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La Vogue, No. 2, 18 avril 1886.


Curiosités


Une définition de la poésie, mon cher d’Orfer, mais c’est un peu prè impossible. Tous ceux qui l’ont essayé n’ont cité qu’une parcelle de ce qu’elle peut être. Voyez les esthéticiens et même poètes.

Puis, ce qu’on entend par le mot poésie varie avec les époques. Jadis, les hexametres étaient des lignes de fantassins et de fantassines, habilés de gris et marchant au pas. Hugo, Baudelaire et Gautier ont rompu le pas et vêtu de couleurs vives la sombre file de ces couples ennuyés et mornes. Aujourd’hui les poetes modernes me semblent faire de la poésie ce que le Binet de Madame Bovary faisait du bois « une de ces ivoireries indiscriptibles, composées de croissants, de sphères creusées les unes ans les autres, le tout droit comme un obélisque », — et ne servant à rien, — heureusement. C’est du tournage de vocables vides, en chambre; mais enfin la poésie est au-dessus de ses tourneurs, et, par les temps utilitaires qui courent, il me semble qu’elle devrait être, à la suite de Baudelaire et de Verlaine, l’un des facties vehicules des esprits détenus, — quelque chose de vague comme une musique qui permette de rêver sur des au-delà, loin de l’américaine prison où Paris nous fait vivre.

Tout cela n’est pas une définition, mais comme je vous l’ai dit plus haut, je n’en ai point.


J. K. Huysmans.