troisombres

Trois ombres

Myriam Harry

Flammarion, 1932



J. -K. HUYSMANS


Il est des morts qu'on oublie avec les saisons, ceux-là chevauchent vite, comme dit la ballade allemande.

D'autres ne semblent s'enfoncer dans les ténèbres, que pour revivre plus lumineux en notre coeur.

J.-K. Huysmans est de ces derniers. Sa timide personne étroite qui frôlait les murs comme une ombre et esquissait des gestes de nonnain a soulevé la pierre de son sépulcre pour prendre une place dominatrice dans notre vie.

Car jamais le grand écrivain du « naturalisme-mystique » ne fut plus choyé que depuis qu'il n'est plus. Le nombre de ses disciples s'accroît chaque année, et je dois, au privilège de l'avoir connu, bien des sympathies qui me seraient restées étrangères, entre autres, celle, ineffable, de M. le Chanoine Mugnier qui fut, jusqu'à la dernière heure, l'ami et le confesseur de celui auquel on pourrait appliquer la lamentable plainte de la nocturne du Jeudi-Saint : « O vous qui passez par ce chemin, considérez et voyez s'il est une douleur pareille à la mienne. »



La première fois que j'entendis parler de J.-K. Huysmans, ce fut par le poète symboliste George Vanor. Il savait par coeur des pages du Drageoir aux Épices et de A Rebours Devant un bifteck, il évoquait les « pâles bidoches qui fuyaient sous la fourchette de Folantin », il reprochait aux sommeliers ahuris de « relever leurs vins par une essence d'épilepsie de furfurol », et écartait les importuns par un : « O du maigre ! va t'asseoir sur le bouchon. »

Puis, pouffant d'un rire gras, les bras levés au ciel, ses manchettes secouées comme des hochets :

— Ah ! ce Huysmans ! quel type !

Il me prêta Marthe, A Vau-l'Eau, les Soeurs Vatard, En Ménage, fier que ces volumes lui fussent « cordialement » dédicacés par l'auteur.

A quelque temps de là, Octave Uzanne, rencontré dans une soirée à la Fronde de l'éblouissante Marguerite Durand, m'apprit les côtés étranges de celui qu'il appelait « Jika » (contraction de J.-K, initiales de ses prénoms hollandais Joris-Karl, adoptées pour agrémenter son nom littéraire, alors que dans la vie courante, il signait « Georges Huysmans », ajoutant, cette fois, par une bizarrerie de plus, le tréma sur le y qu'il supprimait ailleurs), son dédain vitupérant pour le siècle, son aversien hautaine des femmes, ses incursions dans le spiritisme, le satanisme, le mysticisme, sa croyance aux incubes, aux succubes, aux larves ; son amitié pour un sonneur de cloche, la démence de sa compagne, internée à Sainte-Anne, ses retraites chez les Trappistes, et, finalement, sa conversion considérée par ses confrères plus « documentaire » que réelle, plus liturgique que catholique.

Il me signalait encore une série d'articles parus dans l'Écho de Paris et dont plusieurs, comme le Buffet des gares et le Sleeping-Car me hantent encore chaque fois que je prends un train et je ne saurais voir la ville de Hambourg « qu'estompée par la fine voilette des pluies entre ses souterrains de victuailles et ses papiers à musique aériens aux notes gravées en blanc par des godets de porcelaine ».

Aussi lorsqu'en 1899 je m'embarquais pour des migrations lointaines, j'emportais, parmi les nombreux volumes de ma « cure de lecture », Là-bas, La Cathédrale, En Route. Et je crois bien que je n'ai lu, durant les heures, pourtant interminables d'une traversée en Chine, que ces trois volumes de Huysmans. Eux seuls résistaient à l'enchantement du voyage, à l'éparpillement de l'esprit quand autour de vous tout n'est que fulgurance, flottaison et fuite.

Eux seuls ne retombaient pas décolorés et fades sur mes genoux. Ils conservaient la truculence des tons, la féroce richesse des mots, et une telle hallucination des images, que Carhaix, endossant sa houppelande, montait sur la passerelle sonner à toute volée les cloches de Saint-Sulpice pour avertir du tiffin, et que les vitraux de la cathédrale de Chartres coulaient sous la tente du spardeck leurs doux et saints mystères.

Et quel vent marin, quels effluves goudronnés, plus tonifiants que les pages d'En Route macérées dans la saumure de contritions, imprégnées du sel des larmes !

Mes copassagers habitués à voir traîner sur ies chaises-longues des lectures plus folichonnes raillaient ce qu'ils appelaient mon snobisme et se gardaient bien de m'emprunter cette singulière bibliothèque de voyage.


*
*      *

Au pays des arroyos et des rizières les visions de Huysmans me poursuivaient encore.

Les déesses bouddhiques des pagodes vermillonnées, surgissant, immatérielles, du calice d'un lotus, me rappelaient avec leurs hanches étroites et leurs doigts effilés les Vierges primitives soutenues de nuages et dont les dolentes paupières s'étiraient aussi vers les tempes, à la chinoise.

Devant les tortues des lacs sacrés je songeais à la tortue orfévrée de Des Esseintes ; les dragons, les chimères, les chiens célestes empruntaient leurs contorsions aux idées tourmentées de Durtal, et, même la placide brochette des coolies, chiqueurs de béthel, éjaculant des salives amarantes, me rappelaient « la tourbe des brocheurs » des Soeurs Vatard « s'essuyant la trogne et crachant du violet sur les pavés ».

Ah ! capter la verve de Huysmans pour dépeindre ce petit monde insexuel et pervers, félin et cocasse !

Et je me réjouissais d'offrir au maître inconnu, mon premier roman, éclos dans la France jaune.

Revenue à Paris, j'interrogeai Octave Uzanne.

— Comment ! vous ne savez pas que ce bon Jika s'est fait moine ou tout comme ! Il vit retranché du monde chez les Bénédictins de Ligugé. Vous n'ignorez pas son aversion pour lès personnes du sexe et surtout pour leur littérature. En admettant donc que votre bouquin — ah ! vous avez bien choisi votre titre ! — franchisse son seuil claustral, soyez assurée qu'il ne l'ouvrira pas.

« Qu'importe, pensais·je, je lui dois cet hommage, et qui sait ? il lira peut-être la dédicace. »

Quelques jours plus tard, on me remet à la maison d'édition, une enveloppe minuscule adresssée d'une main timide et d'une encre pâle à


Monsieur Myriam Harry,

aux bons soins de M. Calmann-Lévy, editeur,

3, rue Auber, Paris


A l'intérieur, une feuille de papier de poupée pliée en deux parcourue sur trois pages d'une écriture menue, serrée, nerveuse, désexuée. J'y déchiffre : « Monsieur et cher confrère », puis la signature surmontée d'un tréma indicateur.

— Mais c'est « Huysmans » !

Huysmans a reçu mon livre ! Huysmans m'écrit ! J'ai hâte de m'en retourner pour être seule avec ma lettre, et je lis plus vite que je ne me figurais, cette charmante missive sur le papier minuscule :


Monsieur et cher confrère,

Je vous remercie de vos Petites Épouses. Vous êtes arrivé à suggérer avec des appels de mots la vision et la senteur de fiévreux et d'exquis paysages et à rendre singulièrement mystérieuse cette petite poupée de Frisson dont nous ne connaîtrons, pas plus qu'Alain, la vie et la mort.

Le livre fermé, ce qui se dégage pour moi de ces pages, c'est l'inexprimable mélancolie de ce monde qui a gardé une âme, en émigrant et n'a pu tuer toute tendresse, alors qu'il s'agissait de se défendre contre l'emprise de ce que vous appelez « le petit animal jaune ».

On conçoit la tristesse des diversions d'absinthe et d'opium, le désespoir de Bertold, sa haine furieuse de cette terre et de cette race enfantine et vieillotte, intéressante pourtant par toutes ses superstitions bizarres que vous nous révélez.

Ce n'est plus, à l'heure présente, un régal commun que de lire des oeuvres écrites avec art, et, de m'avoir mis à même de le faire, je ne saurais trop vous dire encore merci !

Je vous envoie, mon cher confrère, toute l'assurance de mes bien cordiaux sentiments.

G. HUŸSMANS.


Quelle allégresse ! quelle jubilation ! Être traitée de « cher confrère » par l'auteur de la Cathédrale ! être louangée par le croquemitaine des bas bleus ! Ma joie, pourtant, s'éteint un peu, car je songe qu'il me prend pour un homme. Si je lui confessais héroïquement ma tare sexuelle, maintiendrait-il sa confraternité ? les « petites épouses » ne cesseraient-elles pas de lui plaire ?

Quelle injustice, Seigneur !

Mais vite, je rejubile. Du moins, de cette façon, je suis assurée de sa sincérité.

Ah ! cher misogyne claustral ! remercions-le ! Disons-lui notre orgueil, notre félicité ! Mais laissons-lui ses illusions ! Evitons les pièges de la grammaire, les adjectifs et les participes révélateurs de ma nature d'Ève.


*
*      *

Il répondit très affablement à son « cher confrère » toujours d'une encre grise sur un papier de poupée. Mais comme il ne m'engageait point à lui récrire je n'osai récidiver et notre correspondance en resta là.

Peu de temps après j'appris que nullement reclus, mais oblat seulement, Huysmans revenu à Paris, après l'exode des moins de Ligugé en Belgique, s'était réfugié chez les Bénédictines de la rue Monsieur.

Comment le sachant si près, résister à la fascination de connaître mon correspondant délicieux ?


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*      *

C'était au bout d'une rue déserte et provinciale, une grande façade plate sans beauté, ni vétusté, d'apparence profane. Ni chapelle visible ni jardin conventuel. Une porte cochère, à vantail poussé.

Derrière un guichet vitré, une soeur :

— Monsieur Huysmans ?... Il est aux vêpres. D'ailleurs il ne reçoit pas de visites, me répond-elle sans aménité.

Évidemment j'aurais dû m'attendre à la proscription juponnière. J'hésite une seconde. Si j'allais, moi aussi, aux vêpres ? Je le reconnaîtrais facilement d'après ses photographies. Mais je n'ose m'informer de la chapelle, et m'en retourne déçue...


*
*      *

Quelques mois plus tard, ayant besoin pour mon nouveau roman de renseignements sur la Vierge noire dont je soupçonnais la filiation avec mon Astaroth moabite, j'écrivis à Huysmans. Il me répondit par retour du courrier, toujours de son encre pâle sur son papier de pygmée :


60, Rue de Babylone.

Paris, le 4 Décembre 1902.


Mon cher confrère,

Je suis tout à votre disposition pour vous aider à trouver, si je le puis, les renseignemtns dont vous avez besoin pour votre livre, et ce n'est, mais oui, qu'un très juste dû du plaisir que m'ont procuré, en un temps où la disette des oeuvres d'art s'affirme, vos exquises « Petites Épouses ».

Je suis chez moi toutes les après-midi jusqu'a quatre heures. Vous êtes donc bein sûr de me trouver dans la lanterne de la rue de Babylone tous les jours de la semaine.

Je suis rentré avec une âme qui pleuviote. Apportez des parapluies spirituels pour vous abriter.

Cordialement votre tout devoué,

G. HUŸSMANS.


Rue de Babylone ! L'oblat avait quitté le couvent des Bénédictines pour la rue de Babylone ! Il ne croyait donc plus à la sorcellerie des mots ! Babylone, la cité de Balthazar et des lettres de feu ! Babylone, la ville des fastes iniques et des perversions, vouée aux fulminants anathèmes ! Babylone, où les exilés de Jérusalem, muets de stupeur, avaient suspendu leurs harpes aux saules du « Fleuve ».

N'était-ce pas déjà une apostasie que d'élire son habitacle dans une rue au nom réprouvé, quand dans ce vieux quartier bigot les rues aux noms sactifiés abondent ?

Et je me réjouissais de la coïncidence, qui sortait, me semblait-il, Huysmans de son moyen âge, pour le transporter dans un coin de l'Apocalypse et le rapprocher de ma terre natale.

Le jour même, le tramway de l'Étoile m'arrêta à l'église Saint-François-Xavier. Quelques pas sur la grande place tranquille et la rue de Babylone s'amorçait par des jardins opulents, des jardins de Sérniramis qui se penchaient par-dessus de hautes murailles.

Puis, miracle ou réalité ? une grande pagode d'or et de vermillon tendait au ciel ses toits retroussés. Etait-ce parce que j'avais emporté les songes de Huysmans au Céleste Empire, que je voyais par une mystérieuse transfusion, les chimères de là-bas, orner sa rue ? Non, c'était tout bonnement l'ambassade de Chine qui avait choisi ces parages de couvents et d'églises pour installer ses pénates bouddhiques.

Cela aussi m'apparaît d'un bon présage, mais, hélas ! la rue se banalise, se rétrécit par la hauteur des maisons, véritables « lanternes » percées de trous. Sur les trottoirs je croise des missionnaires. Je m'engage sous un porche sombre, vers un escalier qui monte sans tapis entre des murs graisseux, imprégnés d'une vague odeur de sacristie et de moisissure. Encastrée à mi-étage, une porte douteuse laisse fluer des odeurs plus précises.

O fastes de Balthazar ! ô parfums de Babylonie !

Au troisième étage, me toise, toute cliquetante de chapelets, une vieille dévote. Alors je me souviens de ma quasi-supercherie et je m'affole, au bruit de ma robe qui semble sur chaque marche balayer des feuilles mortes. Au quatrième étage, devant un battant unique, j'hésite à tirer le cordon. Qui m'ouvrira ? « Mme Bavoil », la confidente des saintes, empaquetée de bonnets et de fichus ? Et si elle me refermait la porte au nez ?

Mais non ! une avenante servante m'introduit sans étonnement dans une petite salle à manger douillettement chauffée par un poêle en faïence chocolat, dont le tuyau également de faïence verni, couronné d'un diadème Empire, traverse une niche ogivale, où deux anciens pots de pharmacie débordent de chardons mauves.

Aux murs, parmi des assiettes japonaises et des aquarelles, un portrait impressionniste de Huysmans : tête triangulaire, large crâne bombé, grands trous bleus, menton pointu que prolonge une barbiche de satyre. En dessous, autre caricature : une gargouille satanique porte un chat noir archouté sur son épaule.

Pas très rassurant, tout cela ! Comment va·t-il me recevoir ?

La porte s'écarte sans bruit. Il est là, de guingois, en vareuse et en pantoufles. Il sourit gauchement, le menton baissé et le front tout en plis. Il paraît chétif, aussi intimidé que moi. Sa main étroite qui serre la mienne est malléable comme une cire.

Il s'efface pour me laisser entrer, et, me désignant un petit canapé raide, il s'assoit en face, de biais, sur un fauteuil canné devant sa table de travail.

Une atmosphère intime, bénigne, berce la pièce doucement éclairée par deux fenêtres dont une effleure d'un jour frisant l'énorme crâne rasé, bombé à la Memling, un oeil bleu bien enchâssé et luisant de malice bleue, le croc d'une moustache décolorée et la pointe d'une barbe d'argent que la main souple et nerveuse triture.

Il me paraît bien différent de l'image du vieux ronchonneur décrite par lui-même. Sa carnation d'ivoire clair, presque transparent, lui confère un aspect de jeunesse que sa taille fluette et sa gaucherie méfiante accentuent encore.

Nous nous regardons en souriant.

— Alors, vous me pardonnez de n'être qu'une femme ?

— Il le faut bien, Seigneur ! répond-il amusé — au reste je savais que vous trichiez, depuis que j'ai repris contact avec le Paris littéraire. Je connais même un de vos portraits : vous y êtes féminine à l'extrême, et très énigmatique.

Et ouvrant son tiroir, il me montre un périodique où figure une jeune femme en costume chinois levant une main armée d'ongliers acérés et tenant dans l'autre une petite déesse bouddhique.

Toute la perversité d'Eve ! griffes de tigresse et mysticisme !

Et avec un rire ironique, il laisse retomber l'image au fond du tiroir.

— Mais, dis-je, pourquoi aviez-vous pensé que j'étais un homme ? Mon prénom, pourtant, est féminin. — Oui, je sais bien. Il est même biblique et fleure la myrrhe — vous devriez l'ecrire avec deux r et un h. — Il signifie « amertume » l'encens amer, la résine des repentirs et des embaumements derniers.

Il passe la paume à rebours sur son crâne rase.

— Hé oui, je vous ai pris pour quelque chose comme un Loti mâle ; pour un jeune officier de marine roublard qui se déguisait en femme pour attirer le succès. C'est d'ailleurs ce qui arrivera bientôt, si vous allez de ce train. Et ce sera la revanche de vos aînées, obligées de s'abriter derrière un pseudonyme mâle... Vous permettez que je fume ?

Il prit sur le coin de sa table un paquet de tabac gris et un cahier de papier Job.

— « Riche comme Job ! » fit-il en souriant — le mot est de Forain.

— Oui, reprit-il, une jambe balancée sur l'autre, vous allez vite. Gare aux hommes, ils n'auront qu'à bien se tenir. Heureusement je ne verrai plus cela ! Car je prévois que d'ici quelques lustres les chevalières de l'écritoire formeront un bataillon de plumes. Vous aurez votre académie, vous décernerez des prix, et, naturellement, aux Adonis ès lettres ! Ha ! ha ! ce sera drôle. Quand le jeune écrivaillon se présentera, vous lui désignerez la chaise-longue : « Par ici, je vous prie ! Voyons d'abord les talents privés ; nous passerons aux talents publics ensuite. » Et le malheureux sera obligé de s'exécuter pour avoir ses mille balles ! Seigneur, je n'envie pas la future génération de godelureaux ! Ils en auront à subir des ballons croulants et des ventres en accordéon ! car avouez que vous avez parmi vos consoeurs, des rombières qui ne sont guère ragoûtantes. Ha ! ha !

Et la tête renversée, découvrant sous la moustache drue, ses dents « couleur de rouille », il se livra à une gaîté satyrique.

— Après tout, reprit-il, ce ne serait que justice. Car la façon dont les vieilles ganaches de l'Académie et les birbes influents de la critique abusent des jeunes femmes est révoltante ! Quelle muflerie tout de même de manquer de respect à une solliciteuse !

Et la barbiche frôlant la vareuse, le dos rond, et les paupières baissées, il se tut, roulant une nouvelle cigarette. Ainsi ratatiné, assombri, presque vieux, il ressemblait au Durtal de ses livres poursuivant en d'interminable soliloques de paradoxales chimères. Seules ses main élégantes, souples, blones, effilées conservaient malgré les taches de nicotine au médius et à l'index, une étonnante fraîcheur.

Je regardais aurour de moi. Des têtes d'anges, sculptées en plein bois, soutenaient le plateau de la table. Le mica de la salamandre rougeoyait devant la cheminée ceinte d'un bandeau coupé dans une chasuble. Au-dessus, la statue d'un saint Sébastien primitif, tranchée à mi-corps, tordait son torse traversé de flèches, et penchait la tête au-dessus de deux vases de Delft qui le parfumaient de leurs bouquets de buis. Une romontrance lui faisait, à la hauteur du coeur, un bouclier d'or.

Au-dessus de lui, dans la glace au cadre ancien, se reflétaient une assiette irisée et, plus bas, une charmante petite madone de porcelaine qui semblait posée sur du vide.

De chaque côté de la cheminée, des aquarelles. J'en reconnus deux, décrites dans le logis d'André d'En Ménage : « des danseuses en gaze rose de Degas, petites voyoutes exquises lutinant de grands dadais empesés » et l'autre de Raffaëlli, « où ces messieurs ennuyés en habit déambulaient parmi des femmes étroitement lacées dans des armures de soie pâle, dont le corsage grand ouvert étayait par ses buscs cachés les touffes blanches des seins ».

Le reste des cloisons disparaissait sous la tapisserie des livres.

Deux fauteuils cannés d'un beau galbe et d'une patine ancienne, un guéridon de vieux chêne et trois petits tapis persans aux teintes chaudement fanées complétaient la grave harmonie de cet intérieur d'un homme de goût. Lui, cependant, s'évaguait vers je ne sais quelles visions truculentes trahies par la malignité oblique des yeux.

— Et la Vierge noire ? fis-je pour ramener son attention.

— La Vierge noire ? il sursauta comme au sortir d'un songe.

Son corps frêle se redressa, ses longues paupières se relevèrent, et, sous la lumière bleue subitement candide des prunelles, toute sa face rayonna.

La Vierge Noire ? avait-elle abordé en France avec Marie l'Égyptienne qui livra pour prix de la traversée son beau corps sanctifié aux matelots ? ou avec sainte Sarah, la patronne des Bohémiennes, ou bien était-elle venue, plus tard avec des Ternpliers, qui adoraient sous sa double apparence une divinité saturienne et infernale, quelque Astaroh ambiguë, tantôt invoqué sous le nom du Prince des Ténèbres, et tantôt sous celui de la Reine des Cieux ?

Non, il ne croyait à aucune de ses origines. La Vierge noire, en dépit de son sombre nom, était une mère bonasse, une brave moricaude, sans orgueil et sans malice, une sorte d'accoucheuse divine, qui s'étant délivrée elle-même, et, promptement, dans l'étable, accordait aux femmes du peuple, qui l'en priaient, de faciles enfantements.

— Cela inclinerait évidemment à supposer une origine orientale, car il paraît que les femmes arabes mettent bas derrière une gerbe de blé. Celle de la chapelle de Saint-Thomas Villeneuve vient d'ailleurs d'une autre église, détruite depuis longternps, de Saint-Étienne des Grès, ou plutôt de Saint-Stéphane des Grecs, probablement un ordre de rite grec-catholique, ce rite singulier qui officie aujourd'hui à Saint-Julien-le-Pauvre, où l'Évangile se lit en arabe, la langue de votre patelin de Jérusalem, et où la liturgie se dialogue en grec avec des allures dramatiques.

« Il est certain, continua Huysmans, entraîné par son sujet chéri, que le culte de la Vierge est né en Orient et que sa divinité y fut proclamée, alors qu'en Occident elle n'était encore que la mère charnelle du Sauveur, comme actuellement chez les Protestants.

« Nulle part elle ne fut plus adulée et choyée que dans son pays d'origine — ce qui fait mentir le proverbe. — Les messes des divers rites orientaux débutent par d'adorables oraisons de gloire, et les litanies de l'Immaculée, dans une contrée où la femme est si peu considérée, sont de stupéfiantes merveilles de tendresses câlines et d'effusions brûlantes.

« Vous connaissez sûrement Notre-Dame de Tortose en Syrie, qui fut la première cathédrale des Croisés dédiée à la Vierge en Orient et où Joinville assista à un miracle. Au couvent de Sidnaya, dans le désert de Damas, on conservait une image de l'Immaculée, peinte par saint Luc l'Évangéliste qui opérait des prodiges aussi bien parmi les chrétiens que parmi les musulmans. Elle guérit même le propre frère du Sultan Saladin, ce qui ne manque pas de malice si l'on songe que pendant ce temps le pape Clément III frappait toute la chrétienté d'une dîme spéciale, la dîme « saladine », pour guerroyer le féroce ennemi de la Vierge et du Christ. Ha ! ha ! Mais elle réserve sans doute des grâces qui dépassent notre entendement. Elle guérit donc le prince sarrasin, affligé d'un mal aussi étrange qu'inévitable, celui de tomber en mortelle défaillance au moindre parfum des roses. Vous voyez cela dans un pays qui ne vit que par et pour l'ivresse des roses ! C'était encore une ironie. Pour La remercier il Lui offrit une rose magnifique, une rose de diamants et de rubis et qui, cependant, répandait un si suave parfum qu'il embauma jusqu'aux confins du désert. »

« Ah ! cela vous plaît ! — Huysmans me souriait, en accélérant le balancement de sa pantoufle. — C'est bien une histoire de votre odorante Jérusalem ! Elle ne fleure, fichtre pas, les effluves de sainte Lydvine ! D'ailleurs « l'odeur de sainteté » est certainement une expression empruntée par notre mystique à l'Orient, et même je me demande si ce n'est pas à cette rose d'escarboucles à cet « ex-voto d'un sultan musulman, grand tueur de Croisés », que la Vierge doit, dans Ses litanies, l'invocation de « Rose mystérieuse ».

Huysmans reprit sur le coin de la table son petit cube de papier gris et son cahier de Job « riche ». Ayant allumé sa cigarette, il continua :

— A Ligugê, un missionnaire des Lazaristes m'a raconté qu'il existait, à Constantinople, dans la chapelle des Géorgiens, une succursale de Lourdes. Là aussi, comme à Sidnaya, la Vierge accueille indifféremment tous les cultes, accordant ses grâces à des Turcs, des Syriens, des Kurdes, des Coptes, qui affluent en brandissant des croix et des sabres, des oriflammes et des gourdes de raki. Elle a même guéri un petit Juif. Ah ! la bonne mère ! elle n'a vraiment pas de rancune !

A mesure qu'il parlait, un sang rose transparaissait sous l'ivoire des joues. Ses mains de nonne oubliant la cigarette s'exaltaient en menus gestes ingénus, sa moustache, sa barbe frémissaient, et ses yeux extraordinaires, ses yeux bleu lavande, bleu améthyste, enchâssés sous l'arc altier des sourcils, faisaient songer aux douceurs azurées des rosaces qu'un soleil d'âme irradiait.

Ah ! que sa Vierge le transportait hors du siècle ! Ah ! qu'il aimait son Immaculée ! sa « bonne Tentatrice ! »

Il s'était levé, et l'échine de guingois, les pas feutrés, il rasait, tel un chat voluptueux, les rayons de sa bibliothèque.

Il faisait allusion, maintenant, à je ne sais quel article d'un journal catholique.

— Ils me reprochent que m'étant converti, je continue à exécrer les affreuses bondieuseries, les musiques d'opéras des églises et la bêtise du clergé. Comme si l'on ne pouvait pas être croyant sans être clérical, sans admirer la laideur et la stupidité ! J'aime le catholicisme à la façon des artistes du moyen âge ! Le rêve serait d'exprimer avec des mots, ce que les Primitifs exprimaient avec leur palette. Un Grünewald ! — vous ne connaissez pas les Grünewald ? — Ah ! transposer les tableaux d'un Griinewald dans la littérature ! Naturellement., il ne faut pas y songer en ce temps d'appétence pour les basses turpitudes !

Retourné à sa table, il roula une cigarette. Et changeant de ton et de visage il se mit à discourir sur le satanisme, sur les incubes, les succubes, les larves. Il en parlait sans mystère, avec familiarité et précision, comme s'il s'agissait de commensaux habituels.

— Mais, demandai-je ahurie, ces larves existent donc en vérité ; ce sont des êtres réels ?

— Pas précisément. Les larves, ainsi que les incubes et les succubes, sont des espèces de diablotins d'essence terrestre, mais engendrés par un péché spirituel. Aussi pullulent-ils dans les couvents et dans les logements des prêtres et des cagots... Vous n'en avez jamais vu ? Il y en a plein cette turne ! Vous auriez pu en rencontrer dans l'escalier tombés des frocs ou traînés dans les jupes des bigotes. Plusieurs curés habitent ici, et, au-dessus de moi se déchaîne une oblate... N'avez-vous pas remarqué aussi l'odeur particulière de cette maison qu'on pourrait appeler une odeur latrinière ? Elle favorise l'éclosion des larves.

Il se tut, absorbé par ce passionnant problème, puis en manière de conclusion :

— La larve, c'est peut-être ce qu'on pourrait appeler le « microbe ecclésiastique »...

Huysmans s'amusait-il à me mystifier ? ou bien divaguait-il réellement ? Je le regardais, inquiète. Mais non ! Rien, ni dans son visage, ni dans ses gestes ne décelait le déséquilibre. Seule, dans ses yeux zigzaguait une lueur narquoise.

Des heures avaient fui. Je me levai.

— Ah ! oui ! dit-il, votre Astaroth moabite. Je ne vous ai pas beaucoup renseignée. Mais je chercherai encore. Je vous enverrai ce que j'aurai trouvé. A moins que — il eut son attitude de juvénile gaucherie — cela ne vous ennuie pas trop de revenir ?

— Oh ! non... quand ?

— Voyons... nous sommes dans l'Avent. Je vais être très requis par les offices. Dans dix... dans quinze jours, voulez-vous ?

En sortant je cognai une pile de livres posée sur une chaise. C'étaient des exemplaires de De Tout, tout neufs dans leur couverture chair, estampillée au centre du sceau de saint Benoît (1).

— Cela vient de paraître. C'est sans grand intérêt. De vieux articles sur tout réclamés par Stock... Vous y trouverez, pourtant, au début, un chapitre sur la Vierge noire...

Et retournant à sa table aux têtes séraphiques, il traça dans l'angle du feuillet de garde :


A. (sic) madame Myrrhiam (sic) Harry,

respectueusement son dévoué

G. HUŸSMANS.


Il ajouta, sur ma prière, une photo d'amateur prise dans son jardin de Ligugé. Assis sur un banc avec Jules Bois, il triture, tête baissée, sa barbiche et sourit à des songes sournois.


*
*      *

Quinze jours plus tard je retournais rue de Babylone.

Ainsi que la dernière fois les jardins de Sémiramis se penchaient par-dessus le mur. Les toits de la pagode chinoise se confondaient en saluts retroussés. Dans l'escàlier du 60, la même bigote cliquetait de tous ses chapelets. Au quatrième étage l'avenante servante m'ouvrit la porte et, son maître, avec la même cordialité, me désigna la même place sur le petit canapé raide.

Ses jambes « croisées en ceps de vigne » il me comrnuniqua ses renseignements sur « ma démone moabite », puis s'enquit de mon travail. J'exhalai mon désespoir: Que de difficultés à s'exprimer ! Que de luttes avec les mots ! Et ce frisson qui vous racle l'échine à l'idée qu'un chapitre aurait pu autrement débuter ! Et la nausée devant les banalités, le délire du suicide pour une phrase sans rythme et sans odeur !

La tête baissée, Huysmans souriait à ses brodequins :

— Je connais ça ! je connais ça ! c'est du nanan ! Ne vous plaignez pas de la difficulté, la bienheureuse difficulté ! Elle vous ouvre les portes du paradis d'art. Car il faut le dire, c'est une dure montée au Golgotha que le métier d'écrivain !... Méfiez-vous de la facilité. Elle a perdu bien des vocations naissantes. Quand un jeune auteur se vante d'ecrire au courant de la plume, je pense que c'est un grimaud. Le pire, c'est qu'on n'est jamais au bout de ses peines. L'habitude et l'expérience ne servent de rien. Ce que l'on gagne en métier, on le perd en flamme. Et puis à mesure que les sujets se raréfient on devient plus difficile avec soi-même. On voudrait atteindre la perfection !... La perfection !

Et d'un menu geste mou il désigna sur la table les feuilles raturées de l'Oblat.

— Il m'arrive de recommencer une phrase plus de vingt fois !

— Comment procédez-vous ? Faut-il faire un plan ?

— Mon plan se fait tout seul par la pensée. Mon livre chemiine avec moi durant des années. Je prends beaucoup de notes. Puis, un beau jour triste, un beau jour de pluie ou de grisaille, je m'assieds à ma table. Je commence toujours par le premier chapitre et je continue exactement comme un maçon construit une maison, allant de la cave au toit. Zola procédait tout différemment. Il débutait souvent par le grenier, construisait un étage par-ci, un autre par-là. Puis il reliait le tout. Et c'était très bien aussi. Mais c'est plus périlleux. Toutes les méthodes sont bonnes quand on est sincère, quand on est enthousiaste. Le principal c'est d'être un probe ouvrier, c'est de ne pas se laisser leurrer par les cenacles littéraires, par ces chapelles, où l'on se hurle mutuellement son génie en s'exécrant.

Et comme je le priais de me donner des conseils :

— Des conseils ? Mais je n'en ai jamais donné. Je ne suis pas un maître. Et puis, vous le savez bien, un artiste n'a que faire des conseils ; il n'a qu'à laisser se développer sa personnalité, à être sincère avec lui-même... Si ! pourtant, un conseil : ne demandez jamais qu'on lise vos manuscrits !

Je lui parlais des auteurs modernes. Il n'aimait ni Anatole France, ni Jules Lemaître, ni Barrès. Quant aux « amazones bleues » elles excitaient sa verve railleuse, à l'exception de deux : Judith Gautier qu'il admirait autant pour la purété de son style hérité de son père que pour la dignité de sa vie d'isolée, et Rachilde, Rachilde qui venait de lui envoyer la Jongleuse aux couteaux.

— Ah ! celle-là ! celle-là ! on peut bien dire que son talent est fait de sa perversite, une perversité toute cérébrale d'ailleurs, car Rachilde mène auprès de son mari, l'ami Valette, l'existence la plus bourgeoise... Ah ! la Jongleuse ! lisez ça, la scène où la femme sortant d'une soirée trompe son Impatience amoureuse contre le flanc d'un grand vase du vestibule ! ah ! ah !

Et sa tête de faune renversée, Huysmans hennissait au plafond.

— Dernièrement, dit-il ensuite, Rémy de Gourmont m'a apporté les poèmes d'une jeune inconnue, Renée Vivien. On y trouve de la souplesse et un tempérament très personnel. Elle appartient d'ailleurs au troupeau des femmes damnées, c'est une grande-prêtresse en Lesbos.

Et il cita :


« Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche. »


Puis il me donna, écrites de la main de Renée Vivien, Strophes saphiques.


Prolonge la nuit Déesse qni nous brûles

Eloigne de nous l'aube aux sandales d'or ;

Déjà sur l'étang les vertes libellules

Ont pris leur essor.

Tes cheveux flambant sous l'ombre de tes voiles

Atthis ont gardé le feu rouge du jour,

Et le vin des fleurs et ie vin des étoiles

M'enivrent d'amour ;

Nous ne saurons pas quelle auxore se lève

Là-bas apportant l'inconnu dans ses mains,

Nous tremblons devant l'avenir, notre rêve

Craint les lendemains ;

Je vois la clarté sous mes paupières closes

J'étreins vainement la douceur qui me fuit

Déesse à qui plaît la saison des roses

Prolonge la nuit !


*
*      *

J'avais reçu d'Angleterre un authentique plum-pudding. Sachant le goût hollandais d'Huysmans pour les pâtes où le gingembre se mêle au miel et le poivre aux raisins sucrés, je l'avais, la veille de Noël, porté à sa servante.

Il m'en remercia par cette lettre :


Paris, le 26 Décembre 1902.


Chère Madame,

J'aurais bien envie de vous gronder, si la qualité de cette pâte augustement gingembrée ne me faisait tourner en épithètes laudatives les adjectifs de reproche que j'avais préparés.

Mais que voilà bien le coup de Mme Eve ! Imaginez que j'avais à dîner des Bénédictins. Et il fallait leur faire manger maigre avant la messe de minuit. J'ai donc dû soutenir avec un merveilleux aplomb qu'il n'entrait aucune graisse dans la composition d'un pudding, ce qui est un joli mensonge, je crois.

Il est vrai qu'ils se sont régalés ! Donc, charité compense mensonge et nous sommes tous quittes.

Si vous saviez comme avec ce monde-là, la question sarcelle maigre et poulet gras est bête !

Je vous souhaite, au seuil de l'an noir, la bonne et prompte éclosion de Jérusalem, et cela un peu égoïstement aussi, car j'ai impatience de la lire.

Agréez, je vous prie, chère Madame, avec mes remerciements, l'assurance de mes sentiments bien respectueux et bien dévoués.

G. HUŸSMANS.


*
*      *

Depuis, je suis retournée bien souvent dans la « lanterne » de la rue de Babylone. J'aimais tout ce qui m'attendait dans la pièce claire : les murs tapissés de livres, le saint Sébastien sur la cheminée, l'atmosphère douillettement complexe aromatisée de tabac et de buis, le cordial accueil du maître en vareuse et en pantoufles, invariablement assis de biais devant des feuilles chargées de son ecriture serree et nerveuse, empâtée de ratures.

J'y allais vers trois heures et m'attardais jusqu'a ce que, l'ombre entrant par les deux fenêtres, la servante apportât la lampe.

Huysmans dissertait sur tout, sur la sculpture, la peinture, la politique, sur les potins de Paris, car personne antant que ce reclus n'était informé de ce qui se passait hors de ses murs.

Parfois, aussi, il disait son haut-le-coeur de vivre, son exaspération de tout.

Secoué de furieuses révoltes il se levait et allait racler son échine aux rayons de la bibliothèque. Il vitupérait, fulminait contre la décadence de l'art, le mercantilisme de la critique, la muflerie des confrères, la veulerie du clergé, la scélératesse du gouvernement qui chassait des cloîtres la dernière poésie.

Insoucieux de ma présence, il lâchait des mots crus, crachait des termes d'argot, vomissait des torrents de sarcasmes qu'il accompagnait de gestes timorés.

Puis, soudain, s'arrêtant, tourné vers moi, il levait ses mains de nonnette au ciel, et sa tête gothique, renversée sur ses épaules fuyantes, ses dents nicotinisées largement découvertes par son ricanement, il débordait de gaîté sardonique.

Et je m'étonnais toujours du contraste entre l'homme malingre qui rasait les murs comme un chat peureux et ces imprecations tertuliennes. Involontairement, je songeais aux tableaux de l'École hollandaise où des gnomes théologiens et rigolbocheurs coopéraient à la tentation des saints.

Mais dès que je voyais ses yeux, ses yeux découpés dans les rosaces des cathédrales, je comprenais de combien de larmes était fait son rire de faune.

Un jour qu'il s'était trop minutieusement attardé dans la flagellation des impuretés, pour ne pas les regretter, je ne pus m'empêcher de lui dire, un peu scandalisée :

— O Maître ! prenez garde ! vous allez vous reconvertir au paganisme.

Il rit, amusé, puis avec un gros soupir, passant sa main à rebrousse-poil sur son crâne blanchi :

— Au fond, je ne demanderais pas mieux. Mais il est trop tard, hélas ! Vous savez bien « quand le diable se fait vieux... »

Apaisé, il revint s'asseoir.

— J'ai frôlé le reniement. J'ai subi une atroce crise de désespoir quand, revenu de Ligugé, après le départ des moines, je ne savais plus à quel saint me vouer, sur quelle chaise m'asseoir. Je me suis casé chez les Bénédictines de la rue Monsieur, à deux pas d'ici. Jamais, excepté aux heures des offices dans leur chapelle, je ne fus aussi malheureux. Je n'avais plus rien, ni livres, ni bibelots, ni habitudes, ni amis. J'ai bien failli, une nuit, me suicider...

Et il retomba dans une sombre songerie.

— Je suis allée vous voir à la rue Monsieur.

Il sursauta :

— Vous ?... Quand ?

— La soeur tourière m'a dit que vous ne receviez pas de visites.

Parbleu ! elles me chambraient, elles m'espionnaient, elles épiaient jusqu'à ma correspondance. C'est là potrrtant que j'ai lu vos Petites Épouses.

Et il me questionna sur mes voyages, ma vie. Mon enfance l'amusait, surtout l'histoire de mes baptêmes successifs dans les couvents de Jérusalem, où ma nourrice bethléhémitaine recevait, pour chacun, um medjidié, qu'elle enfilait, troué, à la gourmette de son hennin, baptêmes si multiples et si adverses qu'ils m'avaient à jamais rendue incrédule.

— Ha ! ha ! doux Seigneur ! quelle joyeuse hérésie !

Puis, après un silence :

— Non, ces eaux lustrales et ces saintes huiles ne seront pas perdues. Leur grâce et l'âme des couvents parleront en vous, plus tard. Vous avez un tempérament mystique. Je parie que vous finirez dans un Carmel.

— Jamais de la vie ! Un Carmel ! Non ! plutôt dans un cloître bouddhique, au bord d'un lac sacré, où les tortues nagent parmi des lotus. Non ! Pas carmélite, mais peut-être bonzesse.

Le mot de bonzesse l'amusa.

— Bonzesse ! dites plutôt gonzesse ! Ah ! Seigneur quelles gonzesses que toutes ces femmes !

Et à partir de ce moment il m'appelait quelquefois « Madame la bonzesse » ou encore « Madame l'amie des lotus ».


*
*      *

Vers cette époque, on commençait à songer au sein de l'Académie Goncourt à l'attribution du premier prix décernable en décembre. Huysmans me témoignait une si grande bienveillance qu'il se déclarait heureux de voter pour Petites Épouses, si toutefois les statuts permettaient de couronner un livre de l'année précédente.

J'en parlerai à Geoffroy et à Descaves. Je leur ai communiqué votre livre.

Et il me demanda de lire mon premier volume, un recueil de contes parus à la Fronde.

Voici ce qu'il m'en écrivit :


Paris, le 15 février 1903.


Chère Madame,

Merci des Bédouins et des Bédouines que j'ai lu, à petites gorgées, le soir, pour me délasser des ennuis du jour.

Évidemment, les petites épouses sont de plus grande envergure, mais vos croquis sont très interessants et ont une saveur exotique propice aux revasserles...

Ça sent le benjoin et le sang !

J'ai eu enfin entre les mains les statuts des Goncourt et le règlement. Il y est dit positivement que le prix sera donné en décembre au volume paru dans l'année.

Il n'y a donc pas à y songer pour les Petites Épouses. Reste Hiérusalem.

Recevez, chère Madame, avec mes remerciements, l'assurance de mes respectueux et dévoués sentiments.

G. HUŸSMANS.


Les volumes des candidats au prix Goncourt s'accumulaient sur la table de Huysmans. Il en déplorait l'indigence, d'un mot plaisant ou caustique les condamnait.

Je me souviens d'un poète inconnu alors, Charles Derennes qui lui avait envoyé un volume de vers intitulé La Tempête.

— Oh ! fit Huysmans, « La tempête », c'est un bien grand nom. « Le flageolet » suffirait peut-être !

Les jours de bonne humeur, la verve de Huysmans jaillissait inlassable et je ne suis pas sûre d'avoir toujours compris ses plaisanteries. Je me rappelle une anecdote qu'il me racontait sur Degas, son grand ami et son peintre de dilection.

— Il se débattait dans la misère. Il avait tout vendu dans son atelier, excepté sa table à modèle, une glace et une toile. Ne pouvant se payer un modèle et voulant absolument dessiner la contorsion de cuisses d'une femme-serpent que je l'avais emmené voir la veille, à Bobino, il se met sur sa planche, fourre sa tête entre ses cuisses croisées, et essaie de se croquer dans la glace. On frappe. Il ne répond pas. On frappe encore. La porte n'était pas fermée et c'est un marchand de tableaux américain qui entre. Degas essaie de se libérer. Impossible de retirer sa tête d'entre ses cuisses. « Mais aidez-moi donc, nom de Dieu ! » crie-t-il de sa voix de ventriloque à l'Américain qui fuit vers la porte. « Et c'est ainsi que j'ai raté ma seule occasion de faire fortune », me dit-il, le soir.

Une autre fois, Huysmans me parla de Verlaine, du « pauvre Lélian, toujours titubant entre ses ribotes et ses repentirs ».

— Depuis un certain temps, nous l'avions perdu de vue. Il aimait ces plongeons dans le vice ou l'inconscience et nous savions qu'il fallait les respecter. Cependant j'apprends qu'il gît dans un hôtel infâme, n'en pouvant sortir parce qu'il a littéralement bu jusqu'à sa chemise. Je me décide d'y aller avec Geoffroy et Céard. Il surgit d'un affreux grabat. Geoffroy le morigène. Céard lui prend les mesures. « On va t'équiper à la Belle Jardinière. » Il rugit : « A la Belle Jardinière ! des frusques de prince, alors !... Non ! écoutez ! je veux un falzar en velours à côtes violet avec des poches bien larges pour y mettre des litrons. » « Mais non ! dit Céard, tu n'es pas charpentier. » « Et le père de Notre-Seigneur n'était-il pas charpentier ? Je veux un falzar en velours à côtes violet, répète Verlaine buté, ou bien j'aime mieux rester couché toute ma vie ! » Et il se renfonce dans son grabat.

Nous sommes allés lui acheter un complet d'ouvrier. Il jubile, nous embrasse avec effusion, court à l'église se confesser et le soir il étrenne, dans d'effroyables noces crapuleuses, son falzar de velours à côtes violet.

Quelle tendresse quand Huysmans parlait de Verlaine ! pour lui, sa voix, toujours un peu rauque, prenait des inflexions câlines.

Je ne sais pas s'il avait déjà écrit à ce moment sa préface pour les Poésies religieuses qu'il devait éditer l'année suivante, mais il me donna ce jour-là, Sagesse, de Verlaine, où de petites croix au crayon marquaient plusieurs poèmes, comme le sonnet :


C'est vers le Moyen-Age énorme et délicat

Qu'il faudrait que mon coeur en panne naviguât

Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.


celui qui se termine par ces adorables vers :


Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne

Tant il fait doux par ce soir monotone

Où se dorlote un paysage lent.


Les vers, connus de tous :


Le ciel est, par-dessus le toit,


La chanson de sa prison :


Château, château magique où mon âme s'est faite.


Cet autre encore :


Je vois un groupe sur la mer.

Quelle mer ? Celle de mes larmes.


Puis ;


Pourquoi triste, ô mon âme


qui se termine comme par un glas joyeux :


Et l'oubli d'ici-bas !


Et enfin !


O mon Dieu vous m'avez blessé d'amour,


vers dont Huysmans lui-même, ce jour-là, récita la dernière strophe :


Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

Pour être éteints aux pleurs de la prière,

Voici mes yeux, luminaires d'erreur.


Une expression de profonde mélancolie avait assombri sa face.

Longtemps, ayant refermé Sagesse et me l'ayant donné, il resta, les yeux grands ouverts, à regarder dans le vide. Puis ses longs cils frissonnèrent, et il me semblait qu'ils refoulaient une larme. Un soupir encore, dédié sans doute à son frère en conversion, et il se leva pour reprendre sa promenade de moine, autour de sa bibliothèque.

— Tout de même, ces gens d'Eglise sont extraordinaires ! Voilà un vrai poète catholique, un grand poète mystique, le plus grand poète mystique depuis le moyen âge ; une âme vraiment prédestinée, qui a trouvé pour exprimer son repentir les plaintes les plus touchantes, et les plus fervents sanglots, et ils n'en veulent pas, sous prétexte qu'il a partagé son existence entre les prisons, les fioles et les filles. Aurait-il eu ces suppliques d'éperdue humilité chez les artistos ? La Magdaléenne se serait-elle écroulée aux pieds du Sauveur, si elle n'avait tant péché !

« Mais, naturellement, le clergé a préféré à cette rosée de sang la fadasse eau bénite d'insipides rimailleurs. Heureusement Elle était là, Elle a compris son âme d'enfant transi et délaissé. Elle l'a pris contre son sein, Elle l'a reçu en Sa Miséricorde. Et maintenant il peut la chanter Elle et Son Fils, sans crainte de retomber à ses ribotes.

Et Huysmans parvenu au bout de sa bibliothèque adressa un sombre attendri à la petite Vierge en porcelaine qui, posée sur un socle minuscule, semblait planer dans le vide. Et il récita :


« Priez avec et pour le pauvre Lélian. »


*
*      *

Un jour, il me dit :

— J'ai parlé de vous et de votre Jérusalem à l'abbé Mugnier. Vous savez que je n'aime pas beaucoup les curés, mais celui-là est un prêtre délicieux. Il comprend la mystique, et il est presque aussi romantique que vous. Il adore Chateaubriand, Goethe et la Bible. Si vous voulez, nous déjeunerons ensemble et je prévois que la conversation ne chômera pas.

Mais, retenu à la derniere minute, l'abbé Mugnier ne vint pas et nous fûmes trois avec le peintre de Caldain dans la petite salle à manger, chauffée par le poêle en faïence chocolat, dont le tuyau traversait une niche ogivale où deux anciens pots pharmaceutiques retenaient des chardons bleus.

Huysmans me montra sur un des pots, encadré d'une guirlande de fleurs et surmonté du chiffre 216, l'inscription Extract Myrrhae.

— Je l'ai acheté à Rouen. Croyez-vous que ce pots étaient autrement beaux que les bocaux d'aujourd'hui !

Dépliant a serviette :

— La myrrhe était alors plus employée par les apothicaires qu'à l'église. Soeur Hildegarde l'indique dans son manuel comme rompant l'art des sorciers, et que si on la place, chauffée, sur le ventre, elle disperse les idées de luxure ; mais quand elle a chassé les visions libertines, elle rend mélancolique... et voilà pourquoi, sans doute, on lui avait déja donné aux temps bibliques le nom de « l'amertume ». Ha ! ha ! madame la Bonzesse, vous ne saviez pas tout ce que contient votre nom ! (2)

— Du moins, dis-je, ma présence vous rassure contre Satan ! C'est déjà quelque chose.

Et je montrai au mur, la caricature de Huysmans en gargouille démoniaque, un chat noir sur l'épaule.

— C'est Coll-Toc qui s'est amusé à ça au temps où nous fréquentions le docteur Encausse.

— Et l'autre ? demandai-je, les yeux arrêtés sur l'image triangulaire, frappante de ressemblance aiguë malgré sa sécheresse.

— Ça ! le « cerf-volant » de Forain.

La servante apporta une pintade croustillante et beurrée. Huysmans la découpa en vantant la chair « aristocratique » de la princesse des volailles tellement supérieure au vulgaire poulet. Le dessert se composa de sucreries gélatineuses et parfumées à la rose qu'il avait chargé de Caldain d'aller choisir derrière la Madeleine, chez Hediard. Lui, pour rien au monde n'aurait voulu toucher à ces « horreurs de mon patelin », mais souriant, il me regardait m'en engluer les doigts et la bouche.

— On voudrait presque être frappé du mal du sultan sarrasin pour ne pas sentir cette pommade ! Vous vous souvenez, ce frère de Saladin, fervent adorateur de la Vierge ? Dernièrement un père Dominicain m'a raconté que la Mère de notre Sauveur fut extrêmement vénérée dans tout l'Orient, même l'Orient musulman, avant les Croisades, qui ont scindé le monde en deux. Il paraît qu'un chapitre entier, intitulé Mariam lui est consacré dans le Koran. Cela corrobore, au reste, avec ce que nous disions l'autre jour, sur le culte de la Vierge en son pays d'origine, sur cette liturgie mariale que j'ai entendu chanter à Saint-Julien-le-Pauvre « scandée par ce refrain grec : « O Épouse non-épousée » — c'est-à-dire immaculée.

« Selon le Koran, la Vierge n'aurait point enfanté à Bethléem, mais dans le désert auprès d'une source jaillie sur l'ordre de l'archange Gabriel et sous un palmier, dont il secoua, sur elle, pour la nourrir, les dattes durant ses gésines. Mais quand elle revint au village, son poupon dans ses bras, les gens se moquèrent d'elle. « O Marie, il t'est arrivé là une étrange aventure. » Elle, confuse, se tait, mais l'enfant, lâchant le sein, atteste alors la virginité de sa Mère et proclame sa conception surnaturelle. Et ce miracle convainc naturellement tout le monde. Il est joli cet amour filial, et contraste avec l'irrespectueux : « Qu'y a-t-il, entre toi et moi, ô femme ? » des noces de Cana, n'est-ce pas ?

— Oui. Les livres islamiques racontent encore un autre miracle relatif à la Vierge et qui n'est point mentionné non plus dans l'Evangile. Vous savez que, dans toutes les mosquées, se creuse un mirhab, une niche de prières, orientée vers La Mecque. Au-dessus, cette inscription : Quand Zacharie entra dans le Temple... inscription qui se rapporte à une légende presque aussi charmante que la vôtre.

— Voyons ! fit Huysmans.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ce Zacharie, prêtre de Dieu, était le père de Jean-Baptiste, engendré aussi, de façon miraculeuse après une visite de l'ange Gabriel à l'autel d'or des parfums où sacrifiait Zacharie. Si vous vous rappelez Marie, ayant reçu l'Annonciation du même messager, alla voir sa cousine Élizaheth, femme de Zacharie. Et tant que la Vierge resta chez eux, l'ange Gabriel descendait près de l'autel chaque fois que Zacharie entrait dans le Temple et lui remettait un fruit merveilleux, lui disant : « Voilà ce qu'Allah envoie à la bénie entre toutes les femmes. » Et afin que l'on ne doutât pas de la provenance paradisiaque de ce fruit, c'était en hiver du raisin, une orange en été, des amandes en automne.

— Charmant, mais l'inscription ?

— ...Signifie que les niches de prières ne sont pas seulement orientées vers La Mecque, mais aussi vers le pays du merveilleux. Elles ouvrent leurs portes symboliques sur les jardins célestes, où tout fidèle, pourvu qu'il ait la foi, peut cueillir les fruits surnaturels.

— Hé ! mais c'est de la haute mystique ! s'écrie Huysmans ! La mystique musulmane ! Seigneur ! voilà ce qui surprendrait les Catholiques ! Et voilà aussi, ô Fille de Jérusalem, le livre que vous devriez écrire !

Le peintre parti, nous retournons au cabinet de travail. Au lieu de prendre ma place habituelle sur le petit canapé raide, je m'assois sur un des deux grands fauteuils canés à la belle patine, aux nobles arrondis.

— Celui-là, dit Huysmans, est en bois authentique, façonné selon les règles de la probe ébénisterie d'autrefois. Il me vient d'un petit brocanteur, en haut de la rue de Vaugirard. On trouve encore chez lui des meubles qui ne se gondolent pas et des sièges qui ne s'effondrent pas, comme ceux des grands magasins faits en série par des ouvriers sans art. C'est un ancien sonneur de cloches. Il a dû renoncer à son métier, car sa femme, dans le vent et le froid de la tour, était devenue presque aveugle. Elle l'est complètement, maintenant, mais du moins elle vit au chaud. Ce sont des gens très simples, mais d'un goût parfait et très avertis de belles antiquités religieuses. Ah ! il faut la voir, elle, tourner et palper les objets entre ses doigts. Elle en devine, sans se tromper jamais, l'époque et la provenance. C'est elle qui désigne à son mari ce qui convient aux clients : « C'est là-bas, à droite ! tu ne vois pas ? » ou « Regarde donc plus haut, à gauche ! » et quand il grimpe sur l'échelle, elle le suit anxieusement de son regard aveugle, en répétant d'une voix inquiète : « Prends garde, mon petit, de ne pas tomber ! »

Et Huysmans ajoute :

— Elle l'appelle « mon petit » après quarante ans de ménage ! Croyez-vous ? C'est égal ! c'est beau tout de même !... après quarante ans !

Et il rêvasse, mélancolique.

S'agit-il du ménage, Carhaix de la tour de Saint-Sulpice de Là-Bas ? Je n'ose interroger ; d'ailleurs ayant besoin d'un fauteuil, et Huysmans m'ayant donné l'adresse, je m'y dirigeais aussitôt.

C'est une petite boutique, toute en profondeur où l'aveugle assise à l'entrée « regardait » la rue.

Dès que je prononce le nom de Huysmans, son visage s'eclarire.

— Ah ! un si bon monsieur ! Il pense toujours à nous envoyer des clients.

Et elle appelle :

— Mon petit, on vient de la part de M. Huysmans.

Un homme apparaît d'une porte du fond. Il est grisonnant, assez robuste, le visage grêlé, et l'aspect plutôt bourru.

« Carhaix ? » pensé-je.

— La dame voudrait deux fauteuils Louis XIV... il nous en reste encore un, tu sais bien, mon petit, à côté de la bergère, si tu veux le descendre.

Et pendant qu'il va chercher l'échelle :

— Presque tout ce que M. Huysmans a chez lui, c'est nous qui l'avons fourni. Son Saint-Sébastien il nous l'a échangé, quand il est revenu de Ligugé, contre une Madone. La petite Vierge en porcelaine, il l'a achetée dernièrement, ainsi que l'assiette que l'on « voit » accrochée, au-dessus...

Puis l'aveugle se tait pour suivre, la tête levée, l'opération de son mari.

— C'est vous, dis-je, en payant le fauteuil Louis XIV, « en bois authentique » la somme de cinquante francs, c'est vous, n'est-ce pas ? le sonneur de cloches Carhaix ?

Le visage grêlé du brocanteur se renfrogne.

— Mais non ! mais non ! j'ai bien sonné les cloches, mais M. Huysmans raconte ce qu'il veut dans ses livres !


«. Priez avec et pour le pauvre Lélian. »


*
*      *

Quelque temps après j'y suis retournée pour chercher un second siège. J'ai trouvé le brocanteur seul et sombre. On avait emporté sa femme, paralysée, à l'hôpital.

— Je fermerai bientôt la boutique.

Et il me céda pour la somme de trente francs un petit fauteuil « paysan » Louis XVI.

Et il faut bien croire que les sièges de « Carhaix » furent façonnés selon la probe ébénisterie d'autrefois, car ils existent encore, M. le chanoine Mugnier et Lucien Descaves s'y sont assis dernièrement, sans s'effondrer...


*
*      *

Je n'ai revu Huysmans qu ' en novembre 1903. Il était très accaparé par le prix Goncourt. Les livres s'accumulaient sur sa table. Candidats et journalistes assaillaient sa porte. Il se désolait, car parmi tant de volumes « chaudement recommandés » aucun ne lui plut.

— D'ailleurs, me disait-il, c'est bien simple, plus un type a de pistons, moins il a de talent... Moi, dès qu'on me recommande un livre, je l'écarte. Mais tout le monde n'agit pas ainsi. Seigneur, quel crétin allon-nous couronner !

— Ah ! j'ai trouvé le phénix ! Un débutant inconnu : Antoine Nau. Il n'a fait aucune démarche, il ignore peut-être notre prix. Tenez ! emportez son livre : Les Forces ennemies. Vous me direz ce que vous en pensez.

Le même jour il me pria de lui envoyer « les placards » de ma Conquête de Jéruslaem dont il n'avait pas voulu lire une seule page manuscr1te.

Deux jours après il m'écrivit :


Chère Madame,

C'est lu. Vous pouvez être rassurée. Votre livre est absolument bien. Votre Jérusalem grouille odorante et grillée et elle fume à toutes les pages les vraies cassolettes de l'Orient. Mais sapristi ! savez-vous que vous avez écrit le plus terrible réquisitoire contre la gent des Protestants. Tous ces Alsaciens déplantés, l'ex-diaconesse en tête, sont frigidement atroces avec leur façon de supplicier le pauvre Helié ! Il pleut sur les Temples ! Madame l'amie de Lotus, vous n'aurez pas l'approbation des mômiers. Mais qu'est-ce que cela fait, vous aurez avec vous tous ceux qui aiment l'art ! Ah ! votre chameau aveugle !

Soyez donc contente de votre livre, car sans compliments aucuns, il le mérite.

Bien respectueusement à vous, votre tout dévoué.

G. HUYSMANS.


Puis, le 24 décembre :


Chère Madame et Amie,

J'ai tout de même grande envie de vous gronder et de vous reprocher de courir ainsi afin de me gâter, alors que vous avez des kilomètres d'épreuves à parcourir !

Enfin ! tout ce que je vous dirai ou rien n'est-ce pas ? mieux vaut alors vous remercier de la savoureuse pâte et profiter de l'occasion pour souhaiter sérieuse endurance et longue vie à votre nouveau-né de 1904. Gare ! vous savez que d'après les légendes le jeune antechrist doit naître avec toutes ses dents. Or, le petit Hiérosolymitain a cela de commun avec lui : il va naître avec de petits crocs qui s'attaqueront à la chair coriace des protestants — mais l'assimilation s'arrête là, heureusement.

Et la Revue ? prend-elle le livre sans rechigner ?

Je vous souhaite — avec le succès de la Conquête, mort de la grippe pour l'an qui vient ; c'est un souhait qui en vaut la peine, car c'est une bien insupportable maladie que celle-là ! J'en sais quelque chose.

Je suis content du résultat Goncourt ; j'espérais celui-là.

Je vous envoie, chère Madame et amie, toute l'assurance de mon respectueux dévouement.

G. HUŸSMANS.


Le lendemain, je le trouvais encore tout joyeux du prix Goncourt.

— Ah ! cela n'a pas été tout seul ! II a fallu plusieurs tours de scrutin, et sans mes deux voix de président, Nau ne l'aurait pas emporté. Je suis bien content ; car je viens d'apprendre que, n'ayant pas trouvé d'éditeur, le pauvre diable a publié Les Forces ennemies à ses frais en s'endettant. Il habite le Midi, et ignorait tout du prix Goncourt. Sans l'énergie de Descaves, qui a fini par dénicher son adresse, on n'aurait même pas su où lui envoyer ses cinq mille balles ! Cinq mille balles qui lui tombent du ciel, va-t-il être heureux, le bougre ! Ah ! j'aurais bien voulu voir sa binette à la réception du télégramme lui annonçant cette manne. Il est capable de ne pas y croire !

Et Huysmans caressant du dos sa bibliothèque, se frottait joyeusement les mains.

Une autre fois, moi, joyeuse, j'entrais chez lui.

— Ah bien alors ! fit-il, selon son exclamation des bons jours, je parie que vous avez touché au ]ournal les fifrelines de votre conte d'hier ?

— Plus beau que ça !

— Plus beau ! Letellier vous a embrassée ?

— Plus beau encore !

— Alors je ne sais plus, racontez !

Je lui dis qu'ayant, en effet, touché mes cinquante francs, j'avais couru chez Brown, les dépenser en achetant deux reproductions de Rembrandt. Mais au moment de donner mon adresse, le vendeur s'était écrié : « C'est de vous, Madame, le conte dans le Journal ?... O alors, ce n'est plus cinquante francs, mais seulement trente-cinq ; nous faisons une remise de 30 % aux écrivains. »

— N'est-ce pas épatant ! On a lu mon conte et l'on me fait encore une réduction de quinze francs !

— Épatant ! acquiesce Huysmans, réjoui de ma joie. Mais redevenu songeur :

— Voilà ce que c'est que le journalisme ! Le succès chez la crémière, la gloire chez l'épicier ! l éphémère, la dangereuse célébrité ! Moi, j'aimerais pour vous, Madame l'amie de lotus, le dédain de ces vanités. Il faut une autre trempe d'âme, un autre culte de l'art pour rester des mois enfermé chez soi, cassé en deux sur un livre dont personne ne se soucie, dont personne ne vous parle, que peu de gens liront, quand enfin il paraîtra et qui inspire bien moins d'estime à votre pipelette que le moindre petit papier signé de vous « sur » le journal. Méfiez-vous du jourrnalisme, n'en faites pas « des masses ».


*
*      *

Uune autre fois je trouvai Huysmans, sombre, agité, le teint cendreux, le regard oblique.

— Je ne peux plus dormir, gémissait-il. Voilà quatre nuits que je n'arrive pas à fermer l'oeil, elle m'en empêche. Elle fait littéralement un boucan du diable.

— Qui ça ? demandai-je inquiète.

— La vieille dévote au-dessus de moi. Celle que vous avez rencontrée dans l'escalier et qui cliquette avec ses chapelets autant qu'une haquenée avec ses gourmettes. Ah ! la sale rosse ! ce n'est pas assez qu'elle traîne, le jour, des larves dans ses jupons : la nuit elle devient démentielle. Elle est en butte à Satan. Il l'investit. Elle se défend comme elle peut. Elle barricade sa porte avec ses meubles qu'elle trimbale dans la pièce — vous vous figurez le chahut au-dessus de moi ! — Le diable pénètre quand même. Il l'assaille. Elle lui jette à la tête ses chapelets, son crucifix, ses chenets, son balai, se retranche derrière son lit, se cache sous ses chaises. Ah ! je vous prie de croire que c'est là-haut, un beau sabbat ! Cela dure toute la nuit. Et je suis là à me demander « succombe-t-elle, ou ne succombe-t-elle pas ? » Encore si elle succombait, je serais tranquille. Je pourrais m'endormir. Tandis que si le diable n'arrive pas à ses fins, je ne suis pas sûr qu'il ne descende pas chez moi. Cette nuit, mon guéridon a dansé la gigue jusqu'à deux heures du matin et les lames de mon parquet n'ont pas cessé de craquer... Seigneur ! quelle misère ! Je ne serai donc tranquille nulle part ! Me voilà forcé encore de chercher un logement ; moi qui suis à peine intstallé, qui commençais tout juste à m'habituer à cette turne... Tout de même, Seigneur, vous y allez un peu fort !

Et après une longue rêvasserie :

— Je n'aurais pas dû venir ici ! Le nom de Babylone aurait dû m'avertir... Vous, croyez-vous à l'envoûtement des noms ?... Ah bien, vous voyez ! il doit flotter autour de cette boîte un arrière-goût d'anciennes turpitudes. Vous vous souvenez, dans l'Apocalypse : « Babylone, mère des luxures et des prostitutions ! Tous les habitants de la terre se sont enivrés du vin de ton impudicité ! Babylone la perverse qui portes en toi le mystère de la femme et de la bête ! »

J'aurais dû me loger dans une rue au nom béatifique, me mettre sous la protection d'un saint. Mais outre que j'étais à deux pas de la chapelle des Bénédictines, et que le prix de mon logement était modeste, j'aime les vieilles baraques. Même cette odeur latrinière, dans l'escalier ne me déplaît pas ; elle nous rappelle à l'humilité, à nos imperfections corporelles, et puis, elle me reporte aussi à mon enfance, quand ma mère avait un atelier de brochure dans la rue de Sèvres.

Il se leva et reprenant sa promenade de chat (3) :

— C'est égal ! je ne m'attendais pas à celle-là. Me trimbaler ailleurs ! Déménager mes livres, mes bibelots ! Vraiment il y a des jours où je me demande ce que j'ai gagné à me convertir. Si je m'interroge en toute sincérité : eh bien, je ne suis pas plus heureux. Moins peut-être. Il y a des heures où j'ai la nostalgie de mes péchés. Mes contritions, du moins, me bouleversaient l'âme, tandis que maintenant quel morne ennui !

— Mais, dis-je, en plaisantant, est-ce que vous ne pourriez pas vous reconvertir a vos péchés ?

Il hennit.

— Ah ça non !

Et après un silence :

— D'ailleurs il n'en serait plus temps. Quelle pécheresse voudrait encore d'un vieux cacochyme comme moi ?... Oh ! ce n'est pas que les femmes manquent dans ma vie... Au contraire, elles abondent. Mais quelles femmes, doux Sauveur ! Des hystériques et des dévotes. Elles me guettent dans la rue, elles m'épient dans l'église. Elles couvent mon prie-Dieu et m'adressent des épitres les plus liturgiquement échevelées. Ah ! non ! je n'aime plus le mélange d'eau bénite et de baissers...


*
*      *

Une autre fois, il me demanda :

— Croyez-vous à l'amitié prolongée entre un homme et une femme ?... Moi je n'y crois pas. Si pure et si belle que soit cette amitié, elle dégénère toujours en amour.

Et il me conta une aventure sentimentale avec une femme délicieuse, remarquable par l'esprit et le coeur, une marquise espagnole, Dona Sol, qui avait toutes les qualités féminines, sauf qu'elle était brune et sentait un peu le fauve. Ils se rencontraient dans les églises, dans les musées, entretenaient par les lettres — des lettres dignes d'une sainte Thérèse — un ineffable commerce d'âmes. Ils voyagèrent même ensemble en Belgique et en Allemagne, je crois, mais là, la tentation etait trop forte ; ils ne pouvaient plus se contenter d'une platonique amitié... Une nuit doncc, elle, étant entrée dans sa chambre, tout se gâta. Ils se quittèrent de peur de voir leur rêve ravalé à de basses réalités charnelles. Mais longtemps elle continuait à lui écrire d'adorables lettres d'adieu et de renoncement.

— Je vous en lirai un jour.

— Et qu'est-elle devenue, cette Dona Sol ?

— Elle est entrée au Carmel.

Et je songeais que cette brune Espagnole, aux senteurs fauves et lettres enflammées avait posé, de modèle sans doute, pour Mme Chantelouve, la blonde Mme Chantelouve, parfnmée d'héliotrope et qui avait capté dans ses cheveux de soleil, le nom de Dona Sol.


*
*      *

Une autre fois encore nous avions causé d'amour fort avant dans l'après-midi. La servante n'était pas venue comme d'habitude avec la lampe.

L'ombre et le silence envahissaient la pièce. Je voyais encore luire les dorures des livres, et l'assiette persane s'iriser dans la glace. Le mica de la salamandre rougeoyait, mais sur la cheminée, les potiches de Delft, sous leur noire chevelure de buis, prenaient des pâleurs de mourantes.

— Qui sait, dit Huysmans, j'ai peut-être manqué ma vie. Je n'étais peut-être pas fait pour la solitude...

Il me semblait voir des larmes scintiller sur ses joues de cire. Je me levai bouleversée. La tête lasse retomba sur la table angélique, et dans le silence crépusculaire, j'entendais que Huysmans pleurait ...


*
*      *

Je le vis moins souvent. Je m'étais mariée, au grand scandale de Huysmans qui, estimant que le sacerdoce de l'art exigeait le célibat, m'avait prophétisé l'embourgeoisement du talent, la fuite de la « divine perversité », seule inspiratrice des femmes et prédit les pires catastrophes conjugales.

Lui-même avait déménagé. Il habitait maintenant au 31 de la rue Saint-Placide — saint Placide était le patron de saint Benoît, — un joli appartement au cinquième étage avec balcon. Il m'écrivit :


«Je suis enfin installé ! — alléluia ! pour le catholicisme, évohé pour le Paganislne ! (4) »


Je montai l'escalier sur un tapis. A la porte à deux battants, j'appuyai sur un bouton électrique. Un vestibule précédait la salle à manger, et Huysmans me montra une « chambre d'amis », puis sa chambre à lui ornée du portrait de sa mère, Malvina Badin, peint par son père, et d'une autre toile de son père : la copie du Moine de Zurbaran, priant, une tête de mort entre ses mains.

Le cabinet de travail, un peu plus grand, gardait les mêmes dispositions, la table à têtes séraphiques, placée de champ entre les deux fenêtres et les rayons de la bibliothèque tapissant, du plancher au plafond, les murs. Sur la cheminée, serrée du même bandeau, derrière le soleil de l'ostensoir, le saint Sébastien, souriait dolemment à ses flèches. Seuls dans les deux vases de Delft les rameaux de buis étaient remplacés par des gerbes de chardons bleus.

Et, comme si vraiment le nom si apaisant de saint Placide étendait sur l'âme de Huysmans son fluide béatifiant, il ne fut plus question dans le nouvel appartement de larves, d'incubes, de succubes, ni d'envoûtement satanique. On l'eût cru devenu plus humain, plus sociable, si j'ose dire. Il parlait volontiers de ses amis, de Forain, de l'abbé Mugnier, de Lucien Descaves et Mme Lucien Descaves — « Oh ! avec une femme comme elle, je comprends le mariage ! » — du frère de Mme Descaves, le docteur Crepel, du comte d'Hennezel, de Lyon, romancier catholique, de Mlle Louise Read, l'Égérie de Barbey d'Aurevilly « la muse du Dévouement » et « l'ange de la Mémoire » qu'un jour je vis chez lui, assise dans un rayon de soleil, toute blonde, sous sa capote noire, les mains stigmatisées par les chats croisées sur un vieux cabas, bosselé de croûtes et de rogatons.

Ce jour-là, après le départ de la délicieuse sainte, Huysmans, sans doute, parce qu'elle avait connu la pauvre démente, et qu'elle l'avait peut-être charitablement accompagné auprès d'elle à Sainte-Anne, me parla d'Anna Meunier, la « Louise » d'En Rade, l'amie de sa jeunesse, devenue folle. Il me conta les attaques effarantes, les crises douloureuses, toujours plus étranges, son obligation de se séparer d'elle, puis ses atroces visites tous les dimanches à la loque humaine qui ne le reconnaissait que par intermittence, le regardant alors avec des lueurs cle si affreuse détresse, qul'il s'en retournait l'âme et le corps broyés, et, entré à Saint-Séverin se jetait pantelant aux pieds de la Vierge. Et puis les nuits, où ces regards renaissaient ! lui reprochaient de n'avoir pas prévu son mal, de l'avoir agravé par le séjour au château hanté — le château de Lourps — par ses bizarreries, son goût de l'occultisme, du satanisme, ses interminables soliloques, de l'avoir poussée, elle petite ouvrière à la cervelle joyeuse et légère vers le domaine de l'épouvante... Sa mort l'avait enfin délivré. Il l'avait oubliée, mais chose singulière, depuis quelque temps il pensait à elle, non point à la démente, mais à la fraîche et charmante et silencieuse compagne, qui n'avait pas manqué de dévouement.

— Elle eût été heureuse de rester assise sur ce balcon, à se chauffer au soleil et à « regarder passer le monde ».

Et avec une douce ironie, pour empêcher de s'attendrir :

— Et puis quelle fierté de monter, « les pieds sur de la moquette », et d'avoir une « chambre d'amis ».

Mais il s'attendrit quand même, car il conclut :

— Pauvre Anna ! avec un peu d'argent, j'aurais peut-être pu la sauver ! mais selon le mot de Schopenhauer « seul le pire arrive ».


*
*      *

Le prix Goncourt approchait pour la seconde fois. L'amitié vigilante de Huv smans n;avait pas oublié ma Conquête de Jérusalem parue en avril. Il en avait parlé à différents membres de l'Académie. La question se posait de savoir s'il n'était pas contraire à l'esprit du fondateur si franchement antiféministe, de couronner l'oeuvre d'une femme. Ne devait-on pas l'en écarter une fois pour toutes ?

Cette polémique passionnait les journalistes. Paul Acker, en tête de l'Écho de Paris, publia un article : « Le talent est-il masculin ou féminin ? » Femina dressa une liste de romans lauréables avec le portrait des authoresses.

Un passage de cette lettre de Huysmans y fait allusion :

< br />

Paris, le 2 Novembre 1904 .


Chère Madame et Amie,

Que j'ai été ennuyé, hier au soir, quand vous êtes venue. J'étais en discussion pour la plus ennuyeuse des affaires et je ne pouvais vous demander d'attendre, car je prévoyais bien qu'il y en avait encore au moins pour une demi-heure. Pardonnez-moi et laissez-moi vous remercier de penser au vieux cacochyme.

Je vais mieux, très mieux, et j'espère pouvoir sortir enfin à la fin de la semaine. J'ai été pincé d'une affection peu dangereuse, mais terriblement douloureuse qu'on appelle la névralgie intercostale. C'était venu se greffer sur la bronchite. Beaucoup à la fois ; mais c'est fini.

Êtes-vous heureuse de travailler ! — moi, rien. Je suis abêti par le séjour à la chambre, sans désir de faire quoi que ce soit.

Ah ! l'article de Femina ! ça a été une pluie de volumes de femmes depuis ce temps-là ! — Me voici au courant des Yvonne Vernon, des Strannick, des... je ne sais plus quoi ! — Ça ne m'a pas fait oublier la Conquête de Jérusalem ! Ah ! non !

Je présume qu'elles doivent vous cordialement exécrer.

Bien respectueusement, votre tout dévoué.

G. HUŸSMANS.


A quelques jours de là, allant rue Saint-Placide, je trouvai nn Huysmans rayonnant et gêné.

Sur la table, un livre : La Maternelle, de Léon Frapié.

— Oui, me dit-il, en suivant mon regard, un concurrent ! Mais ne croyez pas que je vous abandonne. Bien qu'on ne veuille pas admettre les jupes chez nous, moi je vous conserverai ma voix jusqu'au bout... C'est égal, il est bien ce bouquin ! Descaves me l'a apporté. Ça pue le paupérisme de Paris et la crasse des mioches ! Ha ! ha ! l'histoire de l'estampille. Écoutez cela ! Il s'agit d'une jeune fille, Rose, qui entre, comme femme de service dans une école maternelle, et apprend par la directrice comment reconnaître rapidement un petit garçon d'une petite fille parmi ces mioches de deux et trois ans.

Et avec jubilation il me lut la page :


« Sans s'attarder à des réflexions, elle attrapa Zizi à pleines mains, par le milieu du corps, le retoura la tête en bas et regarda la marque, comme on retournerai et regarderait l'enverse d'une potiche. Cette évolution fut si rapide que l'enfant n'eut pas le temps de dire ouf.

— Allez, c'est une fille. Et toi ?... Lou.... Fais voir un peu ton bulletin. Crac ! les pattes en l'air.

Elle en déchiffra ainsi une douzaine, a l'envers, en moins d'une minute ; absolument le chic de l'ouvrière parisienne : vite et bien. »


— Hé, croyez-vous ! que c'est nerveux, que c'est pris sur le vif !

— Oui, fis-je admirative malgré moi et comprenant tristement combien il préférait la Maternellle à ma Jérusalem.

Il me prêta le livre, en me recommandant de le lui rapporter promptement.

Je fus chez lui le lendemain matin. J'avais lu la Maternelle durant la nuit.

— C'est épatant ! c'est épatant ! lui criai-je de la porte.

— Vraiment ? et il me regardait un peu inquiet. Justement j'avais des scrupules. J'ai mal dormi. Il me semblait que je vous avais peinée... vous avoir tant parlé du prix pour votre livre, et maintenant...

— Maintenant ?... mais il ne faut avoir aucun scrupule, vous ne me peinerez pas du tout, je me réjouirai si vous votez pour la Maternelle. C'est un livre étonnant, émouvant, tellement plus imprévu, tellement plus humain que le mien, tellement plus senti.

— Ah ! vous trouvez ?... Je me reprochais précisément d'être un peu injuste envers le vôtre, car enfin, il y a plus de six mois que je l'ai lu, tandis qne celui-là, paraissant juste au moment... Je sais bien aussi que Jérusalem n'a pas beaucoup de chances, mais je pourrais quand même lui donner ma voix au premier tour.

— Non, vous risquerez de manquer la Maternelle. II faut laisser tomber mon bouquin, simplement.

— Ah ! vous êtes un chic type, vous !

Et Huysmans me donna l'accolade.


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*      *

Tout cela et le vote final avaient fait quelque bruit à Paris. Mme de Brontelles, directrice d'un nouveau périodique féminin, La Vie Heureuse, proposa à la maison Hachette de créer un prix d'égale valeur pour récompenser une oeuvre féminine, puisque les femmes semblaient écartées du prix Goncourt. En peu de temps l'académie fut constituée. Vingt femmes de lettres, la comtesse de Noailles, présidente, et parmi les membres, celles aujourd'hui disparues : Judith Gauthier, Séverine, la duchesse de Rohan, Mme Dieulafoy, Daniel Lesueur...

Et à la date de 30 janvier 1905, le premier prix Vie Heureuse (qui devait se transformer plus tard en prix Femina et récompenser un auteur sans distinction de sexe — ah ! cornbien les femmes sont plus généreuses !) le premier prix Vie Heureuse fut attribué à La Conquête de Jérusalem par dix-sept voix contre dix-huit.

Huysmans, que je n'avais pu avertir le soir, m'en félicita cependant aussitôt :


Mardi, le 31 janvier 1905.


Chère Madame et Amie,

Non par l'Écho de Paris, le Journal, le Matin, la Libre Parole et autres feuilles que je lis et qui derneurent taciturnes à votre égard, mais au hasard d'une visite, j'apprends que vous êtes la gloriese élue des Amazones bleues.

Vivent les guerrières d'écritoire !

Moi je vous félicite surtout d'empocher les joyeux fifrelins qui composent le prix décerné par cette revue qu titre monstrueux : la Vie Heureuse. (5)

Autre point. Vous vous rappelez qu'il fut dit que nous déjeunerons, une fois cette toison d'or acquise. Cette semaine m'est occupée du soir au matin jusqu'à la garde par des raseurs ; mais la prochain non. Écrivez-moi donc le jour qui vous irait le mieux. Vous déjeunerez assez mal ; mais j'ai encore quelques véridiques bouteilles qui noieront les pâles bidoches, les bidoches de Folantin !

Un mot, chère madame la Bonzesse, et affectueusement a vous.


Quelques jours plus tard :


Madame l'Amie des lotus,

Entendu pour jeudi. Le vin vous indiffère. Non ! parce que j'ai encore une bouteille de vin récolté par les moines de Silos en Espagne ; c'est du soleil en bouteille. Je la veux boire avec vous ! Il me semble que tout l'Orient est dans ce verre, et si, fermant les yeux, une seconde, rue Saint-Placide, vous pouviez vous retrouver, en un bref éclair, à Jérusalem, que vous aimez, eh bien, ça en vaudrait la peine... Mais, c'est peut-être le cas de répéter les vers inouïs de feu Camille Doucet :


Oh ! cela, c'est trop beau et ne peut arriver

Ne me fais pas rêver, ne me fais pas rêver !


Quelle poésie !

Vaut encore mieux la poésie de madame...


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*      *

On donna, sous les auspices du Journal et de la Petite République, un banquet en l'honneur de la Maternelle. Léono Frapié et sa femme, la charmante « Rose » du livre, voulurent bien m'y associer. Séverine, gravement joviale sous la neige de ses cheveux et un printanier chapeau de violettes, porta un vibrant toast à nos deux couronnes, et, Jean de Bonnefon, ironisant du haut de son vaste poitrail empesé, déclara que la Maternelle étant un livre de femme et la Conquête de Jérusalem un livre d'homme, les duex Acadé,mies avaient précisémment lauré les candidatures qu'elles en voulaient écarter.

Huysmans qui avait promis à Léon Frapié et à moi d'assiser à ce festival, en fut empêché par une grippe douloureuse, et Lucien Descaves, le zélé, influent et affectueux parrain de la Maternelle qui était pour beaucoup dans son succès, se trouva, lui aussi, empêché de venir. A ceux qui étaient allés l'inviter, il s'était excusé avec esprit et bonne humeur :

— Écoutez : nous avon déjà déjeuné pour Frapié — c'est le principal.


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*      *

D'un voyage en Allemagne, avec l'abbé Mugnier — qui, lui, pèlerina aux maisons de Goethe, à Francfort et à Weimar — Huysmans avait rapporté de très belles reproductions de trois tableaux primitifs : un Crucifiement de Grünewald, où la Vierge se renversait « comme une moniale morte entre les bras de saint Jean » un Christ étendu sur une dalle, « le corps aussi hérissé qu'une cosse de châtaigne par les échardes des verges » et le portrait de la Florentine inconnue, de l'énigmatique Androgyne du musée de Francfort. A celle-là allait sa préférence. A cause de ses cheveux fulgurants et « démaillés » sous un turban de sibylle couronné de buis, et une croix épiscopale pendue entre des seins de « garçonne à la pointe violie » il la supposait la Julia Farnèse, Julia « la belle », « la fille aux cheveux d'or » des orgies papales, celle en qui il se plaisait à voir « la pureté de l'impureté, en même temps l'instigatrice de la luxure et l'annonciatrice de l'expiation des joies des sens. » Il avait aligné les trois cartons contre le dossier du petit canapé, qu'ils occupaient en toute la longueur. Et, maintenant, au lieu de raser les rayons de sa bibliothèque, il faisait sa promenade de chat devant ces images, s'entretenant avec elles, fervent et familier, attendri et blagueur.

Auprès de la Vierge éperdue de douleur, il se tordait les mains, il interpellait avec une douce malice le pauvre Jésus malmené, pirouettait devant la pontificale coquine, et là, se perdait en des rêvasseries cocasses, divaguant sans fin sur le froid regard des « splendides yeux d'un blond de thé qui se fonce » sur sa bouche « exquisement vénéneuse », et surtout sur cinq fleurs des champs, qu'elle tenait au bout de ses doigts effilés dans un geste mi-provocant, mi-avertisseur, et dont la symbolique amoureuse ou pharmaceutique échappait à Huysmans.

Là ! entre ses trois « Primitifs » (5) il se sentait dans son époque et dans son milieu. Là, son âme oublieuse du monde présent, son âme du moyen âge, pieuse et dépravée, s'ébattait en sa juste patrie.

Et moi aussi, elles finissaient par m'halluciner, les trois figures debout sur le canapé où d'habitude je m'asseyais. Suivant du regard la promenade de Huysmans, écoutant ses divagations, j'arrivais à voir en lui un crucifié de la vie, émacié par le regret des siècles évolus, flagellé par les hideurs modernes, et couché, comme le Christ lamentable, entre la Vierge et la démone, oui, couché, pantelant et meurtri, entre la Mystique et la Perversité.

D'ailleurs la passion de Huysmans pour les Primitifs allait croissant. Il remplaçait même deux de ses aquarelles de Raffaëlli par une reproduction d'un Christ de Grünewald et une Vierge du « maître de Famel ». Il sortait de moins en moins, refusant de quitter son quartier, et n'accepta jamais de venir chez moi lorsque, après mon mariage, j'étais allée habiter le 16e arrondissement.

— A Passy ! disait-il, vous une Hiérosolymitaine, une fille du mont Sion ! Mais Passy c'est le refuge des bourgeois après fortune faite, le ghetto des philistins... Non, jamaïs je n'irai vous voir à Passy... On y rencontre des chiens en paletot et des nourrices à couronne !... Et dire que votre nom fleure « l'amerttune » de la Bible !

Mais il m'envoya quand même à Passy ses Trois Primitifs avec la dédicace :


A. (sic) Madame Myrrhiam (sic) Harry,

son admirateur et ami.


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*      *

Je le retrouvais l'automne, maigri, vieilli, assagi ; il ne hennissait, il ne vitupérait plus. Mais il écrivait les deux Faces de Lourdes (6).

Il me conta qu'il avait, depuis le début de son livre, subi toutes sortes de maux singuliers — on devinait sa satisfaction qu'obligé de souffrir, il ne souffrait, du moins, pas d'affections vulgaires — auxquels les médecins ne comprenaient rien ; car ces douleurs l'accablaient ou le quittaient de façon subite et étrange. Il avait remarqué qu'elles coïncidaient avec les pages qu'il écrivait, se ralentissant quand elles narraient des guérisons, le terrassant quand il doutait des miracles....

— Je ne sais, il me semble que la Vierge m'en veut, et pourtant elle sait que je ne puis ecrire contre mon sentiment.

Lorsque la lampe fut apportée et qu'il se retira à l'ombre de son abat-jour, il me confia une nouvelle phase de sa vie, une idylle naïve et fraîche, la surgie, dans son soir déclinant et dans son appartement désert, d'un chant de « petit oiseau ». Et naturellement, comme tout ce qui touchait à Huysmans cette aventure n'allait pas sans mystères. Je compris cependant qu'il s'agissait d'une jeune fille de vieille noblesse provinciale, élevée au couvent, très portée à la vie religieuse, mais empêchée par sa famille de prendre le voile.

Il l'avait rencontrée à Lourdes, dans la chapelle des Clarisses. Elle était venue le voir à Paris, le suppliant d'être son guide, son confesseur. Repartie, elle avait écrit. Mais ses parents voyaient sans plaisir cette singulière amitié. Alors le « petit oiseau » usait de toutes les ruses d'Ève, pour correspondre d'abord, venir, ensuite, à Paris une fois par mois, déjeuner chez lui, et assister avec lui aux vêpres chez les Bénédictines. Puis le petit oiseau repartait, laissant au coeur de Huysmans son innocent gazouillis.

— Le plus extraordinaire, c'est qu'elle est très simple. Rien d'intellectllel ni de littéraire. Elle est à peine mystique. Elle a simplement compris, elle qui ne sait rien de la vie, quelle folie c'est de vouloir vivre dans le monde, et quelle paix dispense un cloître, où seule la voix, seul ce qu'elle a d'immatériel s'élance par la treille des recluses... Elle se plaît beaucoup à l'idée de cet emprisonnement en Dieu et me demande souvent : « Viendriez-vous m'écouter et reconnaitriez-vous seulement ma voix — elle a une voix ravissante — quand je chanterai derrière la grille ? et quand on coupera mes longs cheveux, quand on me mettra au doigt l'anneau du céleste Époux, quand à jamais, jamais je disparaîtrai derrière la porte secrète de la clôture, dites, me pleurerez-vous un peu ? »... Dans un autre siècle, elle eût été une sainte, une petite Bernadette... Elle m'a déjà secouru. Quand je souffrais trop, ses prières me soulageaient... par moment je me sentais réellement enveloppé de leurs fluides béatifiants...


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*      *

Depuis, à chacune de mes visites, il n'était plus guère question entre nous que du « petit oiseau ».

— Elle a trouvé, l'autre jour, me dit-il, un joli mot pour une petite ignorante. « Je sens toujours un délicieux tangage d'âme quand j'entre chez vous ! » Et après nous avons cherché ensemble quel nom elle prendrait au couvent, car elle pense bien fléchir ses parents.

— Et vous avez trouvé ?

— Scolastique.

— Scolastique ? n'est-ce pas un nom bien lourd, bien philosophique pour un « petit oiseau » ?

— Sans doute, mais l'âme de Scolastique s'est envolée sur les ailes d'une colombe. Et puis, sainte Scolastique était la soeur de saint Benoît, dont j'aurais pris le nom si j'en avais pris l'habit.


*
*      *

Une après-midi je trouvai Huysmans très dispos, les yeux brillants, les joues rosées.

— Vous avez déjeuné avec le « petit oiseau ».

— Non. J'ai déjeuné chez Forain avec Mme de Thèbes. Elle a lu dans ma main. Elle y a vu des choses extraordinaires. Et naturellement elle a déclaré n'avoir jamais examiné une main plus compliquée. Ma « montagne de Vénus » — vous savez, cette partie charnelle — est tellement développée qu'elle m'innocente de bien des péchés, mais, hélas ! les feux du volcan ne sont pas encore tous éteints... Ah ! elle nous a bien fait rire, cette brave Mme de Thèbes. Mais ce qui est plus curieux, et plus imprévu : elle m'a prédit que d'ici un an ou deux, je partrai pour un long voyage, elle a précisé, je traverserai la Méditerranée, j'irai, sans doute, en Tunisie ou en Algérie.

— Ah ! m'écriai-je ravie, vous viendrez avec nons en Afrique !

— Non ! vous savez bien que je déteste les ciels criards et les soleils voyous. Je n'aime que l'ombre des palmiers de pierre.

Puis, rêveur :

— En Algérie !... c'est tout de même étrange qu'elle ait dit cela.

— Pourquoi, si étrange que cela ?

— Oui, étrange, répéta-t-il, car elle a parlé aussi d'un charme mystiqne et elle ne peut pas savoir...

— Savoir quoi ?

— Qu'il y a un Carmel à Alger.

— Ah ! m'écriai-je, éclairée soudain, le Carmel de Dona Sol ?... vous m' aviez promis de lire quelques-unes de ses lettres.

Il me jeta un regard mi-amical, mi-effaré.

— C'est égal ! elle se fourre le doigt dans l'oeil, cette brave Mme de Thèbes, si elle s'imagine que j'irai en Algérie. Je voyagerai en rêve, ici... c'est encore la plus belle façon de voyager...

Et il retomba dans son mutisme. Tassé devant sa table, les paupières baissées, il paraissait vieux et las. D'une voix de songe plus sourde que d'habitude :

— Pourtant, je prévois que j'en ferai bientot, un, de voyage. Je partirai très loin, si loin que Je n'en reviendra plus...


*
*      *

Quand je revis Huysmans, il était alité, atteint d'un zona doùloureux qui l'aveuglait à demi. On avait assombri sa chambre, une veilleuse éclairait piteusement le pauvre visage amaigri, coupé d'un bandeau noir. Sa main de nonne, à « la montagne de Vénus » reposait sur la couverture. Il avait dû souffrir beaucoup. Même le son de sa voix était changé.

Il me conta qu'il avait travaillé sans relâche et terminé avec une âme bien mélancolique : les Foules de Lourdes. Mais une fois sa copie chez l'imprimeur, il fut frappé par ce mal mystérieux du front, qui déroutait les médecins et l'empêchait de corriger ses épreuves. Ces douleurs-là, il les avait d'ailleurs déjà éprouvées, moins aiguës, moins persistantes, cependant, durant son travail. II les expliquait comme un avertissement de la VIerge, mécontente de certaines pages. Elle ne le guerirait, que si, repentant, il lui promettait de les retoucher. De cela il était certain, mais pas encore de sa contrition. Que son mal fût un châtiment céleste, il en vit encore la preuve dans les souffrances qui augmentaient à l'approche de la Semaine sainte, étant devenues intolérables le vendredi, jour de la divine agonie, pour s'adoucir le matin de Pâques, à l'aurore de la Résurrection. Ainsi la maladie s'était toujours comportée chez les mystiques.

Je l'écoutais, dépaysée, en regardant le Moine de Zurbaran.

Autour de son lit pendaient des chapelets, se multipliaient les livres àe prières, foisonnait le buis. Sur la table de nuit, se dressait même une horrible petite sainte, provenant, semblait-il, d'un magasin de « bondieuseries ».

— Je suis heureux, me dit-il suivant mon regard, qu'Elle veuille me permettre de souffrir pour Elle. Désormais tous les soucis terrestres m'indiffèrent. Je me remets entre Ses mains auxiliatrices.

Et retrouvant quelque peu un sourire d'autrefois :

— C'est Elle qui me tiendra lieu de toutes les « gonzesses !»

Je voulais lui répondre en plaisantant, mais la servante entra, lui apportant une petite boîte. Le visage de Huysmans s'illumina.

— Ah ! ah ! soupira-t-il joyeux en l'ouvrant et sortant un écrin. Regardez, c'est une relique de sainte Scolastique ! Je l'attendais depuis longtemps.

s Et il me montra dans une bonbonnière, de cristal un minuscule fragment d'os.

— Du « petit oiseau ? » fis-je.

‐ Oui. Et ce que cela représente des peines et des démarches ! Ah ! celle-là ne m'oublie pas !

Et le reliquaire, serré contre lui, insoucieux de ma présence, il s'évada vers des rêves qui m'etaient etrangers.

Je me levai, attristée, et portai à mes lèvres, sa main délicate. Le lendemain je devais partir pour loin et pour longtemps. Retrouverais-je mon maître à mon retour ? et le retrouvant, nos imaginations se plairaient-elles encore à galoper ensemble sur les plaines de la fantaisie ?

— Je prierai pour vous ! me dit-il sans emotion.


*
*      *

Je lui écrivis de Tunis, songeant qu'il ne répondrait pas. Mais il me répondit, presque par retour de courrier et tracée d'une main si alerte qu'on pouvait le croire guéri. Avait-il cedé à la Vierge ? avait-il, à ses epreuves des Foules de Lourdes, apporté les corrections exigées par Elle ou bien le reliquaire de sainte Scolastique était-il miraculeusement intervenu ?


Paris, le 10 juin 1906.(7)


Chère Madame et Amie, que vous êtes bonne de ne pas oublier le vieil égrotant de la rue Saint-Placide ; il a recouvré la vue, subitement, le jour de Pâques, et le lendemain même, il se remettait à travailler. Mais, ce qu'il n'a pas recouvré du tout, c'est la santé du front qui reste terriblement sensible et résiste à tous les traitements électriques et autres dont on l'assomme. Enfin ce sera sans doute pour une autre fête.

Je ne puis guère encore sortir, mais je corrige les épreuves de mon bouquin pour paraître en octobre. Merci de la prêtresse. Elle est très extraordinaire et les ailes ont été reprises au XIIIe siècle par les verriers de la cathédrale de Chartres pour en faire des Séraphins. Il y a évidemment là un souvenir des croisades (8). Et la belle histoire que vous me narrez des négresses conduisant un bouc orfévré ! Vous allez nous rapporter un livre en couleur étonnante, j'en suis sûr et m'en réjouis d'avance. Vous avez si bien le sentiment de l'Orient. Moi, les ciels bleus que vous allez contempler, en bédouinant, près du désert, me plongent dans d'affreuses mélancolies. — Il est vrai que je deviens, depuis ces sept mois de champignonnage, dans une cave noire de chambre close, de plus en plus patriarche et chaufferette et surtout vieux ganachon. Mais enfin, il ne faut pas que je me plaigne, je vois clair !

Ah ! c'est quelque chose tout de même.

Il n'y a rien, à ma connaissance, de neuf en littérature ici. Les mêmes romans tièdes continuent de paraître — c'est un ronron d'adultères plus ou moins bien contés. Je ne m'y délecte guère. A bientôt ! bonne santé et bonne joie de travail et de notes !

Votre très affectueusement dévoué,

G. HUŸSMANS.


Vagabondant dans l'Extrême Sud tunisien où les courriers me parvenaient rarement, je ne reçus les Foules de Lourdes, amicalement dédicacé, qu'en décembre. J'étais heureuse d'y trouver à la fin du volume beaucoup de pages se reportant a nos conversations autour du culte de la Vierge en Orient : Notre-Dame de Tortos, et le couvent de Sidnaya près de Damas, où l'on vénérait le portrait de la Madone attribué à saint Luc et qui guérit miraculeusement le frère du Sultan Saladin.

J'en remerciai Huysmans et il me répondit, d'une immatérielle écriture, cette fois :


Le janvier 1907.


Ma chère et bonne Myrrhiam (sic),

Que vous êtes bonne de vous être souvenue d’un assez piteux homme qui vit désormais comme une sorte de reclus retranché du nombre des vivants ! Eh oui ! depuis que vous me vites à moitié aveugle dans un lit, ç’a été presque de mal en pis, ou du moins c’est un autre genre de torture. — Le zona m’étant retombé sur la màchoire, ce fut un feu d’artifice d’incroyables maux ! Il y a un mois, j’étais dans une maison de santé où un habile chirurgien m’ouvrait le col comme un fruit. Aujourd’hui je suis rentré rue Saint-Placide, mais menacé d’une nouvelle opération, et possédant une joue comme une montgolfière, qui ne s’envole pas, hélas !

Et, au fond, rien n’est plus dangereux que de célébrer la Douleur et je paie — sans repentir — les pages de Sainte-Lydvine et des Foules de Lourdes. — Vous n’avez que des maux bizarres ! m’ont dit les princes de la Science, consultés sur mon cas, ce qui veut dire qu’ils ne savent que faire. Mais laissons ces kyrielles de jérémiades. Je vis très souffrant, mais bouquinant quand j’ai un moment de répit entre mes quatre murs. Et cela suffit, en se résignant dans la prière, pour accepter la vie, si médiocre soit-elle.

Et je vous assure que dans ces conditions, on pense plus affectueusement, je crois, à ses amis, que lorsque l’esprit s’évague dans de la bonne santé, et c’est pourquoi votre lettre m’a réjoui, car je vous vois dans votre élément de silence ensoleillé, sous les bonnes arcades arabes d’un palais, rêvassant, puis travaillant et sertissant, en fin de compte de belles phrases nuancées et odorantes d’art. La bonne cinnamone Harry, je voudrais la humer ! — oui, si vous avez des impressions parues de Tunis, donnez-les-moi à lire. Étant à peu près incapable de travail, je me consolerai avec !

Je vois bien, an reste, qu’il ne va plus me rester avec la mystique que la littérature pour m’occuper, car j’ai la vague intuition que je vais désormais être mené, en dehors des voies littéraires, dans les voies réparatrices de la souffrance, jusqu’à ma fin. L’embêtement est de ne pas se sentir une vocation bien décidée pour ce genre d’existence, mais très certainement, à la longue je m’y ferai — mais j’espère qu’on me laissera tout de même, dans la monotone mélancolie des tortures, un petit dessert d’art ! — et que vous aiderez à me le fournir, n’est-ce pas ?

Pour la pauvrette dont vous me parlez — rien ne s'est fait. La famille s'étant opposée formellement au départ, et, elle, ayant manqué de courage nécessaire pour casser le lien.

Elle y a gagné d'y être, avec mes catastrophes de santé, encore plus malheureuse. Le jour de l'opération comme j'avais été emporté à l'improviste, elle a couru toutes les maisons de santé de Paris pour me trouver — la bonne ne sachant même pas l'adresse de la boîte où j'étais. Et elle ne m'a rejoint que le soir.

Tout cela n'ajoute pas peu à mes ennuis — encore que j'aie restreint les visites et que le ton même des relations soit complètement changé.

Au fond, ce que la vie en Dieu aurait mieux valu pour elle que tout cela ! j'aurai fait au moins tout ce que j'aurai pu pour l'y amener.

Que vous dirai-je encore ? rien — je vis si à l’écart, d’une vie si somnolente, quand les maux ne la réveillent pas ! Je ne sais rien et ne vois rien — et suis si dégoûté, d’ailleurs, par ce que je lis dans les journaux, sur les catholiques et leurs persécuteurs, que j’ai presque envie de me désintéresser et des uns et des autres.

Tout cela est si bassement humain qu’on ne peut y trouver aucun réconfort.

Travaillez bien, ma chère Myrriam, pensez quelque fois au vieil impotent qui vous envoie toute l’assurance de son très affectueux dévouement.

G. HUŸSMANS.


Vous avez raison pour le gothique. Il y a là des souvenirs rapportés des Croisades, certainement. Au reste, ce qui est bien frappant ce sont les grands vitraux de Chartres qui ont absolument des bordures dessinées et peintes comme les tapis d'Orient. Il n'est pas douteux que les vitriers du XIIIe siècle n'aient eu de ces étoffes sous les yeux. En dehors d'autres questions, les Croisades ont été certainement quelque chose d'enorme pour l'art de l'Occident.

Vous avez dû voir Bauër — qui habite Tunis, m'a-t-on dlt ?


*
*      *

Je revins à Paris fin janvier. Je courus rue Sainte-Placide. Huysmans était assis devant sa table, son paquet de caporal posé au-dessus de la tête d'ange.

D'après sa dernière lettre j'avais redouté d'affreux ravages. Il était amiagri, jauni, mais ne paraissait pas trop souffrant.

Je le félicitai de la rosette qu'on venait de lui offrir.

— Une croix sur mon cercueil !

Puis souriant faiblement :

— Oui, elle m'a fait plaisir ! Non que je tienne « des masses » à ces hochets, mais je suis reconnaissant à Briand d'avoir pensé à me la donner, malgré mes attaques contre son nauséabond gouvernement. Cela prouve, du moins, qu'il y a encore en France des hommes qui mettent la probité de l'art et le désir de la vérité au-dessus des basses intrigues politiques...

Il me conta encore que le peintre de Caldain habitait maintenant sa chambre d'ami et lui servait un peu de secrétaire.

— Ah ! tant de paperasses à mettre en ordre ! tant de lettres à brûler. Et je m'attarde souvent à en relire. Seigneur ! quelle misère !

Et je ne savais si sa pitié s'adressait à la vanité de ses lectures ou au regret de les devoir détruire. D'une main nerveuse il triturait le bout de sa barbe, la tête penchée de travers sur sa vareuse. Souvent cette mimique précéclait des confidences. Avait-il à me dire quelque chose de particulier ? voulait-il me parler du « petit oiseau » ?

Mais la servante vint avertir que le docteur Crépel l'attendait.

Je me levai. Huysmans, pour se rendre dans sa chambre, m'accompagna. J'eus, soudain, je ne sais pourquoi, le pressentiment aigu que jamais pius je ne le reverrais. Une atroce peine m'envahit. J'aurais voulu lui dire ma gratitude, ma tendresse, tout le réconfort que je lui devais : mon amour de l'art, ma confiance en la probité de l'artiste. Mais nous étions dans le vestibule — et le docteur Crépel l'attendait.

— A bientôt, ma chère Myrrhiam (pour la première fois, de vive voix il m'appelait par mon nom, mon nom qui signifie « amertume » et comme s'il se plaisait au symbole du baume mystique — mon Dieu ! songeait-il au suprême encensement — il répéta :

— Myrrhiam !

Et il m'ouvrit la porte.

Sur la première marche je me retournai. Il était encore là, debout, mince et long dans la fente d'ombre, comme un portrait gothique.

Des larmes jaillirent sous ma voilette, et de mes deux mains pressant mon coeur, pressant ma bouche, je lui envoyai un adorant adieu.

Il sourit tristement, m'adressa un timide geste d'amitié et referma la porte.


• • • • • • • • • • • • • • •


Je ne devais plus le revoir. Désormais M. de Caldain me reçut. L'état de Huysmans s'était subitement aggravé. Il souffrait le martyre, avec une résignation stoïque. Mais défiguré par de nouvelles opérations, dévoré vivant par une gangrène purulente, il avait exprimé le désir de ne plus revoir ses amis, pour ne pas subir leur pitié, ni laisser à leur souvenir une trop attristante image.


*
*      *

Lisant peu les journaux je n'appris sa mort que le lendemain de ses funérailles. Et quand, en 1927, pour le vingtième anniversaire de son décès, fut apposée, par les soins des « amis de Huysmans », une plaque de marbre sur le 31 de la rue Saint-Placide, je voyageais loin de Paris.

Le 12 mai 1931 seulement j'ai pu assister à la messe commémorative dans la chapelle conventuelle de la rue Méchain, une chapelle que Huysmans aimait, entourée de jardins et de gazouillis d'oiseax.

Peu d'amis a cette heure matinale. Mais le chanoine Mugnier officiait. Les religieuses de Saint-Joseph de Cluny récitaient le De profundis, et je savais que dans un Carmel de province Soeur Scolastique chantait, elle aussi, pour son ami délivré, le psaume du grand Repos (8).



Notes

(1) Huysmans a, lui-même, dans une préface d'En Route, traduit 1'inscription de ce sceau talismanique :

Que la croix sainte soit lumière,

Que le Démon ne soit pas mon guide.

Retire-toi, Satan, ne me conseille point les choses vaines,

Ce que tu nous verses, c'est le mal ; bois toi-même tes poisons.

(On remarquera que Huysmans écrit « croix », et « lumière » avec des minuscules ; mais Démon, Satan, Mal, avec majuscules comme s'il leur attrtbuait une puissance majeure.

(2) Le lendemain je trouvai déposé chez ma concierge le pot pharmaceutique en vieux Rouen destiné à l'extrait de myrrhe et portant le No. 216.

(3) Huysmans c'est à lui-même appliqué cette comparaison. Il écrit de la Trappe d'Igny à 1'abbé Mugnier : « J'étais fait pour être chat de couvent et non pour rester éternellement dans les gouttières d'une ville. »

(4) On remarquera qu'il écrit « catholicisme » avec minusule mais paganisme avec majuscule.

(5) Le directeur du Musée de Francfort me disait à propos de l'Inconnue florentine :

« Je connais fort bien les pages d'Huysmans dont vous me parlez. Mais Huysmans, mème converti, eut toujours un fond de satanisme et il est alors très naturel que ce portrait équivoque lui ait imposé sa hantise perverse et puissante. Un ange aussi dangereux invite au sacrilège ! Ce que je suis cependant forcé de reprocher à Huysmans, c'est d'avoir pour mieux rêver qu'il avait sous les yeux Guillia Farnèze, reculé cette peinture jusqu'à la fin du XVe siècle, alors qu'il est manifestement d'une date plus récente, et probablement de la Renaissance mais pas de la Renaissance fiorentine, ni de la Renaisance vénitienne. Elle me rappelle l'École allemande par ses cheveux d'or démèlés — les Italiennes avaient des cheveux plus lourds — l'air à la fois exotique et gpthique d'une adrogyne, mais de qui le sexe n'offre rien d'ambigu, tandis que cette ambiguïté est familière à l'École lombarde. Et la croix épiscopale est un malice luthérienne de Cranach ou d'un de ses éleves. Car Cranach se plaisait beaucoup de pareilles plaisanteries, lui qui donnait à ses Vénus pour tout costume un chapeau de cardinal. »

(6) Devenues « les Foules de Lourdes ».

(7) Cette lettre adressé à Tunis, portait un timbre de 25 centimes, comme, alors, pour l'étranger. Car Huysmans qui n'était point « colonial » répugnait à l'idée que les terres islamiques ou idolâtres fussent assimilées à la France très chrétienne.

(8) Cette grande-prêtresse de Tanit, Arisatbaal, du musée de Carthage, est une étrange et merveilleuse statue funéraire exhumée par le Père Delattre.

Ses hanches sont enserrés au-dessous du nombril qui transparait sous la tunique de mousseline, de la mystérieuse robe d'Isis ; deux ailes d'épervier. Huysmans croyait ces ailes reproduites dans des vitraux de la cathédrale de Chartres. Mais les croisés venus à Tunis, avec saint Louis, n'ont pas connu la statue qui dormait alors à quarante metres sous terre. Ils auraient pu voir à la rigueur de semblables déesses en Egypte, mais ils ne se sseraient pas inspirés de ce funèbre costume d'ailes pour leurs chérubins. Ils les ont copiés plus probablement sur les anges des basiliques byzantines. Ah ! les savoureuses discussions que je m'en promettais avec Huysmans. Hélas ! elles ne furent point agitées !

(9) Soeur Scolastique a pris le voile quelques années après la mort de Huysmans.



None of these articles appeared in l'Echo de Paris. Some did appear in journals, such as Le Sleeping Car, but this was printed in 1889, many years before Harry was in Paris. In fact they were all reprinted in De Tout, which appeared at the start of 1902. The reason why she doesn't mention De Tout is because it would undermine her claim to have wanted to see Huysmans for information about la Vierge noire.