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Croquis parisiens (1886)



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L’ETIAGE

Dans une boutique, rue Legendre, aux Batignolles, toute une série de bustes de femmes, sans têtes et sans jambes, avec des patères de rideaux à la place des bras et une peau de percaline d’une couleur absolue, bis sec, rose cru, noir dru, s’aligne en rang d’oignons, empalée sur des tiges ou posée sur des tables.

On songe tout d’abord à une morgue où des torses de cadavres décapités seraient debout ; mais bientôt l’horreur de ces corps amputés s’efface et de suggestives réflexions vous viennent, car ce charme subsidiaire de la femme, la gorge, s’étale fîdèlement reproduit par les parfaits couturiers qui ont bâti ces bustes.

Ici, ce sont les poitrines anguleuses des garçonnes, les petites cloques perlées d’une goutte de vin rose, les mignonnes ampoules percées de pointes naines.

Et ces pubertés en pousse éveillent en nous la libertine inquiétude des choses entamées et dont on veut la suite.

Là, ce sont les seins des femmes mûres et décidément maigres, de modiques navets tapotés de lilas, des planches rabotées de sapin à noeuds ; là encore ce sont les galettes à fèves des dévotes usées par la médisance et la prière, les boutons de guêtre des filles que le célibat a laminées et rendues plates.

A l’écart, plus loin, les dégâts de la vie commencent ; la misère apparaît des inconsistants tôtfaits, des molles brioches, des pauvres mitons à jamais abattus par les désastres de l’allaitement, à jamais gâtés par le massacre des noces.

Mais, à ce début de la croissance et à cette étisie de la chasteté et de la luxure succèdent, dans la boutique, le long des tables, la sage bourgeoisie des corsages mi-pleins, des gorges moyennes, auréolées de bleu d’hortensia, bouclées, autour de leur clou violet, d’un halo de bistre.

Puis, après l’imperceptible embonpoint du ni gras ni maigre, après la grâce du bien en chair, la corpulence s’accentue, et alors s’affirme la terrifiante série des boursouflures et des graisses : les fanons énormes, les bonbonnes crêtées de rouge brique ou de bronze des grosses nounous, les cyclopéennes outres des femmes colosses, les formidables vessies à saindoux des bonnes dondons, les monstrueuses gourdes, les gourdes à pitons olive des vieux poussahs !

A regarder cet étiage des gorges, ce musée Curtius des seins, l’on songe vaguement à ces caves où reposent les sculptures antiques du Louvre, où le même torse éternellement répété fait la joie apprise des gens qui le contemplent, en bâillant, les jours de pluie.

Mais, combien grande est la différence qui existe entre ces marbres inhumains et la percaline rebondie de ces terribles pièces. Les poitrines grecques, taillées suivant une formule stipulée par le goût des siècles, sont désormais mortes ; aucune suggestion ne peut plus maintenant émaner pour nous de ces formes convenues, sculptées dans une froide matière dont nos yeux sont las. — Puis, disons-le, quel dégoût ce serait si la Parisienne étalait au déshabillage d’impeccables appas et s’il nous fallait baladiner, les jours de fautes, des gorges monotones et des seins pareils !

Combien supérieurs aux mornes statues des Vénus, ces mannequins si vivants des couturiers ; combien plus insinuants ces bustes capitonnés dont la vue évoque de longues rêveries : — rêveries libertines en face des tétons éphébiques et des pis talés — rêveries charitables, en face des mamelles vieillies, recroquevillées par la chlorose ou bouffies par la graisse ; car on pense aux douleurs des malheureuses qui désespérément regardent leurs formes se sécher ou s’accroître, et sentent l’indifférence prochaine du mari, l’imminente désertion de l’entreteneur, le désarmement final des charmes qui leur permettaient de vaincre, dans ces nécessaires batailles qu’elles livrent au porte-monnaie contracté de l’homme.