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Rimes de Joie

Théodore Hannon

Bruxelles: Gay et Doucé, 1881.



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PRÉFACE

Le Parnasse que mit bas, vers l’an de grâce 1866, cette intarissable bavarde qu’on nomme la Muse se divisa en deux camps.

Les uns, parmi les poètes nouvellement éclos, s’éprirent de Leconte de Lisle et firent, à leur tour, défiler devant nous toute une armée de bouleversants fantoches, de vieux pitres de l’Olympe, exhumés des rapsodies accablantes d’Homère ou des mythologies obscures de la Finlande et de l’Inde.

Les autres s’engagèrent, à la suite d’Hugo, dans ces coins de sentimentalisme à outrance et d’affectation du simple que le grand maître sauvait autrefois, à force de génie.

Qu’ils aient épousseté toutes les bondieuseries du temps jadis ou qu’ils aient, pour d’idéales poupées, chanté de plaintives romances, les Parnassiens n’atteignirent qu’un but, le seul qu’ils ne poursuivaient point : l’ennui.

Il convient cependant de reconnaître le service qu’ils ont rendu et je le signale d’autant plus volontiers ici que je sens, en moi, un vieux fond de tendresse pour les clowns. Si cette école dont l’un des sous-maîtres, Banville, restera sans doute comme l’un des funambules les plus désarticulés, comme l’un des acrobates les plus souples, a fait de la poésie un exercice de haute voltige, une jonglerie étonnante de mots, elle nous a du moins à jamais débarrassés de ces lamentables machinettes moulues par des gens qui, ne connaissant pas leur métier, rimaient comme des cuistres ! — A quelque chose, malheur fut bon. &adash; Comme le romantisme dont il est la dernière expression, le Parnasse a eu sa raison d’être.

Si j’excepte maintenant quelques artistes qui n’ont jamais au demeurant, fait partie du Parnasse, tels que Soulary et Sully-Prudhomme, si je signale encore, après le volume d’Auguste de Châtillon dont la personnalité est restée tranchée, les curieuses poésies intimistes de François Coppée, il ne me reste plus qu’à constater le discrédit absolu où tomba le Parnasse, le néant qu’il a produit.

Il est aujourd’hui mort. Que la terre qu’une ironie sanglante de l’éditeur fait remuer sur la couverture de ses livres à un fossoyeur nu et bêchant, lui soit légère !

Je n’ai pas à m’occuper ici de certains essais que les derniers et les plus turbulents à froid des romantistes ont récemment osés du coté de la vie moderne. Ces oeuvres n’étaient pas nées viables, c’était la dernière fausse-couche du romantisme. La place est donc nette et j’attends que le naturalisme, qui à défaut d’un poème en vers, a du moins produit le plus beau poème en prose que je connaisse : « L’Abbé Mouret, » fasse comme pour le roman, balaie tout ce fatras d’insanités et de balivernes.

Et c’est vraiment quand on y songe, une chose qui déconcerte ! En attendant qu’un mouvement poétique nouveau se produisît, il semblait qu’il fallût, avant tout, ne pas mêler Goethe à Shakespeare, ne pas verser dans de l’Alfred de Musset de l’Olivier Basselin, comme l’a fait M. Bouchor, ne pas nous préparer, même en les dosant avec un vrai talent, des mixtures de Villon, de Chénier, d’Hugo, de Châtillon, de Vallès et de Jules Choux, comme l’a fait M. Richepin, il semblait enfin qu’il n’y eût, faute bien entendu d’une autre meilleure à suivre, qu’une voie à prendre et cependant aucun parmi ces milliers de rimeurs qui encombrent sans profit les montres, ne paraît même s’en être douté, aucun n’a mis le pied dans le chemin tracé par le seul maître moderne qui fût, en dépit de son exaspérant diabolisme de dandy et de romantique, attirant et curieux, par le seul qui ait sonné une note vraiment nouvelle, qui ait, par ces temps de poésies impassibles et pleurardes, créé une oeuvre vivante et vraie, qui ait osé, à son époque, briser les moules prônés d’Hugo, par le seul qui se soit résolument engagé dans les sentiers jusqu’alors inexplorés du réalisme.

J’ai nommé le poète de génie qui, de même que notre grand Flaubert, ouvre sur une épithète, des horizons sans fin, l’abstracteur de l’essence et du subtil de nos corruptions, le chantre de ces heures de trouble où la passion qui s’use cherche dans des tentatives impies, l’apaisement des folies charnelles, j’ai nommé le poète qui a rendu le vide immense des amours simples, les hantises implacables du spleen, la déroute des sens surmenés, l’adorable douleur des lents baisers qui boivent, le peintre qui nous a initié aux charmes mélancoliques des saisons pluvieuses et des joies en ruine, j’ai nommé le prodigieux artiste qui a gerbé les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire !

Eh bien ! un peintre belge, M. Théodore Hannon, qui, malgré des souvenirs obsédants, se montre dans ses Rimes de joie, un poète singulier et neuf, a, bravement, avec certaines pièces de ce livre, emboîté le pas, derrière le grand maître. S’il n’a, ni son allure puissante, ni ses douleurs hautaines, ni ses profondes ironies, il possède du moins des qualités de jeunesse avancée charmantes ! si, parfois, surtout dans son premier recueil : « Les Vingt-quatre coups de Sonnet, » il se lamente et pleure son infidèle ; si comme tout jeune poète qui se respecte, il célèbre les grâces de sa maîtresse et éprouve le besoin de la maudire quand elle le trahit ou le lâche, il n’a point cette rancour si moderne, née de cet ennui et de cette attente déçue : n’être ni trahi, ni surtout lâché. A défaut du vers si concentré et si plein, à défaut de « l’of meat » de Charles Baudelaire, il possède lui aussi des maniérismes exquis, des élans vers des joies minutieuses et ténues, des postulations vers les élégances de la parisienne.

En cela, il se rattache à toute l’école naturaliste, mais comme procédé, comme façon de décaper le vers, comme façon d’intailler la pierre et de faire valoir son eau dans l’or des montures, il dérive plutôt de cet incomparable joaillier Théophile Gautier. Ainsi que lui, il a, dans ses bonnes pièces, le mot qui fait image, l’adjectif inattendu et précis qui dessine de pied en cap et donne la senteur de la chose qu’il est chargé de rendre, il possède la touche juste, la couleur qui chatoie et vibre !

Son vers va, flirte, pirouette avec des tintins étranges ; quelquefois, il tordionne, enjambe comme celui du brave Glatigny, rase le concetti, affleure la pointe, se campe et provoque avec des sécheresses apprêtées, des tournures mystérieuses et bizarres, à la Tristan Corbière ; il s’émaille, se lame, s’évide à jour, se rosèle avec un art tout japonais, avec une fantaisie de réalisme vraiment charmante !

Et puis, en dépit de l’usage encore consenti de ce vers romantique qu’on peut bien casser en deux, sans qu’il en sorte le moindre suc ou la moindre moelle, M. Hannon apporte, par un temps de productions monotones, une saveur particulière, un goût de terroir flamand, compliqué d’un arome très fin de nervosine. Là, est la note spéciale de ce coloriste et elle est complétée par une sollicitude inquiète pour ces raffinements mondains, pour ces senteurs féminines qui ont fourni à Émile Zola de si belles, de si admirables pages !

L’un des seuls, en effet, parmi les auteurs contemporains, M. Hannon a la curiosité des parfums agressifs, des luxes désordonnés des dessous, des opulences maquillées des dessus. Les beautés qui sèchent au bout des estompes ou qui se liquéfient dans le creux des godets, l’enchantent.

Ce n’est certes point lui qui nous vantera les yeux bovins des déesses, ces boules d’eau où ne frétille aucune étincelle ; ce n’est pas lui qui nous exaltera les attitudes sculpturales ou graves, la rigidité des charnures entrevues sous l’ordonnance surannée des plis. A toutes ces tubulures des étoffes classiques, il préfère certainement les ondulations des satins et des failles ; il a compris l’audace ou la sournoiserie des toilettes de Rodrigue et de Worth, l’utilité des tissus qui repoussent le grain lacté des chairs, l’avantage des velours qui absorbent la lumière, des soies qui la réfléchissent, l’accordance avec le type de la femme qui les revêt, des bijouteries compliquées et savantes, des odeurs qui turbulent ou chantent en sourdine, de tout ce piment qui chauffe cette bisque si délicieuse, la grâce expérimentée d’une parisienne.

Mais, venons-en au livre même, et prenons tout d’abord la pièce la plus originale, celle qui donne le son du poète : l’Opoponax.

Divisée en trois parties composées d’un nombre inégal de strophes, l’Opoponax s’ouvre par une fanfare triomphale des cors, et, peu à peu, l’orchestre entier s’allume et soutient du beau fracas de ses timbales et de ses cuivres l’hymne qui s’élance, chantant les vertus libertines du glorieux parfum !

Puis, la symphonie s’arrêté et comme si l’artiste avait juré de rendre avec la plume les effets différents et pourtant rapprochés de la poésie et de la peinture, le voilà qui nous ouvre un de ces exquis albums d’Okou-Saï, où sur la pulpe soyeuse du blond papier, un volcan rose, le Foushyama, s’effile ainsi qu’une pointe de gorge dans un ciel de satin bleu pâle.

Il nous fait feuilleter ces merveilleuses aquarelles où des rades couleur de maïs et de paille, dodelinent sur le frisson de leurs eaux le croissant bariolé des jonques, il nous fait entrevoir dans les fumées gris-perle du crépuscule l’assomption d’une lune rouge qu’écornifle le vol des cigognes blanches, il fait s’étendre devant nous ces rizières illimitées que le vent roule, ces grands fleuves qui semblent entraîner la pourpre des collines qu’ils reflètent, en les renversant, puis il tourne encore quelques feuillets et il nous montre, à leur toilette, se détachant sur des touffes cramoisies de pivoines géantes, les jeunes courtisanes de Yeddo, enserrées dans des armures de soie pâle et fleuries d’argent qui ouvrent, en un énigmatique sourire, leurs lèvres éclaboussées de laque et glacées de points d’or.

L’album est fermé. Un autre s’ouvre, un album de peintre impressionniste, où les pages se succèdent, exhalant cette senteur de modernité si impérieuse chez Degas, chez Manét, chez Rops.

Comme rendu d’idées, subtiles, comme lutte entreprise contre l’inexprimable, je ne connais actuellement personne parmi les poètes, qui soit de force à jeter sur pieds une semblable pièce.

D’autres morceaux suivent, d’une maladie vraiment réjouissante, entr'autres, le Maquillage, cet extraordinaire hosanna, célébrant le charme dolent des épidermes fanés. De même que Baudelaire, dans sa superbe étude sur Constantin Guys, l’artiste exulte devant la pâte et la sauce des fards, et ii faut voir avec quelle délicatesse de touche, avec quelle légèreté de doigté, avec quelle bienfaisante caresse et quel doux à fleur de peau d’émailleuse, il pastelle et recrépit pour le déteindre ensuite par ses embrassades, le visage de la maîtresse qu’il s’est donné la tâche d’aimer !

J’ai à citer encore une grosse de poèmes : les Maigreurs où apparaissent dans une lueur d’apothéose les appas enfantins des beautés maigres, un Offertoire original, un sonnet intitulé Fleur des fièvres d’une corruption troublante, un autre placé sous ce vocable Gros temps, puis les Beaux vices de Jane, les Buveuses de phosphore, les Vierges Byzantines, de suspectes madones qui se dressent sur le fond des banales iconostases avec leurs bas bosselés de pièces d’or, leurs joues préparées, leurs yeux liquides, leurs lèvres saignantes, mécaniquement traversées par un bout de langue, la Fourrure, l’une des pièces les plus joliment ciselées du livre et enfin, comme bonne bouche, l’Encens de foire, une belle description de Kermesse flamande, peinte à grandes touches et pleine de ces maniérismes exquis qui sont, comme je l’ai dit plus haut, l’une des marques distinctives du poète.

En résumé, malgré ses quelques cahots de rimes et ses quelques emberlificotis de phrases, ce volume est, en attendant des oeuvres réalistes plus larges, plus fortes, conçues d’après un procédé que j’ignore encore, l’un des recueils de vers les plus intéressants qui aient paru depuis des années. Il est, somme toute, depuis Baudelaire et après les Antres malsains et certaines autres pièces de Glatigny, le seul qui se soit attaqué à aux grâces maladives de la femme, aux névroses élégantes des grandes villes.

Par là, les Rimes de joie se rattachent, comme une amusante fantaisie, au grand mouvement du naturalisme.

J.-K. HUYSMANS.

Paris, août 1879.