvert d’autres moyens de lui voler sa dot ?

Loin de ce fermage infamant des chairs, le plain-chant demeure parqué dans ses antiphonaires, comme le moine dans son cloître ; et quand il en sort, c’est pour faire jaillir devant le Christ la gerbe des douleurs et des peines. Il les condense et les résume en d’admirables plaintes et si, las d’implorer, il adore, alors ses élans glorifient les événements éternels, les Rameaux et les Pâques, les Pentecôtes et les Ascensions, les Epiphanies et les Noëls ; alors, il déborde d’une joie si magnifique, qu’il bondit hors des mondes, exubère, en extase, aux pieds d’un Dieu !

Quant aux cérémonies mêmes de l’enterrement, elles ne sont plus aujourd’hui qu’un train-train fructueux, qu’une routine officielle, qu’un treuil d’oraisons qu’on tourne, machinalement, sans y penser.

L’organiste songe à sa famille et rumine ses ennuis pendant qu’il joue ; l’homme qui pompe l’air et le refoule dans les tuyaux pense au demi-setier qui tarira ses sueurs ; les ténors et les basses soignent leurs effets, se mirent dans l’eau plus ou moins ridée de leurs voix ; les enfants de la maîtrise rêvent d’aller galopiner, après la messe ; d’ailleurs, ni les uns, ni les autres, ne comprennent un mot du latin qu’ils chantent et qu’ils abrègent, du reste, ainsi que dans le Dies irae dont ils suppriment une partie des strophes.

De son côté, la bedeaudaille suppute les fonds que le trépassé rapporte et le prêtre même, excédé par ces prières qu’il a tant lues et pressé par l’heure du repas, expédie l’office, prie mécaniquement du bout des lèvres, tandis que les assistants ont hâte, eux aussi, que la messe, qu’ils n’ont pas écoutée d’ailleurs, s’achève pour serrer la main des parents et quitter le mort.

C’est une inattention absolue, un ennui profond. Et pourtant, c’est effrayant ce qui est là, sur des tréteaux, ce qui attend là, dans l’église ; car enfin, c’est l’étable vide, à jamais abandonnée, du corps ; et c’est cette étable même qui s’effondre. Du purin qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viande qui tourne, c’est tout ce qui reste !

Et l’âme, maintenant que la vie n’est plus et que tout commence ? Personne n’y songe ; pas même la famille, énervée par la longueur de l’office, absorbée dans son chagrin et qui ne regrette, en somme, que la présence visible de l’être qu’elle a perdu, personne, excepté moi, se disait Durtal, et quelques curieux qui s’unissent, terrifiés, au Dies irae et au Libera dont ils comprennent et la langue et le sens !

Alors, par le son extérieur des mots, sans l’aide du recueillement, sans l’appui même de la réflexion, l’Eglise agit.

Et c’est là le miracle de sa liturgie, le pouvoir de son verbe, le prodige toujours renaissant des paroles créées par des temps révolus, des oraisons apprêtées par des siècles morts ! Tout a passé ; rien de ce qui fut surélevé dans les âges abolis ne subsiste. Et ces proses demeurées intactes, criées par des voix indifférentes et projetées de coeurs nuls, intercèdent, gémissent, implorent, efficacement, quand même, par leur force virtuelle, par leur vertu talismanique, par leur inaliénable beauté, par la certitude toute-puissante de leur foi. Et c’est le Moyen Age qui nous les légua pour nous aider à sauver, s’il se peut, l’âme du mufle moderne, du mufle mort !

A l’heure actuelle, conclut Durtal, il ne reste de propre à Paris que les cérémonies presque similaires des prises d’habit et des enterrements. Le malheur, c’est que, lorsqu’il s’agit d’un somptueux cadavre, les Pompes Funèbres sévissent.

Elles sortent alors un mobilier à faire frémir, des statues argentées de Vierges d’un goût atroce, des cuvettes de zinc dans lesquelles flambent des bols de punch vert, des candélabres en fer-blanc, supportant au bout d’une tige qui ressemble à un canon dressé, la gueule en l’air, des araignées renversées sur le dos et dont les pattes emmanchées de bougies brûlent, toute une quincaillerie funéraire du temps du premier Empire, frappée en relief de patères, de feuilles d’acanthe, de sabliers ailés, de losanges et de grecques ! — Le malheur aussi, c’est que, pour rehausser le misérable apparat de ces fêtes, l’on joue du Massenet et du Dubois, du Benjamin Godard et du Widor, ou pis encore, du bastringue de sacristie, de la mystique de beuglant, comme les femmes affiliées aux confréries du mois de mai en chantent !

Et puis, hélas ! L’on n’entend plus les tempêtes des grandes orgues et les majestés douloureuses du plain-chant, qu’aux convois des détenteurs ; pour les pauvres, rien-ni maîtrise, ni orgue-quelques poignées d’oraisons ; trois coups de pinceau trempé dans un bénitier et c’est un mort de plus sur lequel il pleut et qu’on enlève ! L’Eglise sait pourtant que la charogne du riche purule autant que celle du pauvre et que son âme pue davantage encore ; mais elle brocante les indulgences et bazarde les messes ; elle est, elle aussi, ravagée par l’appât du lucre !

Il ne faut pas cependant que je pense trop de mal des crevés opulents, fit Durtal, après un silence de réflexions ; car enfin, c’est grâce à eux que je puis écouter l’admirable liturgie des funérailles ; ces gens qui n’ont peut-être fait aucun bien, pendant leur vie, font, au moins, sans le savoir, cette charité, à quelques-uns, après leur mort.

Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice ; la maîtrise partait ; l’église allait se clore. J’aurais bien dû tâcher de prier, se dit-il ; cela eût mieux valu que de rêvasser dans le vide ainsi sur une chaise ; mais prier ? Je n’en ai pas le désir ; je suis hanté par le catholicisme, grisé par son atmosphère d’encens et de cire, je rôde autour de lui, touché jusqu’aux larmes par ses prières, pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et par ses chants. Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin ! Et puis... et puis... si je suis perturbé dans les chapelles, je redeviens inému et sec dès que j’en sors. Au fond, se dit-il, en se levant et en suivant les quelques personnes qui se dirigeaient, rabattues par le suisse vers une porte, au fond, j’ai le coeur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien.




CHAPITRE II

Comment était-il redevenu catholique, comment en était-il arrivé là ?

Et Durtal se répondait : je l’ignore, tout ce que je sais, c’est qu’après avoir été pendant des années incrédule, soudain je crois.

Voyons, se disait-il, tâchons cependant de raisonner si tant est que, dans l’obscurité d’un tel sujet, le bon sens subsiste.

En somme, ma surprise tient à des idées préconçues sur les conversions. J’ai entendu parler du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre, ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui semble, mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui est sans doute le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je ne sais quoi ; c’est quelque chose d’analogue à la digestion d’un estomac qui travaille, sans qu’on le sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise ; il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, et sans que l’on sache ni comment, ni pourquoi, c’est fait.

Oui, mais cette manoeuvre ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après avoir été profondément creusée. Eh ! Non, car, dans ce cas, les opérations sont sensibles ; les objections qui embarrassaient la route sont résolues ; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long du fil et, ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans avoir été prévenu, sans même m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur ou d’un crime, d’un acte enfin que l’on connaît.

Non, la seule chose qui me semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion divine, grâce.

Mais, fit-il, alors la psychologie de la conversion serait nulle ? Et il se répondit :

Ça m’en a tout l’air, car je cherche vainement à me retracer les étapes par lesquelles j’ai passé ; sans doute, je peux relever sur la route parcourue, çà et là, quelques bornes : l’amour de l’art, l’hérédité, l’ennui de vivre ; je peux même me rappeler des sensations oubliées d’enfance, des cheminements souterrains d’idées suscitées par mes stations dans les églises ; mais ce que je ne puis faire, c’est relier ces fils, les grouper en faisceau ; ce que je ne puis comprendre, c’est la soudaine et la silencieuse explosion de lumière qui s’est faite en moi. Quand je cherche à m’expliquer comment, la veille, incrédule, je suis devenu, sans le savoir, en une nuit, croyant, eh bien ! Je ne découvre rien, car l’action céleste a disparu, sans laisser de traces.

Il est bien certain, reprit-il, après un silence de pensée, que c’est la Vierge qui agit dans ces cas-là sur nous ; c’est elle qui vous pétrit et vous remet entre les mains du Fils ; mais ses doigts sont si légers, si fluides, si caressants que l’âme qu’ils ont retournée n’a rien senti.

Par contre, si j’ignore la marche et les relais de ma conversion, je puis au moins deviner quels sont les motifs qui, après une vie d’indifférence, m’ont ramené dans les parages de l’Eglise, m’ont fait errer dans ses alentours, m’ont enfin poussé par le dos pour m’y faire entrer.

Et il se disait sans ambages, il y a trois causes :

D’abord un atavisme d’ancienne famille pieuse éparse dans des monastères ; et des souvenirs d’enfance lui revenaient, de cousines, de tantes, entrevues dans des parloirs, des femmes douces et graves, blanches comme des oublies, qui l’intimidaient, en parlant bas, qui l’inquiétaient presque lorsqu’en le regardant, elles demandaient s’il était sage.

Il éprouvait une sorte de peur, se réfugiait dans les jupes de sa mère, tremblant quand, en partant, il fallait apporter son front au-devant de lèvres décolorées pour subir le souffle d’un baiser froid.

De loin, alors qu’il y songeait maintenant, ces entrevues qui l’avaient tant gêné dans son enfance lui semblaient exquises. Il y mettait toute une poésie de cloître, enveloppait ces parloirs si nus d’une odeur effacée de boiseries et de cire ; et il revoyait aussi les jardins qu’il avait traversés dans ces couvents, des jardins embaumant le parfum amer et salé du buis, plantés de charmilles, semés de treilles dont les raisins toujours verts ne mûrissaient point, espacés de bancs dont la pierre rongée gardait des anciennes ondées des oeils d’eau ; et mille détails lui revenaient de ces allées de tilleuls si tranquilles, de ces sentiers où il courait dans la guipure noire que dessinait sur le sol l’ombre tombée des branches. Il conservait de ces jardins qui lui paraissaient devenir plus grands à mesure qu’il avançait en âge un souvenir un peu confus où tremblait l’image embrouillée d’un vieux parc aulique et d’un verger de presbytère, situé au nord, resté, même quand le soleil l’échauffait, un peu humide.

Il n’était pas surprenant que ces sensations déformées par le temps eussent laissé en lui des infiltrations d’idées pieuses qui se creusaient alors qu’il les embellissait, en y songeant ; tout cela pouvait avoir sourdement fermenté pendant trente années et se lever maintenant.

Mais les deux autres causes qu’il connaissait avaient dû être encore plus actives.

C’était son dégoût de l’existence et sa passion de l’art ; et ce dégoût s’aggravait certainement de sa solitude et de son oisiveté.

Après avoir autrefois logé ses amitiés au hasard des gens et essuyé les plâtres d’âmes qui n’avaient aucun rapport avec la sienne, il s’était, après tant d’inutile vagabondage, enfin fixé ; il avait été l’intime ami d’un Dr des Hermies, un médecin épris de démonomanie et de mystique et du sonneur de cloches de Saint-Sulpice, du breton Carhaix.

Ces affections-là n’étaient plus commes celles qu’il avaient connues, tout en superficie et en façade ; elles étaient spacieuses et profondes, basées sur des similitudes de pensées, sur des lignes indissolubles d’âmes ; et celles-là avaient été brusquement rompues ; à deux mois de distance, des Hermies et Carhaix mouraient, tués, l’un par une fièvre typhoïde, l’autre par un refroidissement qui l’alita, après qu’il eut sonné l’angélus du soir dans sa tour.

Ce furent pour Durtal d’affreux coups. Son existence qu’aucun lieu n’amarra plus partit à la dérive ; il erra, dispersé, se rendant compte que cet abandon était définitif, que, pour lui, l’âge n’était plus où l’on s’unit encore.

Aussi vivait-il seul, à l’écart, dans ses livres, mais la solitude qu’il supportait bravement quand il était occupé, quand il préparait un livre, lui devenait intolérable lorsqu’il était oisif. Il s’acagnardait des après-midi dans un fauteuil, s’essorait dans des songes ; c’était alors surtout que des idées fixes se promenaient en lui ; elles finissaient par lui jouer derrière le rideau baissé de ses yeux des féeries dont les actes ne variaient guère. Toujours des nudités lui dansaient dans la cervelle, au chant des psaumes ; et il sortait de ces rêveries, haletant, énervé, capable, si un prêtre s’était trouvé là, de se jeter en pleurant à ses pieds, de même qu’il se fût rué aux plus basses ordures si une fille eût été près de lui, dans sa chambre.

Chassons par le travail tous ces phantasmes, se criait-il, mais travailler à quoi ? Après avoir fait paraître une histoire de Gilles de Rais qui avait pu intéresser quelques artistes, il demeurait sans sujet, à l’affût d’un livre. Comme il était, en art, un homme d’excès, il sautait aussitôt d’un extrême à l’autre, et, après avoir fouillé le satanisme au Moyen Age, dans son récit du maréchal de Rais, il ne voyait plus d’intéressant à forer qu’une vie de sainte et quelques lignes découvertes dans les études sur la mystique de Goerres et de Ribet l’avaient lancé sur la piste d’une bienheureuse Lydwine, en quête de documents neufs.

Mais en admettant même qu’il en déterrât, pouvait-il ouvrer une vie de sainte ? Il ne le croyait pas et les arguments sur lesquels il étayait son avis semblaient plausibles.

L’hagiographie était une branche maintenant perdue de l’art ; il en était d’elle ainsi que de la sculpture sur bois et des miniatures des vieux missels. Elle n’était plus aujourd’hui traitée que par des marguilliers et par des prêtres, par des commissionnaires de style qui semblent toujours, lorsqu’ils écrivent, charger leurs fétus d’idées sur des camions ; et elle était, entre leurs mains, devenue un des lieux communs de la bondieuserie, une transposition dans le livre des statuettes des Froc-Robert, des images en chromo des Bouasse.

La voie était donc libre et il semblait tout d’abord aisé de la planer ; mais pour extraire le charme des légendes, il fallait la langue naïve des siècles révolus, le verbe ingénu des âges morts. Comment arriver à exprimer aujourd’hui le suc dolent et le blanc parfum des très anciennes traductions de la Légende dorée de Voragine ? Comment lier en une candide gerbe ces fleurs plaintives que les moines cultivèrent dans les pourpris des cloîtres, alors que l’hagiographie était la soeur de l’art barbare et charmant des enlumineurs et des verriers, de l’ardente et de la chaste peinture des Primitifs ?

On ne pouvait cependant songer à se livrer à de studieux pastiches, s’efforcer de singer froidement de telles oeuvres. Restait alors la question de savoir si, avec les ressources de l’art contemporain, l’on parviendrait à dresser l’humble et la haute figure d’une sainte ; et c’était pour le moins douteux, car le manque de simplesse réelle, le fard trop ingénieux du style, les ruses d’un dessin attentif et la frime d’une couleur madrée transformeraient probablement l’élue en une cabotine. Ce ne serait plus une sainte, mais une actrice qui en jouerait plus ou moins adroitement le rôle ; et alors, le charme serait détruit, les miracles paraîtraient machinés, les épisodes seraient absurdes ! ... puis... puis... encore faudrait-il avoir une foi qui fût vraiment vive et croire à la sainteté de son héroïne, si l’on voulait tenter de l’exhumer et de la faire revivre dans une oeuvre.

Cela est si exact que voici Gustave Flaubert qui a écrit d’admirables pages sur la légende de Saint Julien L’Hospitalier. Elles marchent en un tumulte éblouissant et réglé, évoluent en une langue superbe dont l’apparente simplicité n’est due qu’à l’astuce compliquée d’un art inouï. Tout y est, tout, sauf l’accent qui eût fait de cette nouvelle un vrai chef-d’oeuvre. étant donné le sujet, il y manque, en effet, la flamme qui devrait circuler sous ces magnifiques phrases ; il y manque le cri de l’amour qui défaille, le don de l’exil surhumain, l’âme mystique !

D’un autre côté, les Physionomies de Saints d’Hello valent qu’on les lise. La foi jaillit dans chacun de ses portraits, l’enthousiasme déborde des chapitres, des rapprochements inattendus creusent d’inépuisables citernes de réflexions entre les lignes ; mais quoi ! Hello était si peu artiste que d’adorables légendes déteignent dans ses doigts quand il y touche ; la lésine de son style appauvrit les miracles et les rend inermes. Il y manque l’art qui sortirait ce livre de la catégorie des oeuvres blafardes, des oeuvres mortes !

L’exemple de ces deux hommes, opposés comme jamais écrivains ne le furent, et n’ayant pu atteindre la perfection, l’un, dans la légende de Saint Julien, parce que la foi lui faisait défaut et l’autre parce qu’il possédait une inextensible indigence d’art, décourageait complètement Durtal. Il faudrait être en même temps les deux, et rester encore soi, se disait-il, sinon à quoi bon s’atteler à de telles tâches ? Mieux vaut se taire ; et il se renfrognait, désespéré, dans son fauteuil.

Alors le mépris de cette existence déserte qu’il menait s’accélérait en lui et, une fois de plus, il se demandait l’intérêt que la Providence pouvait bien avoir à torturer ainsi les descendants de ses premiers convicts ? Et s’il n’obtenait pas de réponse, il était pourtant bien obligé de se dire qu’au moins l’Eglise recueillait, dans ces désastres, les épaves, qu’elle abritait les naufragés, les rapatriait, leur assurait enfin un gîte.

Pas plus que Schopenhauer dont il avait autrefois raffolé, mais dont la spécialité d’inventaires avant décès et les herbiers de plaintes sèches l’avaient lassé, l’Eglise ne décevait l’homme et ne cherchait à le leurrer, en lui vantant la clémence d’une vie qu’elle savait ignoble.

Par tous ses livres inspirés, elle clamait l’horreur de la destinée, pleurait la tâche imposée de vivre. L’ecclésiastique, l’ecclésiaste, le livre de Job, les Lamentations de Jérémie attestaient cette douleur à chaque ligne et le Moyen Age avait, lui aussi, dans l’Imitation de Jésus-Christ, maudit l’existence et appelé à grands cris la mort.

Plus nettement que Schopenhauer, l’Eglise déclarait qu’il n’y avait rien à souhaiter ici-bas, rien à attendre ; mais là où s’arrêtaient les procès-verbaux du philosophe, elle, continuait, franchissait les limites des sens, divulguait le but, précisait les fins.

Puis, se disait-il, tout bien considéré, l’argument de Schopenhauer tant prôné contre le Créateur et tiré de la misère et de l’injustice du monde, n’est pas, quand on y réfléchit, irrésistible, car le monde n’est pas ce que Dieu l’a fait, mais bien ce que l’homme en a fait.

Avant d’accuser le ciel de nos maux, il conviendrait sans doute de rechercher par quelles phases consenties, par quelles chutes voulues, la créature a passé, avant que d’aboutir au sinistre gâchis qu’elle déplore. Il faudrait maudire les vices de ses ancêtres et ses propres passions qui engendrèrent la plupart des maladies dont on souffre ; il faudrait se dire que si Dieu nous infligea l’excrément, l’homme y a par ses excès ajouté le pus ; il faudrait vomir la civilisation qui a rendu l’existence intolérable aux âmes propres et non le Seigneur qui ne nous a peut-être pas créés, pour être pilés à coups de canons, en temps de guerre, pour être exploités, volés, dévalisés, en temps de paix, par les négriers du commerce et les brigands des banques.

Ce qui reste incompréhensible, par exemple, c’est l’horreur initiale, l’horreur imposée à chacun de nous, de vivre ; mais c’est là un mystère qu’aucune philosophie n’explique.

Ah ! reprenait-il, quand je songe à cette horreur, à ce dégoût de l’existence qui s’est, d’années en années, exaspéré en moi, comme je comprends que j’aie forcément cinglé vers le seul port où je pouvais trouver un abri, vers l’Eglise.

Jadis, je la méprisais, parce que j’avais un pal qui me soutenait lorsque soufflaient les grands vents d’ennui ; je croyais à mes romans, je travaillais à mes livres d’histoire, j’avais l’art. J’ai fini par reconnaître sa parfaite insuffisance, son inaptitude résolue à rendre heureux. Alors j’ai compris que le pessimisme était tout au plus bon à réconforter les gens qui n’avaient pas un réel besoin d’être consolés ; j’ai compris que ses théories, alléchantes quand on est jeune et riche et bien portant, deviennent singulièrement débiles et lamentablement fausses, quand l’âge s’avance, quand les infirmités s’annoncent, quand tout s’écroule !

Je suis allé à l’hôpital des âmes, à l’Eglise. On vous y reçoit au moins, on vous y couche, on vous y soigne ; on ne se borne pas à vous dire, en vous tournant le dos, ainsi que dans la clinique du Pessimisme, le nom du mal dont on souffre !

Enfin Durtal avait été ramené à la religion par l’art. Plus que son dégoût de la vie même, l’art avait été l’irrésistible aimant qui l’avait attiré vers Dieu.

Le jour où, par curiosité, pour tuer le temps, il était entré dans une église et, après tant d’années d’oubli, y avait écouté les vêpres des morts tomber lourdement, une à une, tandis que les chantres alternaient et jetaient l’un après l’autre, comme des fossoyeurs, des pelletées de versets, il avait eu l’âme remuée jusque dans ses combles. Les soirs où il avait entendu les admirables chants de l’octave des trépassés, à Saint-Sulpice, il s’était senti pour jamais capté ; mais ce qui l’avait pressuré, ce qui l’avait asservi mieux encore, c’étaient les cérémonies, les chants de la semaine sainte.

Il les avait visitées les églises, pendant cette semaine ! Elles s’ouvraient ainsi que des palais dévastés, ainsi que des cimetières ravagés de Dieu. Elles étaient sinistres avec leurs images voilées, leurs crucifix enveloppés d’un losange violet, leurs orgues taciturnes, leurs cloches muettes. La foule s’écoulait, affairée, sans bruit, marchait par terre, sur l’immense croix que dessinent la grande allée et les deux bras du transept et, entrée par les plaies que figurent les portes, elle remontait jusqu’à l’autel, là où devait poser la tête ensanglantée du Christ et elle baisait avidement, à genoux, le crucifix qui barrait la place du menton, au bas des marches.

Et cette foule devenait, elle-même, en se coulant dans ce moule crucial de l’église, une énorme croix vivante et grouillante, silencieuse et sombre.

A Saint-Sulpice où tout le séminaire assemblé pleurait l’ignominie de la justice humaine et la mort décidée d’un Dieu, Durtal avait suivi les incomparables offices de ces jours luctueux, de ces minutes noires, écouté la douleur infinie de la Passion, si noblement, si profondément exprimée à ténèbres par les lentes psalmodies, par le chant des lamentations et des psaumes ; mais quand il y songeait, ce qui le faisait surtout frémir, c’était le souvenir de la Vierge arrivant le jeudi, dès que la nuit tombait.

L’Eglise jusqu’alors absorbée dans son chagrin et couchée devant la croix se relevait et se mettait à sangloter, en voyant la Mère.

Par toutes les voix de sa maîtrise, elle s’empressait autour de Marie, s’efforçait de la consoler, en mêlant les larmes du Stabat aux siennes, en gémissant cette musique de plaintes endolories, en pressant sur la blessure de cette prose qui rendait de l’eau et du sang comme la plaie du Christ.

Durtal sortait, accablé, de ces longues séances, mais ses tentations contre la foi se dissipaient ; il ne doutait plus ; il lui semblait qu’à Saint-Sulpice, la grâce se mêlait aux éloquentes splendeurs des liturgies et que des appels passaient pour lui dans l’obscure affliction des voix ; aussi éprouvait-il une reconnaissance toute filiale pour cette église où il avait vécu de si douces et de si dolentes heures !

Et cependant, dans les semaines ordinaires, il ne la fréquentait point ; elle lui paraissait trop grande et trop froide et elle était si laide ! Il lui préférait des sanctuaires plus tièdes et plus petits, des sanctuaires où subsistaient encore des traces du Moyen Age.

Alors, il se réfugiait, les jours de flâne, en sortant du Louvre où il s’était longuement évagué devant les toiles des primitifs, dans la vieille église de Saint-Séverin, enfouie en un coin du Paris pauvre.

Il y apportait les visions des toiles qu’il avait admirées au Louvre et il les contemplait à nouveau, dans ce milieu où elles se trouvaient vraiment chez elles.

Puis c’étaient des moments délicieux qu’il y écoulait, emporté dans ces nuées d’harmonie que sillonne l’éclair blanc de la voix enfantine jailli du tonnerre roulant des orgues.

Là, sans même prier, il sentait glisser en lui une langueur plaintive, un discret malaise ; Saint-Séverin le ravissait, l’aidait mieux que les autres à se suggérer, certains jours, une indéfinissable impression d’allégresse et de pitié, quelquefois même, alors qu’il songeait à la voirie de ses sens, à se natter l’âme de regrets et d’effroi.

Souvent, il y allait ; surtout, le dimanche matin, à dix heures, à la grand’messe.

Là, il s’installait derrière le maître-autel, dans cette mélancolique et délicate abside plantée, ainsi qu’un jardin d’hiver, de bois rares et un peu fous. On eût dit d’un berceau pétrifié de très vieux arbres tout en fleurs, mais défeuillés, de ces futaies de piliers carrés ou taillés à larges pans, creusés d’entailles régulières près de leurs bases, côtelés sur leurs parcours comme des pieds de rhubarbe, cannelés comme des céleris.

Aucune végétation ne s’épanouissait au sommet de ces troncs qui arquaient leurs rameaux dénudés le long des voûtes, les rejoignaient, les aboutaient, assemblant à leurs points de suture, à leurs noeuds de greffe, d’extravagants bouquets de roses blasonnées, de fleurs armoriées et fouillées à jour ; et depuis près de quatre cents ans ces arbres immobilisaient leur sève et ne poussaient plus. Les hampes à jamais courbées restaient intactes ; la blanche écorce des piliers s’effritait à peine, mais la plupart des fleurs étaient flétries ; des pétales héraldiques manquaient ; certaines clefs de voûte ne gardaient plus que des calices stratifiés, ouvrés comme des nids, troués comme des éponges, chiffonnés comme des poignées de dentelles rousses.

Et au milieu de cette flore mystique, parmi ces arbres lapidifiés, il en était un, bizarre et charmant, qui suggérait cette chimérique idée que la fumée déroulée des bleus encens était parvenue à se condenser, à se coaguler en pâlissant avec l’âge et à former, en se tordant, la spirale de cette colonne qui tournoyait sur elle-même et finissait par s’évaser en une gerbe dont les tiges brisées retombaient du haut des cintres.

Ce coin où se réfugiait Durtal était à peine éclairé par des verrières en ogive, losangées de mailles noires, serties de minuscules carreaux obscurcis par la poussière accumulée des temps, rendus plus sombres encore par les boiseries des chapelles qui les ceinturaient jusqu’à mi-corps.

Cette abside, elle était bien, si l’on voulait, un massif gelé de squelettes d’arbres, une serre d’essences mortes, ayant appartenu à la famille des palmifères, évoquant encore le souvenir d’invraisemblables phoenix, d’inexacts lataniers, mais elle rappelait aussi, avec sa forme en demi-lune et sa lumière trouble, l’image d’une proue de navire plongée sous l’onde. Elle laissait, en effet, filtrer au travers de ses hublots, aux vitres treillissées d’une résille noire, le murmure étouffé — que simulait le roulement des voitures ébranlant la rue, — d’une rivière qui tamiserait dans le cours saumâtre de ses eaux des lueurs dédorées de jour.

Le dimanche, à l’heure de la grand’messe, cette abside restait déserte. Tout le public emplissait la nef devant le maître-autel ou s’éparpillait plus loin dans une chapelle dédiée à Notre-Dame. Durtal était donc à peu près seul ; et les gens même qui traversaient son refuge n’étaient ni hébétés, ni hostiles, ainsi que les fidèles des autres églises. C’étaient dans ce quartier de gueux, de très pauvres gens, des regrattières, des soeurs de charité, des loqueteux, des mioches ; c’étaient surtout des femmes en guenilles, marchant sur la pointe des pieds, s’agenouillant sans regarder autour d’elles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels, hasardant un oeil soumis et baissant le dos quand passait le suisse.

Touché par la timidité de ces misères muettes, Durtal écoutait la messe que chantait une maîtrise peu nombreuse, mais patiemment dressée. Mieux qu’à Saint-Sulpice où pourtant les offices étaient autrement solennels et exacts, la maîtrise de Saint-Séverin entonnait cette merveille du plain-chant, le Credo. Elle l’enlevait, en quelque sorte, jusqu’au sommet du choeur et le faisait planer, les ailes grandes ouvertes, presque immobiles, au-dessus des ouailles prosternées, lorsque le verset et homo factus est prenait son lent et respectueux essor dans la voix baissée du chantre. C’était, à la fois, lapidaire et fluide, indestructible, ainsi que les articles du Symbole même, inspiré comme le texte que l’Esprit Saint dicta, dans leur dernière assemblée, aux apôtres réunis du Christ.

A Saint-Séverin, une voix de taureau clamait, seule, un verset, puis tous les enfants, soutenus par la réserve des chantres, lançaient les autres et les inaltérables vérités s’affirmaient à mesure, plus attentives, plus graves, plus accentuées, un peu plaintives même dans la voix isolée de l’homme, plus timides peut-être, mais aussi plus familières, plus joyeuses, dans l’élan pourtant contenu des gosses.

A ce moment-là, Durtal se sentait soulevé et il se criait : mais il est impossible que les alluvions de la foi qui ont créé cette certitude musicale soient fausses ! L’accent de ces aveux est tel qu’il est surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint l’imperméable grandeur de ce chant nu !

Toute la messe était d’ailleurs à Saint-Séverin exquise. Le Kyrie eleison sourd et somptueux ; le Gloria in excelsis divisé entre le grand et le petit orgue, l’un chantant seul et l’autre dirigeant et soutenant le choeur, exultait d’allégresse ; le Sanctus emballé, presque hagard alors que la maîtrise criait l’hosanna in excelsis, bondissait jusqu’aux cintres ; et l’Agnus Dei s’élevait à peine en une claire mélodie suppliante, si humble qu’elle n’osait monter.

En somme, à part des Salutaris de contrebande détaillés là, ainsi que toutes les églises, Saint-Séverin conservait, les dimanches ordinaires, la liturgie musicale, la chantait presque respectueusement avec des voix fragiles, mais bien teintées, d’enfants, avec des basses solidement bétonnées, remontant de leurs puits de vigoureux sons.

Et c’était une joie pour Durtal que de s’attarder dans cet adorable milieu du Moyen Age, dans cette ombre déserte, parmi ces chants qui s’élevaient derrière lui, sans qu’il fût troublé par les manigances des bouches qu’il ne pouvait voir.

Il finissait par être pris aux moelles, suffoqué par de nerveuses larmes et toutes les rancoeurs de sa vie lui remontaient ; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels.

Puis, quand la messe était terminée, il errait dans l’église même, s’exaltait devant l’essor de cette nef que quatre siècles bâtirent et scellèrent de leurs armes, en y apposant ces extraordinaires empreintes, ces fabuleux cachets qui s’épanouissent en relief sous le berceau renversé des voûtes. Ces siècles s’étaient réunis pour apporter aux pieds du Christ l’effort surhumain de leur art et les dons de chacun étaient visibles encore. Le treizième siècle avait taillé ces piliers bas et trapus dont les chapiteaux se couronnent de nymphéas, de trèfles d’eau, de feuillages à grandes côtes, volutés en crochets et tournés en crosse. Le quatorzième siècle avait élevé les colonnes des travées voisines sur le flanc desquelles des prophètes, des moines, des saints, soutiennent de leurs corps étendus la retombée des arcs. Le quinzième et le seizième avaient créé l’abside, le sanctuaire, quelques-uns même des vitraux ouverts au sommet du choeur et, bien qu’ils eussent été réparés par de vrais gnafs, ils n’en avaient pas moins gardé une grâce barbare, une naïveté vraiment touchante.

Ils paraissaient avoir été dessinés par les ancêtres des imagiers d’Epinal et bariolés par eux de tons crus. Les donateurs et les saints qui défilaient dans ces clairs tableaux encadrés de pierre étaient tous maladroits et pensifs, vêtus de robes gomme-gutte, vert bouteille, bleu de prusse, rouge de groseille, violet d’aubergine et lie de vin qui se fonçaient encore au contact des chairs omises ou perdues, restées, en tout cas, comme leur épiderme de verre, incolores. Dans l’une de ces fenêtres, le Christ en croix semblait même limpide, tout en lumière, au milieu des taches azurées du ciel et des plaques rouges et vertes que formaient les ailes de deux anges dont le visage paraissait aussi taillé dans le cristal et rempli de jour.

Et ces vitraux, différents en cela de ceux des autres églises, absorbaient les rayons du soleil, sans les réfracter. Ils avaient sans doute été privés volontairement de reflets, afin de ne pas insulter par une insolente gaieté de pierreries en feu à la mélancolique détresse de cette église qui s’élevait dans l’atroce repaire d’un quartier peuplé de mendiants et d’escarpes.

Alors des réflexions assaillaient Durtal. Dans Paris, les basiliques modernes étaient inertes ; elles restaient sourdes aux prières qui se brisaient contre l’indifférence glacée de leurs murs. Comment se recueillir dans ces nefs où les âmes n’ont rien laissé d’elles, où lorsqu’elles allaient peut-être se livrer, elles avaient dû se reprendre, se replier, rebutées par l’indiscrétion d’un éclairage de photographe, offusquées même par l’abandon de ces autels où aucun saint n’avait jamais célébré la messe ? Il semblait que Dieu fût toujours sorti, qu’il ne rentrât que pour tenir sa promesse de paraître au moment de la consécration et qu’aussitôt après, il se retirât, méprisant, de ces édifices qui n’avaient pas été créés expressément pour lui, puisque, par la bassesse de leurs formes, ils pouvaient servir aux usages les plus profanes, puisque surtout ils ne lui apportaient point, à défaut de la sainteté, le seul don qui pût lui plaire, ce don de l’art qu’il a, lui-même, prêté à l’homme et qui lui permet de se mirer dans la restitution abrégée de son oeuvre, de se réjouir devant l’éclosion de cette flore dont il a semé les germes dans les âmes qu’il a triées avec soin, dans les âmes qu’il a, après celles de ses saints, vraiment élues.

Ah ! les charitables églises du Moyen Age, les chapelles moites et enfumées, pleines de chants anciens, de peintures exquises et cette odeur des cierges qu’on éteint, et ces parfums des encens qu’on brûle ! A Paris, il ne restait plus que quelques spécimens de cet art d’antan, que quelques sanctuaires dont les pierres suintaient réellement la Foi ; parmi ceux-là, Saint-Séverin apparaissait à Durtal comme le plus exquis et le plus sûr. Il ne se sentait chez lui que là ; il croyait que s’il voulait enfin prier pour de bon, ce serait dans cette église qu’il devrait le faire, et il se disait : ici, l’âme des voûtes existe. Il est impossible que les ardentes prières, que les sanglots désespérés du Moyen Age n’aient pas à jamais imprégné ces piliers et tanné ces murs ; il est impossible que cette vigne de douleurs où jadis des saints vendangèrent les grappes chaudes des larmes, n’ait pas conservé, de ces admirables temps, des émanations qui soutiennent, des effluves qui sollicitent encore la honte des péchés, l’aveu des pleurs !

De même que Sainte Agnès demeurant immaculée dans les bordeaux, cette église restait intacte dans un milieu infâme, alors que tout autour d’elle dans les rues, au Château rouge, à la crémerie Alexandre, là, à deux pas, la tourbe moderne des sacripants combinaient leurs méfaits, en cuvant, avec des prostituées, les boissons de crimes, les absinthes cuivrées et les trois six !

Dans ce territoire réservé du Satanisme, elle émergeait, délicate et petite, frileusement emmitouflée dans les guenilles des cabarets et des taudis ; et, de loin, elle dressait encore, au-dessus des toits, son clocher frêle, pareil à une aiguille piquée la pointe en bas et ajourant en l’air son chas au travers duquel on apercevait, surplombant une sorte d’enclume, une minuscule cloche. Telle elle apparaissait, du moins, de la place Saint-André-des-arts. Symboliquement, on eût dit d’un miséricordieux appel toujours repoussé par des âmes endurcies et martelées par les vices, de cette enclume qui n’était qu’une illusion d’optique et de cette très réelle cloche.

Et dire, songeait Durtal, dire que d’ignares architectes et que d’ineptes archéologues voudraient dégager Saint-Séverin de ses loques et la cerner avec les arbres en prison d’un square ! Mais elle a toujours vécu dans son lacis de rues noires ! Elle est volontairement humble, en accord avec le misérable quartier qu’elle assiste. Au Moyen Age, elle était un monument d’intérieur et non une de ces impétueuses basiliques que l’on dressait en évidence sur de grandes places.

Elle était un oratoire pour les pauvres, une église agenouillée et non debout ; aussi serait-ce le contre-sens le plus absolu que de la sortir de son milieu, que de lui enlever ce jour d’éternel crépuscule, ces heures toutes en ombre, qui avivent sa dolente beauté de servante en prière derrière la haie impie des bouges !

Ah ! si l’on pouvait la tremper dans l’atmosphère embrasée de Notre-Dame des Victoires et adjoindre à sa maigre psallette la puissante maîtrise de Saint-Sulpice, ce serait complet ! Se criait Durtal ; mais, hélas ! Ici-bas, rien d’entier, rien de parfait n’existe !

Enfin, au point de vue de l’art, elle était encore la seule qui le ravissait, car Notre-Dame de Paris était trop grande et trop sillonnée par des touristes : puis les cérémonies s’y faisaient rares ; on y débitait juste le poids des prières exigées et la plupart des chapelles demeuraient closes ; enfin les voix de ses enfants étaient en coton à repriser ; à tous coups, elles cassaient, pendant que graillonnait l’âge avancé des basses. à Saint-Etienne du Mont, c’était pis encore ; la coque de l’église était charmante, mais la maîtrise était une succursale de la maison Sanfourche ; on se serait cru dans un chenil où grognait une meute variée de bêtes malades ; quant aux autres sanctuaires de la rive gauche, ils étaient nuls ; l’on y supprimait d’ailleurs autant que possible le plain-chant, et partout l’on y embrenait avec des fredons libertins la pauvreté des voix.

Et c’était cependant encore sur cette rive que les églises se respectaient le mieux, car le district religieux de Paris s’arrête à ce côté de la Seine, cesse après que l’on a franchi les ponts.

En somme, en se récapitulant, il pouvait croire que Saint-Séverin par ses effluves et l’art délicieux de sa vieille nef, que Saint-Sulpice par ses cérémonies et par ses chants l’avaient ramené vers l’art chrétien qui l’avait à son tour dirigé vers Dieu.

Puis, une fois aiguillé sur cette voie, il l’avait parcourue, était sorti de l’architecture et de la musique, avait erré sur les territoires mystiques des autres arts et ses longues stations au Louvre, ses incursions dans les bréviaires, dans les livres de Ruysbroeck, d’Angèle de Foligno, de Sainte Térèse, de Sainte Catherine de Gênes, de Madeleine de Pazzi, l’avaient encore affermi dans ses croyances.

Mais ce bouleversement d’idées qu’il avait subi était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité de sa conversion, se disait : en fin de compte, je ne suis emballé à l’église que par l’art ; je n’y vais que pour voir ou pour entendre et non pour prier ; je ne cherche pas le Seigneur, mais mon plaisir. Ce n’est pas sérieux ! De même que dans un bain tiède, je ne sens point le froid si je reste immobile et que si je remue, je gèle, de même aussi à l’église mes élans chavirent dès que je bouge ; je suis presque enflammé dans la nef, moins chaud déjà sous le parvis et je deviens absolument glacé lorsque je suis dehors. Ce sont des postulations littéraires, des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres d’esprit, c’est tout ce que l’on voudra, sauf la Foi.

Mais ce qui l’inquiétait plus encore que ce besoin d’adjuvants pour s’attendrir, c’était que ses sens dévergondés s’exaspéraient au contact des idées pieuses. Il flottait, comme une épave, entre la luxure et l’Eglise et elles se le renvoyaient, à tour de rôle, le forçant dès qu’il s’approchait de l’une à retourner aussitôt auprès de celle qu’il avait quittée et il en venait à se demander s’il n’était pas victime d’une mystification de ses bas instincts cherchant à se ranimer, sans même qu’il en eût conscience, par le cordial d’une piété fausse.

En effet, combien de fois l’avait-il vu se réaliser l’immonde miracle, alors qu’il sortait presque en larmes de Saint-Séverin ? Sournoisement, sans filiation d’idées sans gradation, sans soudure de sensations, sans même qu’une étincelle crépitât, ses sens prenaient feu et il était sans force pour les laisser se consumer seuls, pour leur résister.

Il se vomissait après, mais il était bien temps ! Et alors le mouvement inverse se produisait ; il avait envie de courir dans une chapelle, de s’y laver et il était si dégoûté de lui que, s’il allait quelquefois jusqu’à la porte, il n’osait entrer.

D’autres fois, au contraire, il se révoltait et se criait, furieux : c’est bête, à la fin, je me suis gâté le seul plaisir qui me restait, la chair. Jadis, je m’amusais et ne me répugnais point ; aujourd’hui, je paye mes pauvres godailles par des tourments. J’ai ajouté un ennui de plus dans mon existence ; ah ! si c’était à refaire !

Et vainement, il se mentait, tentait de se justifier, en se suggérant des doutes.

Et si tout cela n’était pas véritable ? S’il n’y avait rien ? Si je me trompais ? Si les libres penseurs avaient raison ?

Mais il était bien obligé de se prendre en pitié, car il sentait très distinctement, au fond de lui, qu’il possédait l’inébranlable certitude de la vraie Foi.

Ces discussions sont misérables et ces excuses que je cherche à mes saletés sont odieuses, se disait-il : et une flambée d’enthousiasme jaillissait en lui.

Comment douter de la véracité des dogmes, comment nier la puissance divine de l’Eglise, mais elle s’impose !

D’abord elle a son art surhumain et sa mystique, puis n’est-elle donc pas surprenante la persistante inanité des hérésies vaincues ? Toutes, depuis que le monde existe, ont eu pour tremplin la chair. Logiquement, humainement, elles devaient triompher, car elles permettaient à l’homme et à la femme de satisfaire leurs passions, soi-disant en ne péchant pas, en se sanctifiant même comme les gnostiques, en rendant par les plus basses turpitudes hommage à Dieu.

Que sont-elles devenues ? Toutes ont sombré. L’Eglise, si inflexible sur cette question, est demeurée entière et debout. Elle ordonne au corps de se taire, à l’âme de souffrir et, contre toute vraisemblance, l’humanité l’écoute et balaie, tel qu’un fumier, les séduisantes allégresses qu’on lui propose.

N’est-elle pas décisive aussi cette vitalité que conserve l’Eglise, malgré l’insondable stupidité des siens ? Elle a résisté à l’inquiétante sottise de son clergé, elle n’a pas même été entamée par la maladresse, par le manque de talent de ses défenseurs ! c’est cela qui est fort !

Non, plus j’y songe, s’écriait-il, plus je la trouve prodigieuse, unique ! Plus je suis convaincu qu’une seule détient la vérité, qu’hors d’elle, ce ne sont plus que des luxations d’esprit, que des impostures, que des esclandres ! — L’Eglise, elle est le haras divin et le dispensaire céleste des âmes ; c’est elle qui les allaite, qui les élève, qui les panse ; elle, qui leur notifie, quand le temps des douleurs est venu, que la vie réelle ne commence pas à la naissance, mais bien à la mort. L’Eglise, elle est indéfectible, elle est suradmirable, elle est immense...

Oui, mais alors, il faudrait suivre ses prescriptions et pratiquer les sacrements qu’elle exige !

Et Durtal, en hochant la tête, ne se répondait plus.




PREMIERE PARTIE, CHAPITRE III

Comme tous les incrédules il s’était dit, avant sa conversion : moi, si je croyais que Jésus est Dieu et que la vie éternelle n’est pas un leurre, je n’hésiterais point à renverser mes habitudes, à suivre autant que possible les règles religieuses, à demeurer, en tout cas, chaste. Et il s’étonnait que des gens qu’il avait connus et qui se trouvaient dans ces conditions n’eussent pas une attitude supérieure à la sienne. Lui, qui s’accordait depuis si longtemps d’indulgents pardons, devenait d’une singulière intolérance, dès qu’il s’agissait d’un catholique.

Il comprenait maintenant l’iniquité de ses jugements, se rendait compte qu’entre croire et pratiquer l’abîme le plus difficile à franchir existe.

Il n’aimait pas à se disputer sur cette question, mais elle revenait et l’obsédait quand même et il était bien obligé de s’avouer alors la mesquinerie de ses arguments, les méprisables raisons de ses résistances.

Il était encore assez franc pour se dire : je ne suis plus un enfant ; si j’ai la foi, si j’admets le catholicisme, je ne puis le concevoir, tiède et flottant, continuellement réchauffé par le bain-marie d’un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins et pieux, non, tout ou rien ; se muer de fond en comble ou ne rien changer !

Et aussitôt, il reculait épouvanté, essayait de fuir devant ce parti qu’il s’agissait de prendre, s’ingéniait à se disculper en ergotant pendant des heures, invoquait les plus piètres motifs pour demeurer tel qu’il était, pour ne pas bouger.

Comment faire ? Si je n’obéis pas à des ordres que je sens s’affirmer, de plus en plus impérieux, en moi, je me prépare une vie de malaises et de remords, car je sais très bien que je ne dois pas m’éterniser ainsi sur le seuil, mais pénétrer dans le sanctuaire et y rester. Et si je me décide... ah ! Non, par exemple... car alors il faudra s’astreindre à un tas d’observances, se plier à des séries d’exercices, suivre la messe le dimanche, faire maigre le vendredi ; il faudra vivre en cagot, ressembler à un imbécile !

Et il se rappelait soudain, pour s’aider à la révolte, la dégaîne, la tête, des gens assidus dans les églises ; pour deux hommes qui avaient l’air d’êtres intelligents, d’êtres propres, combien, à n’en pas douter, étaient des cafards et des pleutres !

Presque tous avaient l’aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains ; presque tous égrenaient d’ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain, en quittant Dieu.

Et les dévotes étaient encore moins rassurantes ; elles envahissaient l’église, s’y promenaient ainsi que chez elles, dérangeaient tout le monde, bousculaient les chaises, vous cognaient sans même demander pardon ; puis elles s’agenouillaient avec faste, prenaient des attitudes d’anges contrits, marmottaient d’intarissables patenôtres, sortaient de l’église encore plus arrogantes et plus aigres.

Comme c’est encourageant de se dire qu’il faudra se mêler à la clique de ces pécores pieuses ! s’écriait-il.

Mais aussitôt, sans même qu’il le voulût, il se répondait : tu n’as pas à t’occuper des autres ; si tu étais plus humble, ces gens te paraîtraient sans doute moins hostiles ; ils ont dans tous les cas le courage qui te manque ; eux n’ont pas honte de leur foi et ils ne craignent pas de s’agenouiller en public devant leur Dieu.

Et Durtal restait penaud, car il devait bien s’avouer que cette riposte frappait juste. L’humilité lui faisait défaut, cela était sûr, mais ce qui était peut-être pis encore, il ne pouvait se soustraire au respect humain.

Il appréhendait de passer pour un sot ; la perspective d’être aperçu, à genoux, dans une église, l’horripilait ; l’idée, si jamais il devait communier, de se lever, d’affronter les regards pour s’acheminer vers l’autel, lui était intolérable.

S’il vient jamais, ce qu’il sera dur à subir ce moment-là ! Se disait-il ; et pourtant, c’est idiot, car enfin je n’ai que faire de l’opinion de personnes que je ne connais point ! Mais il avait beau se répéter que ses alarmes étaient absurdes, il ne parvenait pas à les surmonter, à se dissuader de la peur du ridicule.

Enfin, reprenait-il, quand même je me déciderais à sauter le fossé, à me confesser et à communier, il resterait toujours à résoudre la terrible question des sens ; il faudrait se déterminer à fuir les emprises de la chair, à renoncer aux filles, à accepter un éternel jeûne. Ça, je n’y parviendrai jamais !

Sans compter que, dans tous les cas, le moment serait mal choisi si je tentais dès maintenant cet effort, car je n’ai jamais été si tourmenté que depuis ma conversion ; ah ! ce que le catholicisme suscite d’immondes rumeurs lorsque l’on rôde dans ses alentours, sans y entrer !

Et à cette exclamation une autre répliquait aussitôt : Eh bien ! mais alors il faut y entrer !

Il s’irritait à tourner ainsi sur lui-même, sans changer de place et il essayait de dévier cette conversation, comme s’il se fût entretenu avec une autre personne dont les questions l’embarrassaient ; mais il y revenait quand même et, agacé, réunissait toute sa raison, l’appelait à l’aide.

Voyons, il faut tâcher de se repérer pourtant ! Il est évident que depuis que je me suis approché de l’Eglise, mes persuasions d’ordures sont devenues plus fréquentes et plus tenaces ; un autre fait est certain encore, c’est que je suis suffisamment usé par vingt ans de noce pour n’avoir plus de besoins charnels. Je pourrais donc parfaitement, en somme, si je le voulais bien, demeurer chaste ; mais il faudrait ordonner à ma misérable cervelle de se taire et je n’en ai pas la force ! — C’est effrayant tout de même, dire que je suis plus attisé que dans ma jeunesse, car maintenant mes désirs voyagent et, las de l’abri coutumier, ils partent à la recherche du mauvais gîte ! Comment expliquer cela ? Ne s’agirait-il pas alors d’une sorte de dyspepsie d’âme, ne digérant plus les sujets coutumiers, cherchant pour se nourrir des ravigotes de songeries, des salaisons d’idées ; ce serait donc cette inappétence des repas sains qui aurait engendré cette convoitise de mets baroques, cet idéal trouble, cette envie de s’échapper hors de moi, de franchir, ne fût-ce que pendant une seconde, les lisières tolérées des sens.

Dans ce cas, le catholicisme jouerait tout à la fois le rôle d’un révulsif et d’un déprimant. Il stimulerait ces souhaits maladifs et il me débiliterait en même temps, me livrerait, sans vigueur pour résister, à l’émoi de mes nerfs.

A force de s’ausculter, en errant ainsi, il finissait par s’acculer dans une impasse, aboutissait à cette conclusion : je ne pratique pas ma religion parce que je cède à d’ignobles instincts et je cède à ces instincts parce que je ne pratique pas ma religion.

Mais ainsi au pied du mur, il regimbait, se demandant si cette dernière observation était bien juste ; car enfin, rien ne prouvait qu’après s’être approché des sacrements, il ne serait pas attaqué plus violemment encore. C’était même probable, car le démon s’acharnait surtout sur les gens pieux.

Puis il se révoltais contre la lâcheté de ces remarques, se criait : je me mens, car je sais bien que si je faisais seulement mine de me défendre, je serais Là-Haut puissamment aidé.

Habile à se tourmenter, il continuait à se piétiner l’âme, toujours sur la même piste. Admettons, se disait-il, que, par impossible, j’aie maté mon orgueil et réduit mon corps, admettons qu’il ne me reste plus, à l’heure actuelle, qu’à aller de l’avant, eh bien ! Je suis encore arrêté, car le dernier obstacle à franchir m’effare.

Jusqu’ici, j’ai pu marcher seul, sans une aide terrestre, sans un conseil ; j’ai pu me convertir, sans l’appui de personne, mais aujourd’hui, je ne puis plus faire un pas sans avoir un guide. Je ne puis m’approcher de l’autel, sans le secours d’un truchement, sans le renfort d’un prêtre.

Et une fois de plus, il reculait, car il avait autrefois fréquenté un certain nombre d’ecclésiastiques et il les avait trouvés si médiocres, si tièdes, surtout si hostiles à la mystique, qu’il se révoltait rien qu’à l’idée de leur exposer le bilan de ses postulations et de ses regrets.

Ils ne me comprendront pas, se disait-il, ils me répondront que la mystique était intéressante au Moyen Age, qu’elle est maintenant désuète, qu’elle est, en tout cas, en parfait désaccord avec le modernisme. Ils croiront que je suis fou, m’assureront d’ailleurs que Dieu n’en demande pas tant, m’engageront, en souriant, à ne pas me singulariser, à faire comme les autres, à penser comme eux.

Je n’ai certes pas la prétention d’aborder, de moi-même, la voie mystique, mais enfin qu’ils me laissent au moins l’envier, qu’ils ne m’infligent pas leur idéal bourgeois d’un Dieu !

Car, il n’y a pas à se leurrer, le catholicisme n’est point seulement cette religion tempérée qu’on nous propose ; il ne se compose pas seulement de petites cases et de formules ; il ne réside pas en entier dans d’étroites pratiques, dans des amusettes de vieille fille, dans toute cette bondieusarderie qui s’épand le long de la rue de Saint-Sulpice ; il est autrement surélevé, autrement pur ; mais alors il faut pénétrer dans sa zône brûlante, il faut le chercher dans la mystique qui est l’art, qui est l’essence, qui est l’âme de l’Eglise même.

En usant des puissants moyens dont elle dispose, il s’agit alors de faire le vide en soi, de se dénuder l’âme, de telle sorte que, s’il le veut, le Christ puisse y descendre ; il s’agit de désinfecter le logis, de le passer au chlore des prières, au sublimé des sacrements ; il s’agit, en un mot, d’être prêt quand l’hôte viendra et nous ordonnera de nous transvaser en lui, tandis que lui-même se fondra en nous.

Je sais, parbleu bien, que cette alchimie divine, que cette transmutation de la créature humaine en Dieu est, la plupart du temps, impossible, car le Sauveur réserve d’habitude ces extraordinaires faveurs à ses élus, mais enfin, si indigne qu’il soit, chacun est présumé pouvoir atteindre ce but grandiose, puisque c’est Dieu seul qui décide et non l’homme, dont l’humble concours est seulement requis.

Je me vois raconter cela à des prêtres ! Ils me diront que je n’ai pas à m’occuper d’idées mystiques et ils me présenteront en échange une religionnette de femme riche ; ils voudront s’immiscer dans ma vie, me presser sur l’âme, m’insinuer leurs goûts ; ils essaieront de me convaincre que l’art est un danger ; ils me prôneront des lectures imbéciles ; ils me verseront à pleins bols leur bouillon de veau pieux !

Et je me connais, au bout de deux entretiens avec eux, je me révolterai, je deviendrai impie !

Et Durtal hochait la tête, et demeurait pensif, puis il reprenait :

Il importe néanmoins d’être juste ; le clergé séculier ne peut être qu’un déchet, car les ordres contemplatifs et l’armée des missionnaires enlèvent, chaque année, la fleur du panier des âmes ; les mystiques, les prêtres affamés de douleurs, ivres de sacrifices, s’internent dans des cloîtres, ou s’exilent chez les sauvages qu’ils catéchisent. Ainsi écrémé, le reste du clergé n’est évidemment plus que le lait allongé, que la lavasse des séminaires...

Oui, mais enfin, continuait-il, la question n’est pas de savoir s’ils sont intelligents ou bornés ; je n’ai pas à dépecer le prêtre pour chercher à découvrir, sous l’écorce consacrée, le néant de l’homme ; je n’ai pas à médire de son insuffisance puisqu’elle s’ajuste en somme à la compréhension des foules. Ne serait-ce pas, d’ailleurs, plus courageux et plus humble de s’agenouiller devant un être dont la misère de cervelle vous serait connue ?

Et puis... et puis... je n’en suis pas réduit là ; car enfin, j’en sais un, à Paris, qui est un vrai mystique. Si j’allais le voir.

Et il repensait à un abbé Gévresin avec lequel il avait jadis entretenu des relations ; il l’avait rencontré, plusieurs fois, chez un libraire de la rue Servandoni, le père Tocane, qui possédait d’introuvables livres sur la liturgie et les vies de Saints.

Apprenant que Durtal cherchait des ouvrages sur la bienheureuse Lydwine, ce prêtre s’était aussitôt intéressé à lui et ils avaient, en sortant, longuement causé. Cet abbé était très vieux et marchait avec peine ; aussi s’était-il volontiers appuyé sur le bras de Durtal qui l’avait accompagné jusqu’à sa porte.

— C’est un sujet magnifique que l’existence de cette victime des péchés de son temps, disait-il ; vous vous la rappelez, n’est-ce pas ? Et il en avait, à grands traits, retracé, tout en cheminant, les lignes.

Lydwine était née vers la fin du quatorzième siècle, à Schiedam, en Hollande. Sa beauté était extraordinaire, mais elle tomba malade vers quinze ans et devint laide. Elle entre en convalescence, se rétablit et un jour qu’elle patine avec des camarades sur les canaux glacés de la ville, elle fait une chute et se brise une côte. A partir de cet accident, elle demeure étendue sur un grabat jusqu’à sa mort ; les maux les plus effrayants se ruent sur elle, la gangrène court dans ses plaies et de ses chairs en putréfaction naissent des vers. La terrible maladie du Moyen Age, le feu sacré, la consume. Son bras droit est rongé ; il ne reste qu’un seul nerf qui empêche ce bras de se séparer du corps ; son front se fend du haut en bas, un de ses yeux s’éteint et l’autre devient si faible qu’il ne peut supporter aucune lueur.

Sur ces entrefaites, la peste ravage la Hollande, décime la cité qu’elle habite ; elle est la première atteinte ; deux pustules se forment, l’une, sous un bras, l’autre, dans la région du coeur. Deux pustules, c’est bien, dit-elle au Seigneur, mais trois seraient mieux, en l’honneur de la Trinité Sainte ; et aussitôt un troisième bouton lui crève la face.

Pendant trente-cinq années, elle vécut dans une cave, ne prenant aucun aliment solide, priant et pleurant ; si transie, l’hiver, que, le matin, ses larmes formaient deux ruisseaux gelés le long de ses joues.

Elle s’estimait encore trop heureuse, suppliait le Seigneur de ne point l’épargner ; elle obtenait de lui d’expier par ses douleurs les péchés des autres ; et le Christ l’écoutait, venait la voir avec ses anges, la communiait de sa main, la ravissait en de célestes extases, faisait s’exhaler, de la pourriture de ses plaies, de savants parfums.

Au moment de mourir, il l’assiste et rétablit dans son intégrité son pauvre corps. Sa beauté, depuis si longtemps disparue, resplendit ; la ville s’émeut, les infirmes arrivent en foule et tous ceux qui l’approchent guérissent.

Elle est la véritable patronne des malades, avait conclu l’abbé ; et, après un silence, il avait repris :

— Au point de vue de la haute mystique, Lydwine fut prodigieuse, car l’on peut vérifier sur elle la méthode de substitution qui fut et qui est encore la glorieuse raison d’être des cloîtres.

Et comme, sans répondre, Durtal l’avait interrogé du regard, il avait poursuivi :

— Vous n’ignorez pas, monsieur, que, de tout temps, des religieuses se sont offertes pour servir de victimes d’expiation au ciel. Les vies des saints et des saintes qui convoitèrent ces sacrifices et réparèrent par des souffrances ardemment réclamées et patiemment subies les péchés des autres, abondent. Mais, il est une tâche encore plus ardue et plus douloureuse que ces âmes admirables envient. Elle consiste, non plus à purger les fautes d’autrui, mais à les prévenir, à les empêcher d’être commises, en supplantant les personnes trop faibles pour en supporter le choc.

Lisez, à cette occasion, Sainte Térèse ; vous verrez qu’elle obtint de prendre à sa charge les tentations d’un prêtre qui ne pouvait les endurer, sans fléchir. Cette substitution d’une âme forte, débarrassant celle qui ne l’est point de ses périls et de ses craintes, est une des grandes règles de la Mystique.

Tantôt, cette suppléance est purement spirituelle et tantôt, au contraire, elle ne s’adresse qu’aux maladies du corps ; Sainte Térèse se subrogeait aux âmes en peine, la soeur Catherine Emmerich succédait, elle, aux impotentes, relayait, tout au moins, les plus malades ; c’est ainsi, par exemple, qu’elle put souffrir les tortures d’une femme atteinte de phtisie et d’une hydropique, pour leur permettre de se préparer à la mort en paix.

Eh bien ! Lydwine accaparait toutes les maladies du corps ; elle eut la concupiscence des douleurs physiques, la gloutonnerie des plaies ; elle fut, en quelque sorte, la moissonneuse des supplices et elle fut aussi le lamentable vase où chacun venait verser le trop plein de ses maux. Si vous voulez parler d’elle, autrement que les pauvres hagiographes de notre temps, étudiez d’abord cette loi de la substitution, cette merveille de la charité absolue, cette victoire surhumaine de la mystique ; elle sera la tige de votre livre et, naturellement, sans efforts, tous les actes de Lydwine se grefferont sur elle.

— Mais, avait questionné Durtal, cette loi subsiste encore ?

— Oui, je connais des couvents qui l’appliquent. Au reste, des ordres, tels que les carmélites et les clarisses acceptent très bien qu’on leur transfère les tentations dont on souffre ; alors ces monastères endossent, pour ainsi dire, les échéances diaboliques imposées à des âmes insolvables dont ils paient de la sorte intégralement les dettes.

— C’est égal, avait fait Durtal, en hochant la tête, pour consentir à attirer ainsi sur soi les attaques destinées au prochain, il faut être joliment certain de ne pas sombrer ?

— Les religieuses choisies par Notre-seigneur, comme victimes expiatoires, comme holocaustes, sont, en somme, assez rares, avait repris l’abbé ; elles sont, généralement, dans ce siècle surtout, obligées de se réunir, de se coaliser, afin de supporter sans faiblir le poids des méfaits qui les tentent, car, pour qu’une âme puisse subir, à elle seule, les assauts sataniques qui sont parfois atroces, il faut qu’elle soit vraiment assistée par les anges et élue par Dieu... et après un silence, le vieux prêtre avait ajouté :

— Je crois pouvoir parler avec une certaine expérience de ces questions, car je suis l’un des directeurs des religieuses réparatrices dans les couvents.

— Et quand on pense que le monde se demande à quoi servent les ordres contemplatifs ! s’était écrié Durtal.

— Ils sont les paratonnerres de la société, avait dit, avec une singulière énergie, l’abbé. Ils attirent sur eux le fluide démoniaque, ils résorbent les séductions des vices, ils préservent par leurs prières ceux qui vivent dans le péché comme nous ; ils apaisent enfin la colère du Très-haut et l’empêchent de mettre en interdit la terre. Ah ! Certes, les soeurs qui se vouent à la garde des malades et des infirmes sont admirables, mais combien leur tâche est aisée, en comparaison de celle qu’assument les ordres cloîtrés, les ordres où les pénitences ne s’interrompent jamais, où même les nuits alitées sanglotent !

Il est tout de même plus intéressant que ses confrères, ce prêtre-là, s’était dit Durtal, au moment où ils s’étaient quittés ; et comme l’abbé l’avait invité à venir le voir, il y était plusieurs fois allé.

Il avait toujours été cordialement reçu. A diverses reprises, il avait habilement tâté ce vieillard sur quelques questions. Il répondait évasivement lorsqu’il s’agissait de ses confrères. Il ne paraissait point, cependant, en faire grand cas, si l’on en jugeait par ce qu’il avait répliqué, un jour, à Durtal qui lui reparlait de cet aimant de douleurs que fut Lydwine.

— Voyez-vous, une âme faible et probe a tout avantage à se choisir un confesseur, non dans le clergé qui a perdu le sens de la mystique, mais chez les moines. Eux seuls connaissent les effets de la loi de substitution et s’ils voient que, malgré ses efforts, le pénitent succombe, ils finissent par le délivrer, en prenant à leur compte ses tentations ou en les expédiant dans un couvent de province où des gens résolus les usent.

Une autre fois, la question des nationalités était discutée dans un journal que lui montrait Durtal ; l’abbé avait haussé les épaules et repoussé les balivernes du chauvinisme. Pour moi, avait-il affirmé placidement, pour moi, la patrie, c’est où je prie bien.

Qu’était ce prêtre ? Il ne le savait, au juste. Par le libraire, il avait appris que l’abbé Gévresin était incapable, à cause de son grand âge et de ses infirmités, d’exercer régulièrement le sacerdoce. Je sais que, lorsqu’il le peut, il célèbre encore la messe, le matin, dans un couvent ; je crois aussi qu’il confesse chez lui quelques confrères ; et Tocane avait dédaigneusement ajouté : il a à peine de quoi vivre et il ne doit pas être bien vu à l’archevêché, à cause de ses idées mystiques.

Là s’arrêtaient ses renseignements. Il est évidemment un très bon prêtre, se répétait Durtal ; sa physionomie même le détermine et c’est une contradiction de la bouche et des yeux qui avère cette certitude d’une bonté parfaite ; ses lèvres, un peu grosses et violettes, toujours humides, sourient d’un sourire affectueux, mais presque triste, que démentent ses yeux bleus d’enfant, des yeux qui rient, étonnés, sous d’épais sourcils blancs, dans son visage un peu rouge, piqueté sur les joues tel qu’un abricot mûr, de points de sang.

En tout cas, conclut Durtal qui sortit de ses rêveries, j’ai eu bien tort de ne pas continuer les relations que j’avais entamées avec lui.

Oui, mais voilà, rien n’est plus difficile que d’entrer dans la réelle intimité d’un prêtre ; d’abord, par l’éducation même qu’il reçut au séminaire, l’ecclésiastique se croit obligé de se disséminer, de ne pas se concentrer en des affections particulières ; puis il est, ainsi que le médecin, un homme harassé d’occupations et introuvable. On les voit, quand on les joint, l’un et l’autre, entre deux confessions ou deux visites. L’on n’est pas avec cela bien certain du bon aloi de l’accueil empressé du prêtre, car il est le même pour tous ceux qui l’approchent ; enfin ne visitant pas l’abbé Gévresin pour réclamer des secours ou des soins, j’ai eu peur de l’embarrasser, de lui faire perdre son temps et je me suis par discrétion abstenu d’aller le voir.

J’en suis maintenant fâché ; voyons, si je lui écrivais ou si j’y retournais, un matin ; mais pour quoi lui dire ? Encore faudrait-il savoir ce que l’on veut pour se permettre de le relancer. Si j’y vais seulement pour geindre, il me répondra que j’ai tort de ne pas communier, et que lui répliquerai-je ? Non, ce qu’il faudrait, ce serait le croiser comme par hasard sur les quais où il bouquine parfois ou chez Tocane, car alors je pourrais l’entretenir d’une façon plus intime, en quelque sorte moins officielle, de mes oscillations et de mes regrets.

Et Durtal se mit à battre les quais et n’y rencontra pas une seule fois l’abbé. Il se rendit chez le libraire sous le prétexte de feuilleter ses livres, mais, dès qu’il eut prononcé le nom de Gévresin, Tocane s’écria : « je suis sans nouvelles de lui ; il y a deux mois qu’il n’est venu ! » ;

Il n’y a pas à tergiverser, il va falloir le déranger chez lui, se dit Durtal, mais il se demandera pourquoi je reviens, après une si longue absence. Outre la gêne que j’éprouve à retourner chez les personnes que j’ai délaissées, il y a encore cet ennui de penser qu’en m’apercevant l’abbé soupçonnera aussitôt un but intéressé à ma visite. Ce n’est vraiment pas commode ; si j’avais seulement un bon prétexte ; il y aurait bien cette vie de Lydwine qui l’intéresse ; je pourrais le consulter sur divers points. Oui, mais lesquels ? Je ne me suis pas occupé de cette sainte depuis longtemps et il faudrait relire les indigents bouquins de ses biographes. Au fond, il serait plus simple et il serait plus digne d’agir franchement, de lui dire : voici le motif de ma venue ; je vais vous demander des conseils que je ne suis pas résolu à suivre, mais j’ai tant besoin de causer, de me débrider l’âme, que je vous supplie de me faire la charité de perdre pour moi une heure.

Et il le fera certainement et de bon coeur.

Alors est-ce entendu ? Si j’y allais, demain ? — et aussitôt il s’ébroua. Rien ne pressait ; il serait toujours temps ; mieux valait réfléchir encore ; ah ! mais j’y pense, voici Noël ; je ne puis décemment importuner ce prêtre qui doit confesser ses clients, car l’on communie beaucoup ce jour-là. Laissons passer son coup de feu, nous verrons après.

Il fut d’abord ravi de s’être inventé cette excuse ; puis, il dut intérieurement s’avouer qu’elle n’était pas trop valide, car enfin rien ne prouvait que ce prêtre, qui n’était pas attaché à une paroisse, fut occupé à confesser des fidèles.

Ce n’était guère probable, mais il essaya de se convaincre qu’il pouvait néanmoins en être ainsi ; et ses hésitations recommencèrent. Exaspéré, à la fin, par ces débats, il adopta un moyen terme. Il n’irait, pour plus de sûreté, chez l’abbé qu’après Noël, seulement il ne dépasserait pas la date qu’il allait se fixer, et il prit un almanach et jura de tenir sa promesse, trois jours après cette fête.




CHAPITRE IV

Ah ! Cette messe de minuit ! Il avait eu la malencontreuse idée de s’y rendre à Noël. Il était entré à Saint-Séverin, y avait trouvé installé, à la place de la maîtrise, un externat de demoiselles qui tricotaient avec des voix en aiguilles la laine fatiguée des cantiques. Il avait fui jusqu’à Saint-Sulpice, était tombé dans une foule qui se promenait et causait comme en plein vent ; il y avait écouté des marches d’orphéons, des valses de guinguettes, des airs de feux d’artifice, et, indigné, il était sorti.

Il lui avait semblé superflu de faire escale à Saint-Germain-des-prés, car il avait cette église en horreur. Outre l’ennui que dégage sa lourde coque si mal rafistolée et les mornes peintures dont la chargea Flandrin, le clergé y était d’une laideur spéciale, presque inquiétante, et la maîtrise y était vraiment infâme. C’était un ramas de gâte-sauces, d’enfants qui crachaient de la vinaigrette et de vieux chantres qui mitonnaient dans le fourneau de leur gorge une sorte de panade vocale, une vraie bouillie de sons.

Il ne songeait pas non plus à se réfugier à Saint-Thomas d’Aquin dont il redoutait et les aboiements et les flons-flons ; restait Sainte-Clotilde où la psallette tient au moins debout et n’a point, ainsi que celle de Saint-Thomas, perdu toute vergogne. Il y pénétra, mais, là encore, il se heurta à un bal d’airs profanes, à un sabbat mondain.

Il avait fini par se coucher, furieux, se disant : tout de même, à Paris, quel singulier baptême musical on réserve au Nouveau-Né !

Le lendemain, en se réveillant, il se sentit sans courage pour affronter les églises ; les sacrilèges de cette nuit vont continuer, pensa-t-il ; et comme le temps était à peu près beau, il sortit, erra dans le Luxembourg, rejoignit le carrefour de l’Observatoire et le boulevard de Port-Royal et, machinalement, il enfila l’interminable rue de la Santé.

Cette rue, il la connaissait de longue date ; il y faisait souvent de mélancoliques promenades, attiré par sa détresse casanière de province pauvre ; puis elle était accessible aux rêveries, car elle était bordée, à droite, par les murs de la prison de la Santé et de l’asile des aliénés de Sainte-Anne, à gauche par des couvents. L’air, le jour, coulaient dans l’intérieur de cette rue, mais il semblait que, derrière elle, tout devint noir ; elle était, en quelque sorte, une allée de prison, côtoyée par des cellules où les uns subissaient de force de temporaires condamnations et où les autres souffraient, de leur plein gré, d’éternelles peines.

Je me la figure assez bien, peinte par un Primitif des Flandres, se disait Durtal ; le long de la chaussée que pavèrent de patients pinceaux, des étages de maisons ouvertes, du haut en bas, ainsi que des armoires ; et, d’un côté, des cachots massifs avec couchettes de fer, cruche de grès, petit judas ouvert dans des portes scellées de puissants verrous ; là-dedans, de mauvais larrons, grinçant des dents, tournant sur eux-mêmes, les cheveux droits, hurlant tels que des bêtes enchaînées dans des cages ; de l’autre côté, des logettes meublées d’un galetas, d’une cruche de grès, d’un crucifix, fermées, elles aussi, par des portes bardées de fer, et, au milieu, des religieuses ou des moines, à genoux sur le carreau, la face découpée sur le feu d’un nimbe, les yeux au ciel, les mains jointes, envolés, dans l’extase, près d’un pot où fleurit un lys.

Enfin, au fond de la toile, entre ces deux haies de maisons, monte une grande allée au bout de laquelle, dans un ciel pommelé, Dieu le père assis, avec le Christ à sa droite, et, tout autour d’eux, des choeurs de Séraphins jouant de l’angélique et de la viole ; et Dieu le père immobile sous sa haute tiare, la poitrine couverte par sa longue barbe, tient une balance dont les plateaux s’équilibrent, les saints captifs expiant à mesure, par leurs pénitences et leurs prières, les blasphèmes des scélérats et des fous.

Il faut avouer, se disait Durtal, que cette rue est bien particulière, qu’elle est même probablement, à Paris, unique, car elle réunit, sur son parcours, les vertus et les vices qui, dans les autres arrondissements, se disséminent, d’habitude, malgré les efforts de l’église, le plus loin qu’ils peuvent, les uns des autres.

Il était arrivé, en devisant, près de Sainte-anne ; alors la rue s’aéra et les maisons baissèrent ; elles n’eurent plus qu’un, que deux étages, puis, peu à peu, elles s’espacèrent, ne furent plus reliées, les unes aux autres, que par des bouts déplâtrés de murs.

C’est égal, se disait Durtal, si ce coin de rue est dénué de prestige, il est, en revanche, bien intime ; au moins ici, on est dispensé d’admirer le décor saugrenu de ces modernes agences qui exposent dans leurs vitrines, ainsi que de précieuses denrées, des piles choisies de bûches et, dans des compotiers de cristal, les dragées des anthracites et les pralines des cokes.

Et puis voici une ruelle vraiment cocasse et il regardait une sente qui descendait en pente roide dans une grande rue où l’on apercevait le drapeau tricolore en zinc d’un lavoir ; et il lut ce nom : rue de l’Ebre.

Il s’y engagea : elle mesurait quelques mètres à peine, était arrêtée dans toute sa longueur, à droite, par un mur derrière lequel on entrevoyait des masures éclopées, surmontées d’une cloche. Une porte cochère treillissée d’un guichet carré s’enfonçait dans ce mur qui s’élevait à mesure qu’il descendait et finissait par se trouer de croisées rondes, par s’élever en une petite bâtisse que dépassait un clocher si bas que sa pointe n’atteignait même pas la hauteur de la maison de deux étages, située en face.

De l’autre côté, c’était une glissade de trois bicoques, collées les unes contre les autres ; des tuyaux de zinc rampaient, en montant comme des ceps, se ramifiaient comme les tiges d’une vigne creuse, le long des murs ; des fenêtres baîllaient sur des caisses rouillées de plomb. L’on discernait dans de vagues cours d’affreux taudis ; dans l’un, était un galetas où dormaient des vaches ; dans les deux autres, s’ouvraient une remise de voitures à bras et une bibine derrière les barreaux de laquelle apparaissaient des goulots capsulés de litres.

Ah ça, mais, c’est une église, se dit Durtal, en regardant le petit clocher et les trois ou quatre baies rondes qui semblaient découpées dans le papier d’émeri que simulait le mortier noir et rugueux du mur ; où est l’entrée ?

Il la découvrit, au tournant de cette sente qui se jetait dans la rue de la Glacière. Un porche minuscule donnait accès dans la bâtisse.

Il poussa la porte, pénétra dans une grande pièce, une sorte de hangar fermé peint en jaune, au plafond plat, traversé de poutrelles de fer badigeonnées de gris, liserées de filets d’azur et ornées de becs de gaz de marchand de vins. Au fond, un autel en marbre, six cierges allumés, des fleurs en papier et des colifichets dorés, des candélabres plantés de bougies et sous le tabernacle, un tout petit Saint-sacrement qui scintillait en réverbérant le feu des cierges.

Il faisait à peine clair, les vitres des croisées ayant été peinturlurées à cru de bandes d’indigo et de jaune serin ; on gelait, le poêle n’étant pas allumé et l’église, pavée de carreaux de cuisine, ne possédant aucun paillasson, aucun tapis.

Durtal s’emmitoufla de son mieux et s’assit. Ses yeux finirent par s’habituer à l’obscurité de cette salle ; ce qu’il apercevait devant lui était étrange ; sur des rangées de chaises, en face du choeur, des formes humaines, noyées dans des flots de mousseline blanche, étaient posées. Aucune ne bougeait.

Soudain, par une porte de côté, une religieuse, également enveloppée, de la tête aux pieds, dans un grand voile, entra. Elle longea l’autel, s’arrêta au milieu, tomba par terre, baisa le sol et, d’un effort de reins, sans même s’aider des bras, se mit debout ; elle s’avança, muette, dans l’église, frôla Durtal qui discerna sous la mousseline une magnifique robe d’un blanc de crème, une croix d’ivoire pendue au cou, une cordelière et un chapelet blancs à la ceinture.

Elle alla jusqu’à la porte d’entrée et, là, monta par un petit escalier dans une tribune qui dominait l’église.

Qu’est-ce que cet ordre si somptueusement vêtu, installé dans la misérable chapelle de ce quartier, se demandait-il ?

Peu à peu, maintenant, la salle s’emplissait ; des enfants de choeur en rouge avec des pèlerines bordées de poils de lapin allumèrent les candélabres, sortirent, ramenèrent un prêtre, habillé d’une chape d’occasion, à grandes fleurs, un prêtre maigre et jeune, qui s’assit et, d’un ton grave, chanta la première antienne des vêpres.

Et subitement, Durtal se retourna. Dans la tribune, un harmonium soutenait les répons d’inoubliables voix. Ce n’était plus la voix de la femme, mais une voix tenant de celle de l’enfant, adoucie, mondée, épointée du bout, et de celle de l’homme, mais écorcée, plus délicate et plus ténue, une voix asexuée, filtrée par les litanies, blutée par les oraisons, passée aux cribles des adorations et des pleurs.

Le prêtre, toujours assis, chanta le premier verset de l’immuable psaume Dixit Dominus Domino meo.

Et Durtal vit en l’air, dans la tribune, de longues statues blanches, tenant en main des livres noirs, chantant lentement, les yeux au ciel. Une lampe éclaira l’une de ces figures qui, pendant une minute, se pencha un peu et il aperçut, sous le voile relevé, un visage attentif et dolent, très pâle.

Les Vêpres alternaient maintenant leurs strophes, chantées, les unes par les religieuses, en haut, les autres, par les moniales, en bas. La chapelle était presque pleine ; un pensionnat de jeunes filles voilées de blanc emplissait un côté ; des petites bourgeoises tristement vêtues, des gosses qui jouaient avec leurs poupées, occupaient l’autre. A peine quelques femmes du peuple en sabots et pas un homme.

L’atmosphère devenait extraordinaire. Positivement le brasier des âmes tiédissait la glace de cette pièce ; ce n’étaient plus ces vêpres opulentes, telles qu’on les célèbre, le dimanche, à Saint-Sulpice, c’étaient les vêpres des pauvres, des vêpres intimes, en plain-chant de campagne, suivies par les fidèles avec une ferveur prodigieuse, dans un recueillement de silence inouï.

Durtal se crut transporté, hors barrière, au fond d’un village, dans un cloître ; il se sentait amolli, l’âme bercée par la monotone ampleur de ces chants, ne discernant plus la fin des psaumes qu’au retour de la doxologie, au Gloria patri et filio qui les séparait les uns des autres.

Il eut un élan véritable, un sourd besoin de supplier l’incompréhensible, lui aussi ; environné d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu, qu’il participait même de loin aux tendresses réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que Saint Paphnuce enseigna à la courtisane Thaïs, alors qu’il lui cria : « Tu n’es pas digne de nommer Dieu, tu prieras seulement ainsi : qui plasmasti me, miserere mei, toi qui m’as créée, aie pitié de moi ». Il balbutia l’humble phrase, pria, non par amour ou par contrition, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par regret de ne pouvoir aimer. Puis il songea à réciter le Pater, s’arrêta à cette idée que cette prière était la plus difficile de toutes à prononcer, lorsqu’on en pèse au trébuchet les phrases. N’y déclare-t-on pas, en effet, à Dieu, qu’on pardonne les offenses de son prochain ? Or, combien parmi ceux qui profèrent ces mots pardonnent aux autres ? Combien parmi les catholiques qui ne mentent point, lorsqu’ils affirment à celui qui sait tout qu’ils sont sans haine ?

Il fut tiré de ses réflexions par le silence subit de la salle. Les vêpres étaient terminées ; l’harmonium préluda encore et toutes les voix des nonnes s’élevèrent, en bas, dans le choeur, en haut dans la tribune, chantant le vieux Noël : Il est né le divin enfant.

Il écoutait, ému par la naïveté de ce cantique et, soudain, en une minute, brutalement, sans y rien comprendre, la posture de petites filles à genoux sur leurs chaises, devant lui, lui suscita d’infâmes souvenirs.

Il se rebiffa, dégoûté, voulut repousser l’assaut de ces hontes et elles persistèrent. Une femme, dont les perversions l’affolaient, revint le trouver là.

Il revit, sous les chemisettes de dentelles et de soie, renfler les chairs ; ses mains tremblèrent et, fiévreusement, elles ouvrirent les abjectes et les délicieuses cassolettes de cette fille.

Tout à coup, cette hallucination cessa ; machinalement, son oeil était attiré vers le prêtre qui le regardait en parlant bas à un bedeau.

Il perdit la tête, s’imagina que ce prêtre devinait ses pensées et le chassait, mais cette idée était si folle qu’il haussa les épaules et plus sagement se dit que l’on ne recevait sans doute pas d’hommes dans ce couvent de femmes, que l’abbé venait de l’apercevoir et lui dépêchait le bedeau pour le prier de sortir.

Il venait en effet droit à lui ; Durtal s’apprêtait à prendre son chapeau, quand, d’un ton tout à fait persuasif et docile, cet employé lui dit : la procession va commencer ; il est d’usage que les messieurs marchent derrière le Saint-sacrement ; bien que vous soyez le seul homme ici, Monsieur L’Abbé a pensé que vous ne refuseriez pas de suivre le cortège qu’on va former.

Ahuri par cette demande, Durtal eut un geste vague dans lequel le bedeau crut discerner une adhésion.

Mais non, se dit-il, lorsqu’il fut seul ; je ne veux pas du tout me mêler à la cérémonie ; d’abord, je n’y connais rien et je gafferais, ensuite je ne veux pas me couvrir de ridicule. Il s’apprêtait à filer sans bruit, mais il n’eut pas le temps d’exécuter son projet ; l’huissier lui apportait un cierge allumé et l’invitait à l’accompagner. Il fit alors contre fortune bon coeur et tout en se répétant : ce que je dois avoir l’air couenne ! Il s’achemina derrière cet individu jusqu’à l’autel.

Là le bedeau l’arrêta et le pria de ne plus bouger. Toute la chapelle était maintenant debout ; le pensionnat de jeunes filles se divisait en deux files précédées d’une femme portant une bannière. Durtal s’avança devant le premier rang des religieuses.

Les voiles baissés devant les profanes, dans l’église même, étaient levés devant le Saint-sacrement, devant Dieu. Durtal put examiner ces soeurs pendant une seconde ; sa désillusion fut d’abord complète. Il se les figurait pâles et graves comme la nonne qu’il avait entrevue dans la tribune et presque toutes étaient rouges, tachées de son, et croisaient de pauvres doigts boudinés et crevés par les engelures. Elles avaient des visages gonflés et semblaient toutes commencer ou terminer une fluxion ; elles étaient évidemment des filles de la campagne ; et les novices reconnaissables à leurs robes grises, sous le voile blanc, étaient plus vulgaire encore ; elles avaient certainement travaillé dans des fermes ; et, pourtant, à les regarder ainsi tendues vers l’autel, l’indigence de leurs faces, l’horreur de leurs mains bleuies par le froid, de leurs ongles crénelés, cuits par les lessives, disparaissaient ; les yeux humbles et chastes, prompts aux larmes de l’adoration sous les longs cils, changeaient en une pieuse simplesse la grossièreté des traits. Fondues dans la prière, elles ne voyaient même pas ses regards curieux, ne soupçonnaient même point qu’un homme était là qui les épiait.

Et Durtal enviait l’admirable sagesse de ces pauvres filles qui avaient seules compris qu’il était dément de vouloir vivre. Il se disait : l’ignorance mène au même résultat que la science. Parmi les carmélites, il est des femmes riches et jolies qui ont vécu dans le monde et l’ont quitté, convaincues à jamais du néant de ses joies, et ces religieuses-ci, qui ne connaissent évidemment rien, ont eu l’intuition de cette vacuité qu’il a fallu des années d’expérience aux autres pour acquérir. Par des voies différentes, elles sont arrivées au même rond-point. Puis, quelle lucidité révèle cette entrée dans un ordre ! Car enfin, si elles n’avaient pas été recueillies par le Christ, elles seraient devenues quoi, ces malheureuses ? Mariées à des pochards et martelées de coups ; ou bien servantes dans des auberges, violées par leurs patrons, brutalisées par les autres domestiques, condamnées aux couches clandestines, vouées au mépris des carrefours, aux dangers des retapes ! Et, sans rien savoir, elles ont tout évité ; elles demeurent innocentes, loin de ces périls et loin de ces boues, soumises à une obéissance qui n’est plus ignoble, disposées par leur genre de vie même à éprouver, si elles en sont dignes, les plus puissantes allégresses que l’âme de la créature humaine puisse ressentir !

Elles restent peut-être encore des bêtes de somme, mais elles sont les bêtes de somme du bon Dieu, au moins !

Il en était là de ses réflexions quand le bedeau lui fit un signe. Le prêtre, descendu de l’autel, tenait le petit ostensoir ; la procession des jeunes filles s’ébranlait maintenant devant lui. Durtal passa devant le rang des religieuses qui ne se mêlèrent pas au cortège et, le cierge à la main, il suivit le bedeau qui portait derrière le prêtre un parasol tendu de soie blanche.

Alors, de sa voix traînante d’accordéon grandi, l’harmonium, du haut de la tribune, emplit l’église, et les nonnes, debout à ses côtés, entonnèrent le vieux chant rythmé tel qu’un pas de marche, l’Adeste fideles, tandis qu’en bas les moniales et les fidèles scandaient, après chaque strophe, le doux et pressant refrain Venite adoremus.

La procession tourna, plusieurs fois, autour de la chapelle, dominant les têtes courbées dans la fumée des encensoirs que les enfants de choeur brandissaient, en se retournant, à chaque halte, devant le prêtre.

Eh bien, mais je ne m’en suis pas trop mal tiré, se dit Durtal, lorsqu’ils furent revenus devant l’autel. Il croyait que son rôle avait pris fin, mais, sans lui demander, cette fois, son avis, le bedeau le pria de s’agenouiller, à la barre de communion, devant l’autel.

Il se sentait mal à l’aise, gêné de se savoir ainsi, derrière le dos, tout ce pensionnat, tout ce couvent ; puis il n’avait pas l’habitude de cette posture ; il lui sembla qu’on lui enfonçait des coins dans les jambes, qu’on le soumettait, comme au Moyen Age, à la torture. Embarrassé par son cierge qui coulait et menaçait de le cribler de taches, il remuait doucement sur place, tentant d’émousser, en glissant le bas de son paletot sous ses genoux, le coupant des marches ; mais il ne faisait, en bougeant, qu’aggraver son mal ; ses chairs refoulées s’inséraient entre les os et son épiderme froissé brûlait. Il finit par suer d’angoisse, craignant de distraire la ferveur de la communauté par une chute ; et la cérémonie s’éternisait ! à la tribune, les religieuses chantaient, mais il ne les écoutait plus et déplorait la longueur de cet office.

Enfin, le moment de la bénédiction s’apprêta.

Alors, malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, Durtal oublia ses souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi placé, tel qu’un capitaine à la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges ; et, lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre, se retournant, fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, Durtal demeura, le corps incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à passer inaperçu, Là-Haut, au milieu de cette foule pieuse.

Le psaume Laudate Dominum omnes gentes retentissait encore, quand le bedeau vint lui enlever son cierge. Durtal fut sur le point de jeter un cri, alors qu’il fallut se mettre debout ; ses genoux engourdis craquaient et leurs charnières ne manoeuvraient plus.

Il finit néanmoins par regagner, cahin-caha, sa place ; il laissa s’écouler la foule, et, s’approchant du bedeau, il lui demanda le nom de ce couvent et l’ordre auquel appartenaient ces religieuses.

Ce sont des franciscaines missionnaires de Marie, répondit cet homme, mais ce sanctuaire n’est pas leur propriété, comme vous semblez le croire ; c’est une chapelle de secours qui dépend de la paroisse de Saint-Marcel de la Maison-Blanche ; elle est seulement reliée par un couloir à la maison que ces soeurs occupent là, derrière nous, dans la rue de l’Ebre. Elles suivent, en somme, les offices au même titre que vous, que moi, et elles tiennent, pour les enfants du quartier, école.

Elle est attendrissante cette petite chapelle, se dit Durtal, lorsqu’il fut seul. Elle est vraiment appariée à l’endroit qu’elle abrite, à la triste rivière des tanneurs qui coule, en deçà de la rue de la Glacière, dans les cours. Elle me fait l’effet d’être à Notre-Dame de Paris ce que sa voisine la Bièvre est à la Seine. Elle est le ruisselet de l’église, la panne pieuse, la misérable banlieue du culte !

Et elles sont aussi indigentes et exquises les voix au sexe indécis ou fondu de ces pauvres nonnes ! Et Dieu sait pourtant si j’exècre la voix de la femme dans le lieu saint, car elle reste quand même impure. Il me semble que la femme apporte toujours avec elle les miasmes permanents de ses malaises et qu’elle fasse tourner les psaumes. Puis, quand même, la vanité, la concupiscence sourdent de la voix mondaine et ses cris d’adoration auprès de l’orgue ne sont que les cris de l’instance charnelle, ses plaintes même dans les hymnes liturgiques les plus sombres ne s’adressent que des lèvres à Dieu, car, au fond, la femme ne pleure que le médiocre idéal du plaisir terrestre qu’elle ne peut atteindre. Aussi, comme je comprends que l’Eglise l’ait rejetée de ses offices et qu’elle emploie, pour ne pas contaminer l’étole musicale de ses proses, la voix de l’enfant et de l’homme, voire même celle du castrat.

Et cependant dans les couvents de femmes, cela change ; il est certain que la prière, que la communion, que les abstinences, que les voeux, épurent le corps et l’âme et l’odeur vocale qui s’en dégage. Leurs effluves donnent à la voix des religieuses, si écrue, si mal équarrie qu’elle puisse être, ses chastes inflexions, ses naïves caresses d’amour pur ; ils la ramènent aux sons ingénus de l’enfance.

Dans certains ordres, ils semblent même l’émonder de la plupart de ses branches et concentrer les filets de sève qui restent sur quelques tiges ; et il songeait à un monastère de carmélites où il était parfois allé, se rappelait leurs voix défaillantes, presque mortes, dont le peu de santé s’était réfugié dans trois notes, des voix ayant perdu les couleurs musicales de la vie, les teintes du grand air, ne conservant plus, dans le cloître, que celles des costumes qu’elles semblaient refléter, des sons blancs et bruns, des sons chastes et sombres.

Ah ! ces Carmélites, il y repensait maintenant, tandis qu’il descendait la rue de la Glacière ; et il évoquait une prise de voile dont le souvenir l’emballait, chaque fois qu’il rêvait à des couvents. Il se revoyait, un matin, dans la petite chapelle de l’avenue de Saxe, une chapelle de style ogival, espagnol, percée d’étroites fenêtres tendues de vitraux si foncés que la lumière séjournait dans leurs couleurs, sans éclairer.

Au fond, se dressait, dans l’ombre, le maître-autel, surélevé de six marches ; à sa gauche, une grande grille de fer en forme d’ogive était voilée d’un rideau noir et, du même côté, mais presque au bas de l’autel alors, une petite ogive tracée sur un mur plein, s’allongeait en lancette, trouée, au milieu, d’une ouverture simulant une sorte de chatière carrée, un cadre sans panneau, vide.

Ce matin-là, cette chapelle, froide et obscure, rutilait, incendiée par des taillis de cierges et l’odeur d’un encens non altéré, comme celui des autres églises, par des benjoins et des gommes, l’emplissait d’une fumée sourde ; elle regorgeait de monde. Tapi dans un coin, Durtal s’était retourné, et avait, ainsi que ses voisins, suivi du regard le dos des thuriféraires et des prêtres qui se dirigeaient vers l’entrée. Et la porte s’était brusquement écartée et il avait eu, dans une explosion de jour, la vision rouge du cardinal-archevêque de Paris, traversant la nef, branlant une tête chevaline précédée d’un grand nez à lunettes, voûtant sa haute taille, la penchant tout d’un côté, bénissant d’une longue main tordue, telle qu’une patte de crabe, les assistants.

Il était monté avec sa suite à l’autel, s’était agenouillé sur un prie-dieu ; puis on lui avait enlevé sa pèlerine, on lui avait passé une chasuble de soie, à croix claire, tissée d’argent, et la messe avait commencé. Un peu avant la communion, le voile noir avait été doucement tiré, derrière la haute grille, et dans un jour bleuâtre pareil à une nuit de lune, Durtal avait entrevu des fantômes blancs qui glissaient et des étoiles qui clignotaient en l’air et, tout contre la grille, une forme de femme, agenouillée, immobile sur le sol, tenant, elle aussi, une étoile au bout d’un cierge. La femme ne bougeait pas, mais l’étoile tremblait ; puis quand le moment de la communion avait été proche, la femme s’était levée, avait disparu et sa tête, comme décapitée, était venue remplir le cadre du guichet ouvert dans la lancette.

Penché en avant, il avait alors aperçu, pendant une seconde, une figure morte, les paupières tombées ; blanche, sans yeux, de même que les statues en marbre de l’antique. Et tout s’était effacé avec le cardinal, courbé, le saint ciboire à la main, sur la chatière.

Ce fut si prompt qu’il se demanda s’il n’avait pas rêvé ; la messe s’était achevée. L’on entendait, derrière la claire-voie de fer, des psalmodies lamentables, des chants lents, traînés, pleurés toujours sur les mêmes notes ; des lueurs vagabondes et des formes blanches passaient dans l’azur fluide des encens. Mgr Richard s’était alors assis, mitre en tête, et il interrogeait la postulante, revenue à sa place, agenouillée devant lui, derrière la grille.

Il parlait à voix basse ; on ne pouvait l’entendre. Toute la chapelle se penchait pour écouter la novice prononcer ses voeux, mais l’on ne percevait qu’un long murmure. Durtal se rappelait qu’il avait joué des coudes, qu’il était parvenu à s’approcher du choeur et que, là, au travers des barres croisées de la herse, il avait aperçu la femme en blanc, étendue à plat ventre, dans un cadre de fleurs ; et tout le couvent défilait, en se courbant sur elle, entonnait le chant des trépassés, l’aspergeait d’eau bénite, comme une morte !

C’est admirable ! s’écria-t-il, soulevé dans la rue par le souvenir de cette scène, — et il se disait : la vie ! La vie de ces femmes ! Coucher sur une paillasse piquée de crins, sans oreiller ni draps ; jeûner sept mois de l’année sur douze, sauf les dimanches et les jours de fêtes ; toujours manger, debout, des légumes et des aliments maigres ; rester sans feu, l’hiver ; psalmodier pendant des heures, sur des dalles glacées ; se châtier le corps, être assez humble pour, si l’on a été douillettement élevée, accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les plus viles ; prier, dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort ! Faut-il qu’elles aient pitié de nous et qu’elles tiennent à expier l’imbécillité de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte à comprendre les joies suppliciées de telles âmes !

On ne se sent pas très fier de soi, quand on songe aux carmélites et même à ces humbles franciscaines qui sont cependant plus vulgaires. Il est vrai que celles-là n’appartiennent pas à un ordre contemplatif, mais, c’est égal, leurs règles sont assez rigides, leur existence est assez dure pour qu’elles puissent, elles aussi, compenser par leurs oraisons et par leurs oeuvres les excès de la ville qu’elles protègent.

Il s’exaltait, en pensant aux monastères. Ah ! être terré chez eux, à l’abri des mufles, ne plus savoir si des livres paraissent, si des journaux s’impriment, ignorer pour jamais ce qui se passe, hors de sa cellule, chez les hommes ! — et parfaire le bienfaisant silence de cette vie murée, en se nourrissant d’actions de grâces, en se désaltérant de plain-chant, en se saturant avec les inépuisables délices des liturgies !

Puis, qui sait ? à force de bonne volonté, de suppliques ardentes, parvenir à l’approcher, à l’entretenir, à le sentir près de soi, presque content de sa créature, peut-être ! Et il évoquait les allégresses de ces abbayes où Jésus vivait. Il se rappelait cet étonnant couvent d’Unterlinden, près de Colmar, où, au treizième siècle, ce n’était pas une, deux nonnes, c’était le monastère tout entier qui surgissait, éperdu, devant le Christ dans des cris de joie : des religieuses s’élevaient au-dessus de terre, d’autres entendaient des chants séraphiques ou sécrétaient de leurs corps épuisés des baumes ; d’autres encore devenaient diaphanes ou se nimbaient d’étoiles ; tous les phénomènes de la vie contemplative étaient visibles dans la haute école de mystique que fut ce cloître.

Emballé comme il l’était, il se trouva devant sa porte, sans même se souvenir de la route qu’il avait prise et, une fois dans sa chambre, il eut une distension et un éclat d’âme. Il avait envie de remercier, de demander miséricorde, d’appeler, il ne savait qui, de quérir il ne savait quoi. Et soudain ce besoin de s’épancher, de sortir de lui-même, se précisa et il tomba à genoux, disant à la Vierge :

— Ayez pitié, écoutez-moi ; j’aime mieux tout plutôt que de rester ainsi, que de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines ! Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun courage pour commencer les hostilités, pour me combattre ! Ah ! Si vous vouliez ! Je sais bien que c’est fort d’oser vous supplier, alors que l’on n’est même pas résolu à retourner son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur son fond, pour en faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais... mais... que voulez-vous, je me sens si débile, si peu sûr de moi, qu’en vérité, je recule !

Oh ! tout de même ce que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je ne sais où, dans un cloître ! Mon Dieu ! C’est fou ce que je vous raconte, car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et l’on ne m’y recevrait pas d’ailleurs !

Et il se fit cette réflexion.

Pour une fois que je suis moins sec, moins malpropre que de coutume, je ne trouve à dire à la Vierge que des insanités et des niaiseries, alors qu’il serait si simple de solliciter son pardon, de l’implorer pour qu’elle ait pitié de ma vie déserte, pour qu’elle m’aide à résister aux sommations de mes vices, à ne plus payer, ainsi que je le fais, les redevances des nerfs, l’impôt des sens !

C’est égal, reprit-il, en se relevant, en voilà assez. Je ferai au moins le peu que je puis ; sans plus tarder, j’irai chez l’abbé, demain, je lui expliquerai mes litiges d’âme et nous verrons bien après !




CHAPITRE V

Il éprouva un véritable soulagement lorsque la bonne lui répondit : Monsieur L’Abbé est chez lui. Il entra dans un petit salon et attendit que le prêtre, qu’il entendait converser avec une personne dans une autre chambre, fût seul.

Il regardait cette petite pièce et constatait que rien n’était changé depuis sa dernière visite. Elle restait meublée d’un divan de velours dont le rouge jadis incarnat était devenu de ce rose fané qu’a la confiture de framboise bue par du pain. Il y avait, en outre, deux fauteuils Voltaire, placés de chaque côté d’une cheminée que paraient une pendule Empire et des vases de porcelaine remplis de sable dans lequel s’enfonçaient des tiges de roseaux secs. En un coin, contre le mur, sous un ancien crucifix de bois, on apercevait un prie-Dieu où la place des genoux était marquée ; une table ovale, au milieu ; quelques gravures pieuses le long des murs ; et c’était tout.

Ça sent l’hôtel et le logis de la vieille fille, se dit Durtal. La vulgarité des meubles, des rideaux en damas déteint, des cloisons tapissées d’un papier de tenture, semé de bouquets de pavots, et de fleurs des champs aux teintes inexactes, rappelait, en effet, les chambres garnies au mois, mais certains détails, d’abord la méticuleuse propreté de la pièce, les coussins de tapisserie posés sur le divan, les ronds de sparterie sous les chaises, un hortensia semblable à un chou-fleur peint, placé dans un cache-pot couvert d’une dentelle, évoquaient, d’autre part, l’intérieur futile et glacé d’une dévote.

Il n’y manquait alors qu’une cage à serins, des photographies dans des cadres de peluche, des coquillages et des pelotes.

Durtal en était là de ses réflexions quand l’abbé survint, lui tendit la main, tout en lui reprochant doucement son abandon.

Durtal s’excusa de son mieux, prétexta des occupations inaccoutumées, de longs ennuis.

— Et notre bienheureuse Lydwine, qu’en faites-vous ?

— Ah ! Je n’ai même pas commencé sa vie ; je ne suis vraiment point dans un état d’âme qui me permette de l’aborder.

L’accent découragé de Durtal surprit le prêtre.

— Voyons, qu’est-ce qu’il y a ? puis-je vous être utile ?

— Je ne sais, Monsieur L’Abbé ; j’ai un peu honte de vous entretenir de semblables misères ; et subitement, il se débonda, épandant, au hasard des mots, ses plaintes, avouant l’inconscience de sa conversion, ses débats avec sa chair, son respect humain, son éloignement des pratiques ecclésiales, son aversion pour tous les rites exigés, pour tous les jougs.

L’abbé l’écoutait sans broncher, le menton dans sa main.

— Vous avez plus de quarante ans, dit-il, lorsque Durtal se tut ; vous avez franchi l’âge où avant toute impulsion d’idées, c’est l’éveil de la chair qui suscite les tentations ; maintenant, vous en êtes à cette période où ce sont les pensées lubriques qui se présentent d’abord à l’imagination, avant que les sens ne tressaillent. Il s’agirait donc de combattre moins votre corps endormi que votre âme qui le stimule et le trouble. D’autre part, vous avez des lots arriérés de tendresses à placer ; pas de femme, pas d’enfants qui les puissent prendre ; de sorte que, les affections refoulées par le célibat, vous finissez par les reporter là où elles eussent dû tout d’abord aller ; votre faim d’âme, vous tentez de la contenter dans les chapelles et, comme vous hésitez, comme vous n’avez pas le courage de vous arrêter à une décision, de rompre une bonne fois, avec vos vices, vous en êtes arrivé à cet étrange compromis : réserver votre tendresse pour l’Eglise et les manifestations de cette tendresse pour les filles. Voilà, si je ne me trompe, votre bilan exact. Eh bien ! Mais, mon Dieu, il ne faut pas trop vous plaindre ; car, voyez-vous, l’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme. Quand le ciel vous a départi cette grâce de n’être pas pris par les sentiments, avec un peu de bonne volonté tout s’arrange.

— Il est indulgent, ce prêtre, pensa Durtal.

— Oui, mais, reprit l’abbé, vous ne pouvez rester toujours entre deux selles ; le moment va venir où il faudra enjamber l’une et repousser l’autre...

Et regardant Durtal qui baissait le nez sans répondre.

— Priez-vous seulement ? — Je ne vous demande pas si vous faites oraison le matin, car tous ceux qui finissent par s’engager dans la voie divine, après avoir vagabondé, pendant des années, au hasard des routes, n’invoquent pas le Seigneur, dès leur réveil. L’âme se croit mieux portante au lever du jour, elle s’estime plus solide et elle profite aussitôt de cette passagère énergie pour oublier Dieu. Mais il en est d’elle ainsi que du corps lorsqu’il est malade. Dès que la nuit vient, les affections s’aggravent, les douleurs assoupies se réveillent, la fièvre qui dormait se ranime, les ordures ressuscitent et les plaies ressaignent, et alors elle songe au divin Thaumaturge, elle songe au Christ. Priez-vous le soir ?

— Parfois... et c’est difficile pourtant ! Les après-midi sont encore possibles, mais, vous le dites justement, quand le jour disparaît, les maux sévissent. C’est toute une chevauchée d’idées obscènes qui me passe alors dans la cervelle ! Allez donc vous recueillir dans ces moments-là.

— Si vous ne vous sentez pas la force de résister, dans la rue ou chez vous, pourquoi ne vous réfugiez— vous point dans les églises ?

— Mais elles sont fermées lorsqu’on a le plus besoin d’elles, le clergé couche Jésus aussitôt que la nuit tombe !

— Je le sais ; mais si la plupart des églises sont closes, il en est quelques-unes pourtant qui restent entre-bâillées assez tard. Tenez, Saint-Sulpice est du nombre ; puis, il en est encore une qui demeure ouverte tous les soirs et qui, par tous les temps, assure les prières et les chants du salut à ses visiteurs : Notre-Dame des Victoires ; vous la connaissez, je pense.

— Oui, Monsieur l’abbé. Elle est laide à faire pleurer, elle est prétentieuse, elle est baroque et ses chantres y barattent une margarine de sons vraiment rances ! Je ne la fréquenterais donc pas comme Saint-Séverin et Saint-Sulpice, pour y admirer l’art des anciens « Logeurs du bon Dieu », ou y écouter, même falsifiées, les amples et les familières mélodies du plain-chant. Notre-Dame des Victoires est, au point de vue esthétique, nulle, et j’y suis allé quelquefois pourtant, parce que, seule, à Paris, elle possède l’irrésistible attrait d’une piété sûre, parce que, seule, elle conserve intacte l’âme perdue des temps. à quelque heure qu’on y aille, dans un silence absolu, des gens prosternés y prient ; elle est pleine lorsqu’on l’ouvre et elle est encore pleine quand on la ferme ; c’est un va-et-vient continu de pèlerins, issus de tous les quartiers de Paris, débarqués de tous les fonds de la province et il semble que chacun d’eux alimente, avec les prières qu’il apporte, l’immense brasier de foi dont les flammes se renouvellent, sous ses cintres enfumés, ainsi que ces milliers de cierges qui se succèdent, en brûlant, du matin au soir, devant la Vierge.

Eh bien ! Moi, qui recherche dans les chapelles les coins les plus déserts, les endroits les plus sombres, moi qui exècre les cohues, je me mêle presque volontiers aux siennes. C’est que, là, chacun s’isole et que néanmoins chacun s’entr’aide ; l’on ne voit même plus les corps humains qui vous environnent, mais l’on sent le souffle des âmes qui vous entourent. Si réfractaires, si humide que l’on puisse être, l’on finit par prendre feu à ce contact et l’on s’étonne de se trouver tout à coup moins vil ; il me semble que les prières qui, autre part, lorsqu’elles me sortent des lèvres, retombent, épuisées et presque froides sur le sol, s’élancent dans ce lieu, sont emportées, soutenues par les autres, et qu’elles s’échauffent et qu’elles planent et qu’elles vivent !

A Saint-Séverin, j’ai bien éprouvé déjà cette sensation d’une assistance s’épandant des piliers et coulant des voûtes, mais, tout bien considéré, ces secours étaient plus faibles. Peut-être que, depuis le Moyen Age, cette église use, à force de ne pas les renouveler, les célestes effluves dont elle est chargée ; tandis qu’à Notre-Dame, cette aide qui jaillit des dalles est continuellement vivifiée par la présence ininterrompue d’une ardente foule. Dans l’une, c’est la pierre imprégnée, c’est l’église même qui vous réconforte, dans l’autre c’est surtout la ferveur des multitudes qui l’emplissent.

Et puis, j’ai cette impression bizarre que la Vierge, attirée, retenue par tant de foi, ne fait que séjourner dans les autres églises, qu’elle n’y va qu’en visite, tandis qu’elle est installée à demeure, qu’elle réside réellement à Notre-Dame.

L’abbé souriait.

— Allons, je vois que vous la connaissez et que vous l’aimez ; et pourtant, cette église n’est pas située sur notre rive gauche, hors de laquelle il n’est point de sanctuaire qui vaille, m’avez-vous dit, un jour.

— Oui, et cela m’étonne — d’autant qu’elle se dresse en plein quartier commerçant, à deux pas de la Bourse dont elle peut entendre les cris ignobles !

— Et elle fut elle-même une Bourse, répliqua l’abbé.

— Comment ?

— Après avoir été baptisée par des moines et avoir servi de chapelle aux augustins déchaux, elle a, pendant la Révolution, subi les derniers outrages ; la Bourse s’est installée dans ses murs.

— J’ignorais ce détail, s’écria Durtal.

— Mais, reprit l’abbé, il en fut d’elle comme de ces Saintes qui, si l’on en croit leurs biographes, recouvrèrent dans une vie d’oraisons la virginité qu’elles avaient autrefois perdue. Notre-Dame s’est lavée de son stupre et, bien qu’elle soit relativement jeune, elle est aujourd’hui saturée d’émanations, injectée d’effluences angéliques, pénétrée de sels divins ; elle est pour les âmes infirmes ce que certaines stations thermales sont pour le corps. On y fait des saisons, on y accomplit des neuvaines, on y obtient des cures.

Eh bien ! Revenons à nos moutons, je vous disais donc que vous agiriez sagement, en allant, les mauvais soirs, assister au salut dans cette église ; je serais surpris si vous n’en sortiez pas émondé et vraiment calme.

— S’il n’a que cela à m’offrir, c’est peu, pensa Durtal. Et, après un silence découragé, il reprit :

— Mais, Monsieur l’abbé, quand même je fréquenterais ce sanctuaire et suivrais les offices des autres églises, alors que les tentations m’assaillent ; quand même je me confesserais et m’approcherais des sacrements, à quoi cela m’avancerait-il ? Je rencontrerais, en sortant, une femme dont la vue me tisonnerait les sens ; eh bien ! Ce serait, comme après mes départs énervés de Saint-Séverin ; l’attendrissement même que j’aurais eu dans la chapelle me perdrait, je suivrais la femme.

— Qu’en savez-vous ? — Et subitement le prêtre se leva et arpenta la chambre.

— Vous n’avez pas le droit de parler ainsi, car la vertu du sacrement est formelle ; l’homme qui a communié n’est plus seul. Il est armé contre les autres et défendu contre lui-même ; et se croisant les bras devant Durtal, il s’exclama :

— Perdre son âme pour le plaisir de projeter un peu de boue hors de soi, car c’est cela votre amour humain ! Quelle démence ! — Et depuis le temps que vous vous réprouvez, cela ne vous dégoûte point ?

— Si, je me dégoûte-mais après que mes porcheries sont satisfaites. — Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir...

— Soyez tranquille, fit l’abbé qui se rassit, vous l’avez...

Et voyant que Durtal hochait la tête.

— Rappelez-vous ce que dit sainte Térèse : « une peine des commençants, c’est de ne pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes ; ils l’ont pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir Dieu. » ; méditez cette phrase, elle s’applique à vous, car cette répulsion de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets et vous avez le désir de servir le Seigneur, puisque vous vous débattez, en somme, pour aller à lui.

Il y eut un instant de silence.

— Enfin, Monsieur L’Abbé, que me conseillez-vous ?

— Je vous recommande de prier chez vous, à l’église, le plus que vous pourrez, partout. Je ne vous prescris aucun remède religieux, je vous invite tout bonnement à mettre à profit quelques préceptes d’hygiène pieuse ; nous verrons après.

Durtal restait indécis, mécontent de même que ces malades qui en veulent aux médecins lorsque, pour les contenter, ceux-ci ne leur ordonnent que de pâles drogues.

Le prêtre se mit à rire.

— Avouez, fit-il, en le regardant bien en face, avouez que vous vous dites : ce n’était pas la peine de me déranger, car je ne suis pas plus avancé qu’avant ; ce brave homme de prêtre pratique la médecine expectante ; au lieu de me couper par des médicaments énergiques mes crises, il me lanterne, me recommande de me coucher de bonne heure, de ne pas attraper froid...

— Oh ! Monsieur l’abbé, protesta Durtal.

— Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou vous parler comme à une femme ; entendez-moi donc.

La façon dont s’est opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que la mystique appelle un attouchement divin ; seulement — et ceci est à remarquer — Dieu s’est passé de l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous ramener dans une voie que vous aviez depuis plus de vingt ans quittée.

Or, nous ne pouvons raisonnablement supposer que le Seigneur ait agi à la légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son oeuvre. Il la parfera donc, si vous n’y mettez aucun obstacle.

En somme vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains ; qu’en fera-t-il ? Je l’ignore, mais puisqu’il s’est réservé la conduite de votre âme, laissez-le agir ; patientez, il s’expliquera ; ayez confiance, il vous aidera ; contentez-vous de proférer avec le Psalmiste : Doce me facere voluntatem tuam, quia Deus meus es tu.

Je vous le répète, je crois à la vertu préventive, à la puissance formelle des sacrements. Je comprends très bien le système du père Milleriot qui forçait à communier des gens qu’il appréhendait de voir retomber dans leurs péchés, après. Pour toute pénitence, il les obligeait à recommunier encore et il finissait par les épurer avec les saintes espèces prises à de hautes doses. C’est une doctrine tout à la fois réaliste et surélevée...

Mais, rassurez-vous, reprit l’abbé, en regardant Durtal qui paraissait gêné, mon intention n’est pas d’expérimenter sur vous cette méthode ; au contraire, mon avis est que, dans l’état d’ignorance où nous sommes des volontés de Dieu, vous vous absteniez des Sacrements.

Car il faut que vous les désiriez, il faut que cela vienne de vous ou plutôt de lui ; cette soif de la pénitence, cette faim de l’eucharistie, vous l’aurez, dans un temps plus ou moins rapproché, soyez-en sûr. Eh bien ! Quand, n’y tenant plus, vous réclamerez le pardon et supplierez qu’on vous laisse approcher de la Sainte Table, alors nous verrons, nous lui demanderons de quelle manière il conviendra de s’y prendre pour vous sauver.

— Mais, il n’y a pas, je présume, plusieurs manières de se confesser et de communier...

— Evidemment, — aussi n’est-ce point cela que je veux dire ; non... mais...

Et le prêtre hésita, chercha ses mots.

— Il est bien certain, reprit-il, que l’art a été le principal véhicule dont le Sauveur s’est servi pour vous faire absorber la Foi. Il vous a pris par votre côté faible... ou fort, si vous aimez mieux. Il vous a imprégné de chefs-d’oeuvre mystiques ; il vous a persuadé et converti, moins par la voie de la raison que par la voie des sens ; et dame, ce sont là des conditions très spéciales dont il importe de tenir compte.

D’autre part, vous n’avez point une âme humble, une âme simple ; vous êtes une sorte de sensitive que la moindre imprudence, que la moindre maladresse d’un confesseur fera se replier sur elle.

Pour que vous ne soyez pas à la merci d’une impression fâcheuse, il y aurait donc certaines précautions à prendre. Dans l’état de faiblesse, de défaillance où vous êtes, il suffirait, pour vous mettre en déroute, de si peu de chose, d’une figure déplaisante, d’un mot malheureux, d’un milieu antipathique, d’un rien... est-ce vrai ?

— Hélas ! soupira Durtal, je suis bien obligé de vous répondre que vous voyez juste : mais, Monsieur l’abbé, il me semble que je n’aurais pas de telles désillusions à craindre, si, quand le moment que vous annoncez sera venu, vous me permettiez de me confesser à vous.

Le prêtre resta silencieux.

— Sans doute, fit-il, si je vous ai rencontré, c’est que, probablement, je dois vous être utile, mais j’ai l’idée que mon rôle se bornera à vous désigner la route ; je serai un trait d’union et rien de plus : vous finirez comme vous avez commencé, sans aide, seul ; l’abbé demeura rêveur, puis il secoua la tête ; — au fait, reprit-il, laissons cela, car nous ne pouvons préjuger les desseins de Dieu ; je vais me résumer plutôt : tâchez d’étouffer vos crises charnelles dans la prière ; il s’agit moins pour l’instant de n’être pas vaincu, que de faire tous vos efforts pour ne l’être point.

Et, doucement, afin de remonter Durtal qu’il voyait abattu, le prêtre ajouta :

— Si vous succombez, ne désespérez pas, ne jetez pas, après la cognée, le manche. Dites-vous qu’après tout, la salacité n’est point la plus impardonnable des fautes, qu’elle figure au nombre des deux délits que la créature humaine paie au comptant et qui sont, par conséquent, expiés, en partie au moins, avant la mort. Dites-vous que la luxure et la cupidité refusent tout crédit et n’attendent point ; et, en effet, celui qui commet indûment l’acte de chair est presque toujours, de son vivant puni. Pour les uns, ce sont des bâtards à élever, des femmes infirmes, de bas concubinages, des carrières brisées, d’abominables duperies de la part de celles qu’ils aiment. De quelque côté que l’on se tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de douleur que Dieu ait donné à l’homme !

Et il en est de même de la passion du lucre. Tout être qui se laisse envahir par cet odieux péché le répare généralement avant qu’il meure. Tenez, prenez le Panama. Des cuisinières, des concierges, des petits rentiers qui jusqu’alors vivaient tranquilles, ne cherchaient pas des gains démesurés, des profits par trop illicites, se sont rués, tels que des fous, sur cette affaire. Ils n’ont plus eu qu’une pensée, gagner de l’argent ; le châtiment de leur avidité fut, vous le savez, brusque !

— Oui, fit Durtal en riant, les de Lesseps ont été les agents de la providence, lorsqu’ils ont dérobé les économies des gogos qui les avaient acquises par de probables larcins, du reste !

— Enfin, reprit l’abbé, j’insiste sur cette dernière recommandation : ne vous découragez point, si vous sombrez. Ne vous méprisez pas trop ; ayez le courage d’entrer dans une église, après ; car c’est par la lâcheté que le démon vous tient ; la fausse honte, la fausse humilité qu’il vous insinue, ce sont elles qui nourrissent, qui conservent, qui solidifient, en quelque sorte, votre luxure.

Allons, sans adieu ; revenez bientôt me voir.

Durtal se retrouva, un peu ahuri, dans la rue. Il est évident, murmura-t-il, en marchant à grands pas, que l’abbé Gévresin est un habile horloger d’âme. Il m’a dextrement dévissé le mouvement de mes passions et fait sonner mes heures de lassitude et d’ennui ; mais, en somme, tous ses conseils se réduisent à celui-ci : cuisez dans votre jus et attendez.

Au fait, il a raison, si j’étais à point, je ne serais pas allé chez lui pour bavarder, mais bien pour me confesser ; ce qui est étrange, c’est qu’il ne semble pas du tout croire que c’est lui qui me passera à la lessive ; et à qui veut-il donc que je m’adresse ? Au premier venu qui me dévidera sa bobine de lieux communs, qui me frottera, avec de grosses mains, sans y voir clair.

Tout ça... tout ça... voyons, quelle heure est-il ? Il regarda sa montre : six heures ; je n’ai pas envie de rentrer chez moi, qu’est-ce que je vais faire jusqu’au dîner ?

Il était près de Saint-Sulpice. Il fut s’y asseoir afin de mettre un peu d’ordre dans ses idées ; il s’installa dans la chapelle de la Vierge qui était presque vide à cette heure.

Il ne se sentait aucun désir de prier, restait là, regardant cette grande rotonde de marbre et d’or, cette scène de théâtre où, seule éclairée, la Vierge s’avance au-devant des fidèles comme du fond d’un décor de grotte, sur des nuées de plâtre.

Deux petites soeurs des Pauvres vinrent, sur ces entrefaites, s’agenouiller non loin de lui et se recueillirent, la tête entre les mains.

Il se prit à rêvasser en les regardant.

Elles sont enviables, se dit-il, ces âmes qui peuvent s’abstraire ainsi dans l’oraison ; comment font-elles, car enfin ce n’est pas aisé, lorsque l’on songe aux misères de ce monde, d’aduler la miséricorde si vantée d’un Dieu ? On a beau croire qu’il existe, être certain qu’il est bon, on ne le connaît pas, en somme, on l’ignore ; il est, et en effet, il ne peut être qu’immanent et permanent, inaccessible. Il est on ne sait quoi et l’on sait tout au plus ce qu’il n’est point. Essayez de vous l’imaginer et aussitôt le bon sens chavire, car il est au-dessus, au dehors, au dedans de chacun de nous. Il est trois et il est un, il est chaque et il est tout ; il est sans commencement et il sera sans fin ; il est surtout et à jamais incompréhensible. Si l’on tente de se le figurer, de lui attribuer une enveloppe humaine, on aboutit à la naïve conception des premiers âges ; on se le représente sous les traits d’un ancêtre, d’un vieux modèle italien, d’un papa Tourguéneff à longue barbe et l’on ne peut s’empêcher de sourire, tant ce portrait de Dieu le père est enfantin !

Il est en somme si résolument au-dessus de l’imagination, au-dessus des sens qu’il demeure presque à l’état vocal dans les oraisons et que les élans de l’humanité vont surtout au Fils qui est seul évocable, parce qu’il s’est fait homme, parce qu’il a pour nous quelque chose d’un grand frère, parce qu’ayant pleuré sous la forme humaine, nous pensons qu’il sera plus exorable, qu’il compatira mieux à nos maux.

Quant à la troisième personne, elle est plus déconcertante encore que la première. Elle est, par excellence, l’incognoscible. Comment s’imaginer ce Dieu amorphe et asome, cette hypostase égale aux deux autres qui l’effluent, qui l’expirent, en quelque sorte ; on se la 0 figure comme une clarté, comme un fluide, comme un souffle et l’on ne peut même lui prêter ainsi qu’au père la face virile, car les deux fois qu’elle revêtit un corps, elle se montra sous les espèces d’une colombe et de langues de feu et ces deux aspects si différents n’aident point à nous suggérer l’idée de la nouvelle apparence qu’elle pourrait prendre !

Décidément, la Trinité est effrayante ; elle est le vertige même ; Ruysbroeck l’admirable l’a du reste écrit :

« Que ceux qui voudraient savoir ce qu’est Dieu et l’étudier sachent que c’est défendu, ils deviendraient fous. »

Aussi, reprit-il, en regardant les deux petites soeurs qui égrenaient maintenant leur rosaire, ce qu’elles ont raison les braves filles de ne pas chercher à comprendre et de se borner à prier de tout leur coeur et la mère et le Fils !

D’ailleurs dans toutes les vies des saints qu’elles ont pu lire, elles ont constaté que c’étaient toujours Jésus et Marie qui apparaissaient à ces élus pour les consoler et les affermir.

Au fait, que je suis bête, implorer le Fils c’est implorer les deux autres, car en priant l’un d’entre eux, l’on prie en même temps les trois, puisqu’ils ne font qu’un ! — Et cependant les Hypostases sont quand même spéciales, puisque si l’essence divine est une et simple, elle l’est dans la triple distinction des personnes, mais, encore une fois, à quoi bon sonder l’Impénétrable ?

C’est égal, poursuivit-il, se remémorant cette entrevue qu’il venait d’avoir avec ce prêtre, comment tout cela finira-t-il ? Si l’abbé voit juste, je ne m’appartiens déjà plus ; je vais entrer dans un inconnu qui m’effraie ; si seulement les rumeurs de mes vices consentaient à se taire, mais je les sens qui montent furieusement en moi. Ah ! cette Florence, — et il pensait à une fille aux aberrations de laquelle il était rivé, — elle continue à se promener dans ma cervelle ; elle se déshabille derrière le rideau baissé de mes yeux ; et je suis envahi d’une affreuse lâcheté lorsque j’y songe.

Il essaya, une fois de plus, de l’éloigner, mais elle riait, étendue, ouverte, devant lui, et sa volonté s’affaissait rien qu’à la voir.

Il la méprisait, l’exécrait même, mais la démence de ses impostures le rendait fou ; il la quittait, dégoûté et d’elle et de lui ; il se jurait de n’y plus retourner et il y revenait quand même, sachant qu’après celle-là, toutes les autres seraient monotones. Il se rappelait mélancoliquement des femmes d’un cru plus recherché, bien supérieur à celui de Florence, des femmes passionnées, elles aussi, et voulant tout, mais comme, en comparaison de cette fille dont le terroir était pour le moins inavouable, elles étaient, au goûter, de bouquet plat et d’arome fade !

Non, plus il y pensait et plus il devait s’avouer qu’aucune d’elles ne savait apprêter d’aussi délicieuses immondices, conditionner d’aussi terribles plats.

Et il la voyait maintenant avancer vers lui sa bouche, étendre la main pour le saisir.

Il eut un recul. Quelle ordure ! se cria-t-il, mais sa rêverie se continua ; seulement elle dévia sur l’une des soeurs dont il apercevait le doux profil.

Il la déshabilla lentement, se plaisant à des haltes, fermant les yeux, sentant sous la pauvre robe les formes retrouvées de Florence.

Du coup, il s’ébroua, revint à la réalité, se vit à Saint-Sulpice, dans la chapelle. Ah ! C’est dégoûtant de venir souiller par de monstrueuses visions l’église ! Non, mieux vaut partir.

Et il sortit, éperdu. — Je suis chaste depuis quelque temps, c’est peut-être pour cela que je divague, se dit-il, si j’allais chez Florence épuiser toutes les fraudes de mon cerveau, tous les méfaits de mes nerfs, si je vidais ainsi le désir, si je tuais enfin la hantise de son corps, en m’en gavant !

Et il était bien obligé de se répondre qu’il devenait idiot, car il savait, par expérience, que l’obscénité ne se tarit pas et que la luxure s’affame, à mesure qu’on l’alimente. Non, l’abbé a raison, il s’agit de devenir, de rester chaste. Mais comment faire ? Prier ? Est-ce que je le puis, alors qu’à l’église même des nudités m’assaillent ! Les turpitudes m’avaient déjà suivi à la Glacière ; ici, elles m’apparaissent encore et me terrassent. Comment se défendre ? car enfin, c’est affreux d’être ainsi seul, de ne rien savoir, de n’avoir aucune preuve, de sentir les prières qu’on s’arrache choir dans le silence, dans le vide, sans un geste qui réponde, sans un mot d’encouragement, sans un signe. On ne sait vraiment pas s’il est là et s’il vous écoute ! Et l’abbé qui veut que j’attende, de Là-Haut, une indication, un ordre ; mais c’est d’en bas qu’ils me viennent, hélas !